2020 : une poignée de souvenirs avant archivage

Je connais la propension de ma mémoire à filtrer insidieusement les souvenirs pour ne garder que les meilleurs. Ça s’avère toutefois un peu déroutant quand, cherchant à se remémorer une période qu’on sait avoir été difficile, elle ne me propose que des souvenirs lumineux.

La coquine, elle est déjà en train de me préparer le même tour pour 2020. Mon expérience de 2020 a été certes privilégiée, puisque je n’ai pas été confrontée à la peur de perdre mes revenus, ai eu la chance de pouvoir télétravailler au chaud et en sécurité à la maison. Je me suis contentée de quelques soucis de santé, tout compte fait négligeables dans le Grand Schéma des Choses. J’aurais pourtant cru qu’elle conserverait d’abord et avant tout le souvenir de l’actualité, ou des moments de sidération, d’effroi qu’on a traversés.

Même pas. Quand je l’interroge, elle me propose en premier des souvenirs musicaux. Et apparemment, il y en eu beaucoup :

Janvier

Je ne sais pas choisir lequel de mes souvenirs musicaux est le plus marquant… En voici donc plusieurs : l’Enfance du Christ de Berlioz, qu’on a joué à l’Orchestre, avec chœurs et solistes de luxe. De toutes les œuvres que j’ai jouées à l’orchestre, celle qui m’a le plus touchée, et de loin. Une de mes satisfactions personnelles est d’avoir convaincu une de mes collègues – athée convaincue qui n’a pu s’empêcher de froncer le nez quand je lui ai mentionné le titre de l’œuvre – de venir nous écouter, lui décortiquant le livret, et l’idéal politique, social, et humaniste qu’il reflète. Elle est venue, a été enchantée, et a pleuré, comme il se doit, pendant le « Ô mon âme ». Par une jolie coïncidence, on a joué l’Enfance juste à côté des bureaux de la Cimade.

il y avait aussi le Quintette de Schubert, donné le jour de l’anniversaire de Schubert, par le Quatuor de la Staatskapelle de Berlin et Frans Helmerson. L’immense majorité de la sphère mélomaniaque parisienne était ce soir-là à la Philharmonie, Chailly y dirigeait une des impaires de Beethoven. J’avais choisi le camp des chambristes. Bien m’en a pris, car je m’amuse à penser que c’est son fantôme qui m’a fait rencontrer avenue Montaigne, une jeune allemande, tout comme moi en retard, qui avait, quelle heureuse coincidence, un deuxième billet pour le concert qui m’était apparemment destiné. Elle était elle aussi, quelle incroyable coïncidence, violoniste amateur, et même rejetonne de quartettiste professionnel ! On a retenu notre souffle pendant les incroyables interventions du second violoncelle, avons clamé notre amour pour Schubert et paniqué à l’unisson pendant la tragédie de tournes de la Truite. Nous nous sommes quittées les meilleures amies du monde, aussi enchantées l’une que l’autre d’avoir trouvé une nouvelle amie avec qui aller écouter plein de concerts de musique de chambre (2020 avait d’autres plans pour nous).

Ce serait injuste de passer sous silence l’inoubliable Concerto en Ut de Haydn joué-dirigé par Nicolas Alstaedt en compagnie de l’Orchestre de Chambre de Paris, qui non content d’avoir donné un des plus beaux Concerto en ut jamais joué, a dirigé après l’entracte une 8è de Beethoven en technicolor, inoubliable. Le marchand de disques du théâtre m’a confié à l’entracte, qu’en plus, c’est un musicien adorable et très accessible.

C’est dommage aussi de ne mentionner qu’en passant le Tchaïkovski des Modigliani à la Biennale. Mon amie V. y avait amené sa belle-sœur et sa maman, qui, bouleversée, a réclamé séance tenante un abonnement « Quatuors à cordes ». Il a fallu lui expliquer entre deux sanglots que – malheureusement – ce n’était pas tous les jours que ce quatuor en général et l’Andante Funebre et Doloroso en particulier étaient joués de manière aussi extraordinaire. Et le récital Granados de Jean-Philippe Collard, aussi. J’avais acheté son livre à l’entracte, que je vous recommande chaleureusement. Et on n’a même pas parlé de la Nuit Transfigurée au Louvre ? Bref, janvier 2020, c’était beau.

