Bain de forêt, pour violoncelliste et promeneurs

Le dernier concert auquel j’avais assisté, celui du vendredi 13 mars, un des derniers rescapés du tsunami d’annulations pré-confinement, avait été tout particulièrement poignant. Comme pour préserver la symétrie, il était crucial que mon premier concert post-confinement ait une portée comparable. Par conséquent, mon cahier des charges était long comme le bras :

De la musique de chambre, si possible. Je crois être en train de développer une légère forme d’agoraphobie musicale, car je n’ai guère envie d’écouter du symphonique, ces jours-ci. Trop brillant, trop spectaculaire. Pas maintenant.

Dans la même veine, je souhaitais un concert en tout petit comité. En petit groupe, chacun se sent concerné, et on écoute tous les oreilles grand ouvertes. Quand on est 20, personne ne fait cliqueter de bracelets, frissonner son programme, ou tousse par désœuvrement. Pourquoi, je n’en sais rien. En revanche, quand on est 2 000 dans la même salle…

I. m’avait raconté avoir assisté à un concert quelques jours plus tôt à la Philharmonie, les rangs clairsemés de la salle lui avaient flanqué un cafard monstre. Assurément, ce n’était pas tout à fait le type d’émotion musicale que je cherchais.

D’ailleurs, je voulais éviter, pour ce retour au concert, les Grandes Salles Prestigieuses Parisiennes. Je leur tenais rigueur d’avoir inventé, fin mai-début juin, pas tant le concept que le terme de concert sans public. Nommer des musiciens qui jouent seuls, sans audience, filmés, un « concert sans public », c’est pousser le bouchon un peu loin. Quand j’étais jeune, on appelait ça un documentaire, un enregistrement, une répétition filmée, que sais-je encore. En conséquence, les GSPP seront quelque temps privées de mon temps et de mon argent.

Il faudra en outre que le programme soit suffisamment enthousiasmant pour me faire renoncer à ma désormais rituelle balade du week-end, si cette perle rare se tient un samedi ou un dimanche.

A vrai dire, je ne pensais pas la trouver. Ça n’a aucun sens économiquement d’organiser une chose pareille. Et pourtant ! Le Festival des Forêts a fait fi de ces basses considérations matérielles, et nous propose pas un, mais toute une série de bains de forêt musicaux. J’ai réservé ma place pour celui du dimanche 28 juin à la vitesse de l’éclair. Bien m’en a pris, quelques jours plus tard, les vingt ( ?) places étaient parties.

En route

Dans le premier train de la journée en direction de Compiègne, sirotant un café, je perçois quelques bribes de conversation :

« Festival de Salzburg… opéra de Paris .. Lissner »

Encore un coup des Lutins farceurs, sans doute ! Ils ont fait en sorte que deux journalistes s’installent derrière moi dans le Paris-Compiègne. Mieux ! Deux journalistes musicaux ! Grâce à eux, je me délecte tout au long du trajet des meilleurs potins musicaux du moment. La succession du directeur de la Ville de la Musique ! La Grande Saga Lissner-Neef ! Les inimitiés dans le petit monde des journalistes musicaux ! Le plus difficile aura été de ne pas demander aux autres voyageurs de parler un peu moins fort, j’ai manqué quelques miettes.

Puis nos deux journalistes ont papoté du président, ou était-ce le fondateur du Festival des Forêts, grand amateur de musique et de forêts (quelqu’un de bien, assurément), haut-fonctionnaire et Conseiller-Maître à la Cour des Comptes par ailleurs. Une chose est certaine, ce n’est donc pas par manque de culture budgétaire que le Festival des Forêts a conçu cette offre magnifique, pourtant économiquement non viable. J’ai multiplié tant et plus le prix du billet par le nombre de spectateurs, je ne suis même pas sûre qu’on couvre le cachet du musicien. A moins d’une erreur de zéro ?

Puis nos chemins se sont séparés en gare de Compiègne : nos journalistes se rendaient au concert de 10h, en voiture, j’imagine. Quant à moi, chaussée de mes plus belles chaussures de rando, j’entamais à pieds, la boucle Compiègne – Rethondes – Pierrefonds – Saint Jean – Vieux Moulin – Prieuré du Vieux-Chastres, qui devait me permettre d’arriver pile-poil à l’heure au concert de 10h, du lendemain matin.

Au prieuré de St Pierre-en-Chastres

La vingtaine de spectateurs que nous sommes est chaleureusement accueillie avec petites bouteilles d’eau et généreuses rasades de gel hydro-alcoolique. Dans un coin, contre un muret, le matériel du violoncelliste, par ailleurs occupé à prendre quelques photos du Prieuré. Dans les grandes salles, les violoncellistes aiment être équipés de matériel luxueux : tabouret de piano matelassé et réglable, estrade personnalisée, plante-pique dernier cri. Pour ce bain de forêt musical, Christian-Pierre la Marca a adopté une approche plus ascétique du violoncelle : un tabouret en bois, le modèle d’entrée de gamme, aucunement réglable, celui qu’on trouve dans les meilleurs conforamas, une latte de parquet pour la pique, un parapluie, et c’est tout. Il s’est toutefois offert un petit luxe : pas un, mais deux archets dans ses bagages.