Février

Un jour de février, je me suis esquivée du boulot en milieu d’après-midi. Il s’y tenait une réunion très importante – à laquelle ma présence n’apportait absolument rien, mais que je ne pouvais me permettre de manquer. J’avais du annoncer avec le plus grand sérieux – ce n’était pas un mensonge, même si je testais un tantinet l’élasticité de la vérité – que j’avais un engagement antérieur que je ne pouvais absolument pas déplacer, que c’était un cas de force pratiquement majeure et qu’il fallait absolument que je puisse partir à 16h15, 16h27 au plus tard. Mon chef – qui me connait bien – avait fait mine de me croire et m’avait laissée partir au milieu de ladite réunion. Est-ce qu’aller écouter Gary Hoffman jouer le concerto de Dvořák relève de la force majeure, ça se discute, certes.

A ce moment, pour moi, c’était un impératif catégorique. J’attendais depuis plus d’un an qu’il soit programmé dans ce concerto, depuis cette masterclass (Ilsa, c’est de ta faute). Alors j’ai bravé ce jour-là un train caractériel, des bouchons, des tramways paresseux, d’autres bouchons, suis arrivée in extremis à 19h59 à l’auditorium de Bordeaux, me suis ruinée chez Mollat, et suis revenue à Paris deux jours plus tard, le moral dans les chaussettes, après avoir entendu un Dvořák indescriptiblement émouvant. Deux, même, car il était joué deux soirs de suite à l’Auditorium. J’espère que ces deux soirs auront suffi pour ancrer indéfiniment ce souvenir dans mes archives neuro-musicales. Le moral dans les chaussettes, car c’est toujours un peu doux-amer de se dire que ces trente minutes de musique sublime relèvent désormais du passé et n’ont plus qu’une probabilité infime de se produire à nouveau.

(et puis, il y a cette Histoire Bordelaise, cette conjonction de trois histoires qui auraient du rester bien disjointes, mais trop long à raconter ici. Plus tard. J’ai réussi à sidérer Gentil-Prof, qui en a vu d’autres, pourtant)

Cerise sur le gâteau pré-covidien, je me suis faufilée, début février, à une master-class de Rainer Schmidt, le génial et ébouriffé second violon du Quatuor Hagen. Le – méconnu en France – quatuor Jubilee y a joué un des plus beaux Mozart que j’ai jamais entendus. Je suis restée sans voix. Mieux, Rainer Schmidt aussi. « Que voulez-vous que je vous dise ? C’est comme ça qu’il faut le jouer. Je veux dire, c’est comme ça que je souhaite l’entendre jouer. Que puis-je donc faire pour vous aujourd’hui, jeunes gens ? Quels fardeaux puis-je ôter de vos épaules ? ».

Ils ont quand même trouvé de quoi s’occuper, il y avait quelque part un démanché un peu détraqué à régler. Et moi, j’étais ravie. Ravie d’avoir entendu un Mozart aussi abouti ? Ravie que le fonctionnement de mes oreilles soit en quelque sorte validé par l’immense Rainer Schmidt lui-même ? Un peu des deux, certainement.

C’était pourtant logique, inévitable, même, qu’on soit du même avis. Il y a cinq ans, en sortant de la première master-class où je l’avais vu opérer sa magie, sur du Mozart aussi, j’étais certaine qu’il avait irrémédiablement changé, en deux petites heures, quelque chose à la manière dont je recevais et écoutais la musique. J’avais alors été tentée d’aller lui sauter au cou, à l’issue de la classe. Mais qu’aurais je bien pu lui dire, à ce pauvre homme ?! « Mes oreilles fonctionnent dorénavant un peu mieux et c’est grâce à vous ! Merci ! Merciiii ! ». Mouais. Bof. Me suis abstenue.

Depuis, je mets un point d’honneur à aller l’écouter dès qu’il enseigne – ou joue – dans le coin. Et s’ajoute à chaque fois au régal d’apprendre des trucs passionnants (cet homme est un puits sans fond de culture musicale, littéraire, historique, scientifique), la jubilation de savoir qu’il existe de par le monde des personnalités musicales aussi admirables et intègres et qu’en outre, j’y ai accès – de loin, certes, mais qu’importe !

Mars

Le souvenir de mars, c’est celui du dernier concert, celui du vendredi 13 mars, un des tout derniers rescapé de la vague d’annulation qui sévissait depuis le début de la semaine. D’abord les grosses productions – opéras, grosses productions symphoniques – étaient tombées. Puis les concerts moyen format. Puis les petits concerts chambristes. Celui-ci était passé entre les gouttes, car nous ne devions être moins de cinquante spectateurs.

Il a eu une saveur toute particulière, ce concert, incarnant les derniers moments avant une irrémédiable bascule vers une autre normalité. Coïncidence ou non, je venais de terminer Les Mouettes de Márai où il décrit, avec la finesse d’observation qui lui est propre, une soirée à l’Opéra sur laquelle plane l’ombre d’une catastrophe imminente, sans qu’on ne sache jamais laquelle – on ne peut que se douter qu’il s’agit de l’entrée en guerre de la Hongrie. Je n’avais pas encore compris d’ailleurs, au moment de le lire, pourquoi on va à l’Opéra alors qu’on pressent une catastrophe. N’a-t-on pas des priorités matérielles plus pressantes ?

La semaine précédente, j’avais entamé le sublime bouquin de Ahmet Altan, Je ne verrai plus le monde, où, suite à son enfermement à perpétuité, il raconte le cheminement d’esprit qui lui fait d’abord frôler la folie avant de lui offrir une forme de paix, malgré l’emprisonnement. Je n’ai osé en reprendre la lecture qu’en juin, après le déconfinement. Risquer de comparer – même malgré moi – mon confinement temporaire et confortable avec un emprisonnement arbitraire, ça semblait obscène.

Avril

Mon confinement – ma version, du moins – avait bien commencé. J’étais fichtrement satisfaite d’être confinée seule, bien outillée avec des partitions à ne plus savoir quoi en faire, des piles de livres, un frigo bien garni, et l’ordi vif et alerte que m’avait fourni mon employeur pour travailler à distance. Le ciel m’était déjà tombé sur la tête il y a quelques années, je savais déjà qu’avec une bonne dose de lâcher-prise, en prenant chaque jour comme il vient, ca ne devrait pas trop mal se passer.

Et j’avais un plan. Petit déjeuner. Yoga. Etirements. Violon. Télétravail. Mini-pause café/violon. Télétravail. Mini-pause violon-thé. Tour du pâté de maison. Lire la presse. Lire tout court. Lire le reste de la presse. Bien manger, bien dormir, bien travailler.

Mais le destin aime bien envoyer des coups de pieds dans les plans les plus minutieusement pensés.

Un matin, je n’ai pas pu bouger. Je pouvais hocher la tête, agiter les bras – mais délicatement, et c’est tout. J’ai songé à me lever, mais encore aurait-il fallu que je puisse me positionner sur le côté, tout près du bord du matelas, avant de poser doucement les pieds sur le sol. Mais a-t-on idée du nombre de muscles entre les épaules et les genoux sollicités dans le cadre d’une telle manœuvre ? J’avais une mutinerie musculaire de l’ensemble de la zone sternum-genoux sur les bras : ils s’étaient concertés pendant la nuit, avaient acté de rester coincés en position, et de se venger de la moindre tentative de contraction/décontraction par de violentes rafales de signaux de douleur.

Je suis tombée dans les pommes avant d’avoir terminé la manœuvre de rotation. Le lendemain, j’ai tenté une sortie. En rampant sur mes coudes, j’ai été chercher les anti-inflammatoires ad hoc, il en restait dans mon sac, qui n’était heureusement qu’à cinq gigantesques mètres du lit.

Dès lors, la pandémie, le confinement, les attestations sont devenus de vagues abstractions que je n’ai appréhendé que via des articles de presse que j’ai lus.  Après tout, ces histoires de paperasse, de distance et de gestes barrières ne me concernaient guère, j’étais bien trop occupée par l’organisation d’une expédition quotidienne vers le frigo ou la salle de bains, dès que celles-ci sont devenues envisageables, pour songer à m’aventurer dehors, a fortiori à un kilomètre de la maison, quelle idée, pourquoi pas aller à Vladivostok à pieds, tant qu’on y est.