Bach, sous le grand sapin

D’ailleurs il a choisi le plus convexe de ces deux archets pour le premier morceau de cette matinée. Pas aussi spectaculairement convexe que celui qu’affectionne Alstaedt, mais à la pointe plus pointue et à la baguette notablement moins concave que l’archet communément rencontré au concert. Qu’en penser… Hmmm, Bach ?

Bach.

J’ai un brin d’appréhension en reconnaissant les premières notes du Prélude de la 1ere suite.

Non pas que ce ne soit pas beau, mais…. Dès le 17 mars, le deuxième jour du confinement, ça a commencé avec l’initiative Bach aux Balcons. Puis de nombreux musiciens ont tout naturellement partagé sur leurs réseaux sociaux des petits bouts de répertoire pour instrument seul, pour compenser, tant bien que mal, l’arrêt soudain de leur activité. Bach, inévitablement. Beaucoup de Bach. Trois mois plus tard, je jurerais avoir entendu des centaines de version de la 1ère Suite. Des géniales, des cauchemardesques, des tradi, d’autres ultra-historiquement informées. Au violon, à la clarinette basse, au theremin, à l’alto (non, sérieusement), au nyckelharpa, aussi. Sur tous les diapasons connus dans l’univers exploré. Certes, j’ai un petit faible pour la version d’Ophélie Gaillard en Qechua dans son jardin : elle la joue debout, tout en surveillant du coin de l’œil sa marmaille, qui semble faire des bêtises hors champ. Ainsi que pour une autre que je n’avais pas vue venir :  l’un des 2Cellos a lui aussi mis en ligne sa version de la 1ère Suite, que Youtube a jugé bon de me suggérer. Passé un moment de stupéfaction (comment peut-on marcher dans la neige avec des chaussures de ville à semelle aussi lisse ?!), je lui trouve beaucoup de charme.

Tout ça pour dire qu’a priori, j’aurais préféré laisser s’écouler un peu de temps avant d’écouter à nouveau les Suites pour violoncelle.

C.P. La Marca a donc choisi cet archet pas trop récent (baroque ? de transition ?) pour le Prélude, sans pour autant renoncer à toutes les aménités du violoncelle moderne : la pique est de sortie, la prise d’archet plutôt au talon. Et il nous offre un Bach superbement phrasé, comme une histoire adroitement racontée qui retient l’attention de l’auditeur. Les artifices techniques sous-jacents ne prennent jamais le pas sur l’histoire qu’il nous raconte. Un soupçonnet de vibrato par-ci par-là pour illuminer une note, une pincée de rubato pour donner une direction, mais jamais rien de plus ostentatoire. Somptueux.

Blottie dans mon sapin, une branche sous mon sac-à-dos un peu trop lourd, une autre au niveau des épaules, je m’offre le luxe de fermer les yeux, zut,je n’entends plus que les oiseaux. Un moment de flottement pour effectuer quelques réglages neuronaux, histoire d’équilibrer l’attention portée aux petits oiseaux sans pour autant perdre le fil musical qu’on nous déroule par ailleurs, et ça y est, flûte, c’est déjà fini, il nous faut suivre le médiateur qui nous emmène dans la forêt. Réflexion faite, je serais volontiers restée dans mon sapin écouter cinq autres mouvements. Cinq autres suites, même.

Sous le grand chêne :  Ligeti, Dialogo (Sonate pour violoncelle seul)

Le violoncelliste s’est hardiment installé sous un chêne vénérable, à côté de la pancarte mettant en garde contre d’éventuelles chutes de branches. Un brin téméraire, il s’aventure à prononcer, non seulement le nom, mais le prénom du compositeur de Dialogo. Epouvantée, j’entends alors des tréfonds de mon sac à dos un grondement menaçant

« PAS DJORDJI. GYÖRGY ! NI GIEURGHI. GYÖRGY !! »

La veille au matin, j’avais cru partir discrètement, sur la pointe des pieds, mais l’innommable monstre a du se réveiller et se tapir subrepticement dans mon sac.

« Coucouche-panier, Barthűlk !  Première fois que je l’entends en vrai, je ne veux pas entendre UN grognement !
– GRRRRRrrrrwwrrh. »

Il peste encore un peu, que gnagnagna, les accents de phrase, patati, les consonnes, patata, les doubles consonnes, et que quand il sera maître du monde, l’apprentissage du hongrois sera obligatoire dans les meilleurs conservatoires. On n’est pas sortis de l’auberge… Quelques derniers ronchonnements pour la forme, puis l’insortable abomination se tait, enfin.

Ceci dit, jouer du Ligeti en forêt, c’était un fort joli clin d’œil.

Sous les charmes, Marin Marais ( ?)