Petit à petit, la mutinerie s’est résorbée, une semaine plus tard, j’ai redécouvert les joies du brossage de dents (ca sollicite énormément de chaînes musculaires, on n’a pas idée), quinze jours plus tard j’ai pu soulever une casserole, et début juin, même pu enfiler des chaussettes.

Le revers de la médaille, c’est que pendant le Métaconfinement Musculaire, tous mes chouchoux musicaux m’ont rendu visite. A l’exception de Nikolaus Harnoncourt, pour les raisons qu’on sait.

Pendant le week-end de Pâques, c’est Leonidas Kavakos qui est venu faire un coucou à la maison. La série de master-class qu’il devait animer à Athènes est tombée à l’eau. On n’était encore qu’aux tout débuts de la pédagogie violonistique à distance, il a donc bricolé un système avec une tablette sur un pupitre et une caméra pour filmer le violoniste et l’élève-dans-la-tablette et mettre le tout en ligne. Je n’en reviens toujours pas de l’avoir entendu jouer des extraits du Sibelius dans mon salon. A la maison. Sibelius. Kavakos.

Quelques semaines plus tard, c’est Gary Hoffman qui a pris la relève, dans le cadre non pas d’une master-class, mais d’un mini-séminaire/groupe de discussion sur zoom pour apprentis musiciens. Passé la sidération d’être dans le même zoom qu’un grand soliste (nous vivons une époque étonnante, décidément), je me suis beaucoup amusée du décalage entre l’ultratechnicité des questions posées (« quid du vibrato dans les positions hautes du violoncelle ? ») et l’essentielle simplicité des réponses données : écouter, respirer..

Et ce n’était pas tout ! Même Rainer Schmidt est passé à la maison. Accompagné de trois de ses confrères, ils ont échangé pendant une bonne heure sur tout un tas de choses passionnantes, les limites du concert en ligne, le rôle du public dans la création de cet instant unique qu’est le concert, leur envie de jouer pour de toutes petites audiences plutôt que dans de gigantesques salles, etc. C’est encore en ligne, filez l’écouter. Mais le plus drôle dans l’histoire, c’était de découvrir la dynamique d’un zoom de quartettiste : après avoir passé des semaines avec les collègues du bureau à se couper la parole à qui mieux mieux, voir ces quatre musiciens… s’écouter, réussissant à échanger à permanence mais sans s’interrompre une seule fois, j’ai eu l’impression d’être tombée dans une version chambriste d’Alice au Pays des Merveilles.

Le bouquet final, ça a été la venue de quatre musiciens du Philharmonique de Berlin, avant un zoom-concert : deux des cornistes, un contrebassiste, et peut-être un des oboïstes. J’y appris alors avec ébahissement que Sarah Willis, en arrivant à l’orchestre, avait tellement de mal à décomposer la battue de Simon Rattle qu’elle était partie, une fois, avant tout le reste de l’orchestre. Oups.

« – Je n’ai pas trouvé la levée. On m’a dit par la suite de ne jamais, au grand jamais, partir avant les basses. Stefan, tu comprends sa battue ?
– Non, j’attends les basses pour partir. Toi ?
– J’attends les basses. »
Le contrebassiste est resté coi, un sourire mystérieux au coin des lèvres.

Ne jamais rien comprendre à la battue d’un chef, c’est mon lot, à l’Orchestre. Le lot de la moitié des musiciens, à vrai dire. Au troquet à côté de la salle de répétition, on a échangé des astuces de sioux : taper discrètement du pied, compter sur ses doigts, attendre le chef de pupitre, ne pas regarder du tout le chef, apprendre par cœur la partition complète pour manoeuvrer les passages épineux (ma technique : peu efficiente, mais passionnante).

Mais les Berlinois aussi !? Comment est-ce possible ?

Quant au kiné, il n’est pas venu, il a fallu que ce soit moi qui lui rende visite. « Et bien, j’ai du boulot… a t’il soupiré. Je n’ai jamais vu votre dos dans cet état, tout est contracté, vous aviez envie de vous faire un corset, ou bien ? » Je lui expliquai, alors, que mon corps avait certainement décidé de somatiser le concept de Confinement. Les gestes-barrière, on ne rigole pas avec.

Mai

Fin mai, je devais aller écouter le concert de l’orchestre du Festival de Budapest (mes chouchoux !) à la Philharmonie, puis en compagnie de quelques amis, pour aller passer quelques jours à Budapest. Au menu, les bains, des gâteaux, le château, le Palais des Arts, des langos, et le Dialogue des Carmélites qui devait être donné au Théâtre Erkel. Pensez-vous, les places du premier rang étaient à vingt euros. C’était aussi l’occasion de fêter mon anniversaire, chiffre rond, changement de décennie, et tout ce genre de choses.

Mais le destin, coups de pieds, plans..

Avec une lucidité résignée, j’ai annulé le séjour budapestois mi-mars. Ce n’est pas bien grave, le concert de fin mai sera peut-être maintenu, et on ira au restaurant ! Mais les restaurants n’ont pas rouvert. Ni même les cafés. Ni les salles de concert. Et le pique-nique n’était pas envisageable, trop mal au dos pour rester assise. Ni très prudent.

Alors j’ai rendu visite à mon caviste adoré pour lui acheter une bouteille de vin hongrois hors de prix, dont j’ai sifflé la moitié, euphorique, dans mon jardinet.

Après tout, j’avais suffisamment de sous sur mon compte pour m’offrir une bonne bouteille, j’étais passée entre les gouttes du COVID et n’avais perdu ni proche ni collègue. J’avais désormais retrouvé un dos et des jambes suffisamment fonctionnels pour me déplacer jusqu’à la boutique du caviste, et j’avais même une maison et un jardinet où le fêter, ledit anniversaire. Que demander de plus ?

Juin

Fin juin, j’ai passé un week-end entier à vagabonder dans la forêt de Compiègne, ce qui a eu une saveur toute particulière après ces mois de confinement. Le dimanche matin, au milieu de la forêt, on a partagé en tout petit comité – nous étions une quinzaine – le premier concert post-confinement de Christian-Pierre La Marca. Un moment de partage et de communication intime et chaleureux, hors du temps.

C’était le format idéal pour renouer avec le concert en ces temps de COVID. Masqués, en plein air, en tout petit groupe, avec cette conscience toute particulière que le musicien s’adresse à nous, à nous quinze, et non pas à un public abstrait, dissimulé dans l’obscurité de la salle de concert ou derrière l’écran d’un ordi.

(version longue ici)

Juillet

Je me suis inscrite, un peu par hasard, à une des dernières consultations musicales du Théâtre de la Ville. Un musicien, ou « consultant musical », un « patient », une table, deux chaises, vingt minutes de conversation, un morceau.

Ça s’est avéré être un de ces moments suspendus, denses et intimes, qui sont uniquement possibles entre deux parfaits inconnus. Pendant le confinement, j’avais évité de me plaindre de mes ennuis dorsaux : c’aurait été indécent, alors que certains de mes collègues souffraient de formes particulièrement graves du Covid.

J’ai appris à me contenter d’un soupir à peine agacé en entendant des collègues se plaindre auprès de moi d’avoir un peu mal au dos à la fin d’une journée de télétravail, et ai renoncé à donner des détails à ceux qui me donnaient des conseils bien intentionnés, mais inapplicables.

Du coup, c’est ce malheureux musicien qui a eu droit à tous les détails. Ma terreur le premier jour, alors que je me suis demandé si j’allais seulement pouvoir bouger dans un futur proche, ma terreur la veille, quand j’avais reçu le Terrible Message, ma quête de médocs, la difficulté herculéenne des moindres gestes du quotidien.

(Le pauvre .. !)

Puis, mon sac dûment vidé, je me suis mise à babiller à tort et à travers, mes débuts terrifiants et grisants en quatuor, ma première répétition d’orchestre, le meilleur des aventures farfelues de Paul Tortelier – lui aussi souffrait d’une forme de Poisse des Transports particulièrement virulente, vous savez – et j’en passe.

(Le pauvre… !)

Et à l’issue de la conversation, comme le voulait le format de la consultation musicale, le musicien m’a joué un morceau, en l’occurrence la Gigue de la 1ere Suite de Bach, à la contrebasse, juste pour moi. D’ailleurs, c’était l’édition de Paul Tortelier lui-même, s’il vous plait, avec des articulations rebidouillées avec génie, à l’encontre des Articulations Standard Communément Admises.