Un peu plus loin dans la forêt, notre petit groupe s’est arrêté au milieu des hêtres, ou peut-être des charmes, pour du Marin Marais. Je me suis calée contre un bel arbre, le tronc bosselé juste assez pour servir d’oreiller ou de cale-flanc, les racines suffisamment espacées pour laisser s’y intercaler des pieds humains. Sans le savoir, j’avais pris un peu d’avance sur le prochain exercice proposé par notre médiateur. Confortablement installée, je savoure ce que j’entends, alors qu’il commence à y avoir foule dans cette forêt. D’abord des promeneurs avec chiens, qui s’attardent quelques instants avec nous. Puis des cavaliers. Enfin, deux cyclistes qu’on entend s’exclamer :

« Un violoncelliste ? C’est la première fois qu’on me la fait, celle là ! »

Depuis que j’ai appris que les Plus Grands Maîtres du Violoncelle conseillent à leurs élèves de travailler leur instrument en forêt, j’ai toujours laissé traîner une oreille au cours de mes pérégrinations dans les bois. Rien à faire, je n’ai jamais observé de violoncelliste en milieu naturel. Nos deux cyclistes, eux, ont eu cette chance.

Le violoncelliste se met en chemin vers le lieu du mini-concert suivant, accompagné de son équipe de bénévoles – un responsable du pupitre et des pinces-à-linge, un préposé au tabouret, un porte-planche, ainsi que d’un chargé de mission répulsif tiques et insectes – nous laissant entre les mains compétentes du médiateur, pour un joli exercice de communication inter-espèces avec l’arbre de notre choix. Je reste tout contre le mien, jusqu’à ce que je me retrouve nez-à-nez avec un escadron de limaces qui interrompent brutalement les prémices d’une belle amitié.

Escaich

Nous nous sommes assis en orbite patatoïde autour du violoncelliste pour écouter la pièce d’Escaich, tout sages, attentifs et concentrés. Je suis bougrement reconnaissante à Christian-Pierre La Marca de ne pas nous avoir concocté un programme plein de jolis tubes rassurants. Certes, la plupart des œuvres proposées sont des piliers du répertoire de violoncelle, mais très rarement entendues jouées – à moins d’être un huluberlu qui hante les master-class et les festivals de violoncelle. Que ce soit la pièce d’Escaich ou la suite de Bach, notre petit groupe – aux degrés de mélomanie très hétérogènes, me semble-t’il – les absorbe un enthousiasme et une facilité réjouissants.

Ça me conforte dans l’idée qu’on peut donner à écouter tout ce qu’on veut, pour peu qu’un début de relation de confiance entre le musicien et l’auditeur ait été créé. Pas nécessairement via des clés d’écoute ou des explications techniques, au demeurant. Je crois que nous autres dans le public avons perçu que le musicien était sincèrement heureux d’être là, un dimanche matin, à crotter ses baskets blanches pour jouer devant quinze ou vingts personnes, et réciproquement, on lui a fait comprendre qu’on écoutait de toutes nos oreilles. A partir de là.. Intégrale Hindemith ? Et pourquoi pas !

Au bord de l’étang, Sollima et Casals

Après un dernier petit bout de chemin, qui nous a permis d’observer de près des ponceaux mignons ainsi que les fameux poteaux indicateurs de la forêt de Compiègne, nous voici arrivés au bord de l’étang de St-Pierre : notre médiateur nous propose un dernier exercice de reconnexion aux éléments, pendant qu’un peu plus loin, le musicien, connecté au réseau, tue le temps avec son téléphone.

Le bain de forêt se conclut avec le Lamentatio de Sollima, un impressionnant catalogue des effets les plus improbables que permet le violoncelle, puis, presque comme une évidence, un somptueux Chants des Oiseaux de Casals, ré-arrangé pour violoncelle presque seul, accompagné de bruissement du vent dans les feuilles et joyeux caquètements de canards.

La gare de Compiègne étant à quelques heures de marche de l’étang, j’ai profité de ces quelques heures de calme – si différent de l’habituel quart d’heure de métro –  pour me débarrasser du poids du quotidien, à l’aller, puis au retour, pour ruminer et ancrer le souvenir du concert. C’est seulement en fin d’après-midi, aux alentours du château de Compiègne, que j’ai recroisé quelques âmes, des promeneurs qui papotaient en profitant de cette belle après-midi. Je n’ai pas pu m’expliquer la pointe d’agacement que j’ai ressentie en abandonnant la tranquillité de la forêt. Manifestement, il me reste encore quelques paliers de déconfinement à passer.

(Ceci dit, il n’y a pas de limaces, ni de tiques dans les GSPP)

Forêt de Compiègne, Dimanche 28 juin 2020, 10h
Christian-Pierre La Marca, violoncelle
Jean-Luc Chavanis, médiation & accompagnement
Bach, Prélude, Suite n°1
Ligeti, Dialogo, Sonate pour violoncelle seul
Marin Marais, ?
Escaich, Cantus I
Sollima, Lamentatio
Casals, le Chant des Oiseaux

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