Ce n’était peut-être pas la première fois que j’étais l’unique auditrice d’un musicien, mais c’était assurément la première fois – et la dernière, sans doute – que le morceau qui m’était joué avait été spécifiquement choisi pour faire écho à mes propos, comme un addendum à notre conversation. C’était bouleversant, comme une forme pure et poétique de communication au-delà des mots. Un moment dont je chérirai longtemps le souvenir.

(les journalistes du NYT l’expliquent mieux que moi. Une expérience similaire avait été menée à Stuttgart quelques semaines plus tôt)

Aout, le grand pèlerinage

Déjà deux ans que je me trouve des excuses et m’invente des peurs pour ne pas partir marcher, longtemps, loin et seule. Alors que j’en rêve toutes les nuits. Peut-être pendant le confinement, le fait d’avoir expérimenté pendant quelques semaines une forme d’emprisonnement dans mon enveloppe corporelle, a balayé les excuses et a fait de ce vague rêve une impérative nécessité.

Après avoir agrandi ma collection de sac à dos et fait l’acquisition d’une tente poids-plume pour épargner mon dos capricieux, je me suis mise en route le long de mon Compostelle Musical : le hasard a voulu que tous les concerts que j’avais sélectionnés se trouvent sur des variantes des chemins de Compostelle.

Enrichie de cette sensation de paix, de liberté et de calme qu’on ne peut guère atteindre qu’après avoir passé des jours et des jours et des jours à marcher en silence, j’ai savouré le superbe concert des Modigliani, tapis derrière un buisson, à l’ombre de l’Abbatiale de Celles sur Belle, au dessus de laquelle tournoyait des hirondelles. J’ai continué mon périple (les histoires de La Chouette, du Château Magique et de la Forêt des Coupes-Gorge mériteraient d’être racontées, une autre fois, tant pis), à pieds, un peu en train aussi, vers Salon de Provence pour y poursuivre ma quête de musique.

Il me reste de ce passage à Salon de Provence, une émotion que je ne suis pas certaine de pouvoir identifier. Culpabilité ? Sidération ? Effroi ?  Au moment même, où émus et heureux comme tout, nous écoutions Claudio Bohorquez jouer le Chant des Oiseaux dans une petite église de Salon, Beyrouth était terriblement endeuillée. La juxtaposition de ces évènements semble tout aussi injuste et arbitraire que la coexistence de mes souvenirs magiques avec l’ignominie de l’année 2020.

« Ah vous êtes passée aussi à la Roque d’Anthéron ? me demanda à la rentrée mon pianiste de chef,  C’est tout près de Salon-de-Provence.
– Tout près ? Vous plaisantez !
– C’est à trente bornes…
– Mais ca fait un jour de marche ! Sous un soleil de plomb ! Le mistral ! Les feux de forêt ! Vous ne vous rendez pas compte, c’est le bout du monde ! »

Version longue là: la Pluie de Violoncellistes.

Septembre

Ilsa et moi avons bravé les sangliers et les chatons bellifontains pour aller écouter deux concerts dans le cadre idyllique du parc du château Rosa Bonheur, à Thomery. Il faisait encore doux, même si les jours avaient déjà commencé à raccourcir, et l’idée qu’on serait à nouveau confinés me paraissait encore bien irréelle. On s’y est fait dorloter, nourrir, désaltérer et nous sommes régalé en compagnie des excellents Quatuor Hermès et Dutilleux.

Je me suis offert un dernier addendum au Grand Périple Musico-Jacquaire, puisque j’ai longé la Voie de Vézelay (le fameux GR 654) pendant quelques kilomètres, le long du canal de la Marne, pour aller écouter d’inoubliables sonates pour violoncelle de Beethoven dans les faubourgs de Reims. C’était chouette : prendre un train, profiter des beaux rayons de soleil de l’automne, boire un verre en terrasse, toutes ces choses – ce n’est pas arrivé si fréquemment, cette année. Et c’est une des rares fois, peut-être même la seule, où j’ai pu me rendre à un concert sans détraquer de trains, ni d’aiguillages, ni affronter des loups-garou dans des cimetières et dieu sait quoi encore. Une bien belle journée, en somme.

Octobre

Le destin m’a fait cadeau d’une journée magique, celle du 13 octobre. Magique, assurément, car ce n’est pas tous les jours qu’on vit des histoires à base de kouign amman, de violoncellistes paparazzées, de chocolat brahmsien volant, de cornistes berlinois, et encore moins qu’un membre du Quatuor Alban Berg vous dit bonjour.

Je l’ai poliment salué, en me retenant de glapir mon enthousiasme.

(OH MON DIEU, GÜNTER PICHLER M’A DIT BONJOUR. A MOI. OHMONDIEU. JE LUI AI DIT BONJOUR MOI AUSSI. OHLALA.)

(Un gigantesquissime premier violon de quatuor saluant gentiment une des pires secondviolon amateur du monde ? On appréciera le caractère si poétiquement oxymorique de la situation).

Donc, ce jour-là, j’ai entendu la fantastique Magdalēna Geka jouer pour une audience restreinte mais de qualité, une Sonate à Kreutzer superlative. On se demande par moments, ce qu’elle vient faire dans une masterclass, car elle semble prête, archi-prête, toujours parfaitement consciente de l’alignement entre l’intention musicale et le son produit. Il apparait très vite que chaque note a été préalablement pensée, soupesée, que le style a été mûrement réfléchi, quitte à prendre quelques libertés par endroits. Et puis, ce charisme. Et elle n’est pas intimidée pour deux sous – ou choisit de ne pas le montrer, ce qui a du plaire à notre grand pédagogue si intimidant.

Comme elle n’avait ni besoin de conseils techniques, stylistiques, j’ai vu alors, sous mes yeux ébahis, Günter Pichler – personnage au demeurant très impressionnant, imaginez un peu, 1er violon des Wiener Philharmoniker sous Karajan, 1er violon de quatuor, bref, pas quelqu’un à qui on irait chercher des noises – abandonner son rôle d’enseignant exigeant et intransigeant, parfois un peu rugueux – pour se couler avec délices dans un rôle que je ne lui connaissais pas : GrandPapa-poule pour violoniste archi-douée.

Novembre

Le concert qu’on devait jouer à l’Orchestre à la mi-avril, initialement reporté au 10 novembre au soir, puis au 11 novembre après-midi est tombé à l’eau malgré les multiples tentatives de sauvetage de l’équipe aux manettes. Un couvre-feu et deux confinements, c’était trop pour notre concert. Je me réjouis toutefois d’avoir pu participer en octobre à une répétition d’orchestre, pour la première fois depuis – et avant – bien longtemps.

A part cela, c’était un mois de novembre télétravaillé, déprimé, insomnié et confiné. Un peu de lumière vers la fin grâce au remarquable concert en ligne de Polina Streltsova, et à une jolie sortie en forêt le dernier week-end, après les mesures d’allègement du confinement. De l’air frais ! Des moutons ! Des vaches ! Des arbres !

Décembre

Juste une orgie de concerts en ligne, en attendant que les jours se remettent à rallonger : Mozart joué-dirigé par François Leleux depuis Lille, Barbe-Bleue et le Mandarin depuis le Palais des Arts de Budapest, des sonates en trio au Louvre par Théotime Langlois de Swarte et ses exceptionnels coéquipiers : V. Julien-Laferrière, Sophie de Bardonnèche et Justin Taylor. En guise de point d’orgue, un mini-récital de piano par mon chef (de boulot, pas d’orchestre) à l’issue d’une réunion en visio’, après s’être fait houspiller par mes soins pour avoir oublié l’année de naissance de Beethoven.

J’ai terminé sur le concert du Réveillon du Philharmonique de Berlin, fichtre, quel orchestre, levées ou pas.

Je ne sais pas ce que nous réservera 2021, j’espère – sans trop y croire – qu’elle sera douce et apaisée. Même si ce n’est pas le cas, je ne doute pas qu’il y aura deux trois pétites par-ci par-là pour nourrir nos âmes et nos esprits et tenir bon. Elle commencera en tout cas sur une note lumineuse avec la rediffusion du récital Bach de Leonidas Kavakos au théâtre d’Epidaure.

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