En pension complète au CNSM.

Récemment, un ami à qui je racontais privilégier ces temps-ci les productions du Cnsm – entre autres suite à quelques arbitrages budgétaires – me fit fort justement remarquer que c’était tout comme si pour faire des économies, je me nourrissais exclusivement de foie gras aux truffes. Le vendredi 10 mai, le Cnsm proposait donc une formule ‘Bombance’, en trois plats :

Déjeuner express, classe de violoncelle baroque de Christophe Coin

Cnsm, vendredi 10 mai 2019
13h30 Récital de la classe de violoncelle baroque de C. Coin
19h : Pochette-Surprise de M. Zygel
20h : Récital de la classe de mélodie et Lied de J. Cohen

Ça fait quelques années que j’essaie en vain d’écouter Christophe Coin. Il semblerait que ce monsieur ait le chic pour jouer pile aux horaires et aux lieux incompatibles avec mon emploi du temps. Soit, je renonce – si je ne peux écouter le maître, j’écouterai ses élèves. A la pause déjeuner, je fais donc en courant l’aller-retour depuis le boulot pour picorer quelques miettes du récital de fin d’année de sa classe de violoncelle baroque.

L’intégralité du programme est une découverte pour moi. Je suis en particulier subjuguée par la première œuvre jouée, un Caprice de Dall’ Abaco que le violoncelliste fait danser avec un naturel confondant. Par la suite mon attention se relâche quelque peu – toutes mes facultés sont certainement sollicitées à calculer l’heure exacte à laquelle partir sans risquer de revenir en retard au bureau. Il est certainement bien plus que temps de partir quand je m’exclame « oh, que c’est beau ce morceau » avant de réaliser que je suis en train d’écouter sa collègue gambiste s’accorder, accompagnée d’élégants arpèges au clavecin.

Petite peluche entre des tuyaux d’orgue.

A défaut d’écouter Christophe Coin (il faudra patienter encore un peu pour cela), j’ai enfin eu la satisfaction de le voir en chair et en os, assis à ma gauche, en train de corriger des copies ou annoter des partitions peut-être.

Plus tard dans l’après-midi, alors que je raconte mes aventures musicales à des collègues, on s’étonne « Mais ce n’est pas un concert ?! C’est un examen ?! En public, en plus ? Mais c’est horriblement cruel ! Les étudiants doivent être horriblement stressés ! « . J’explique un peu péremptoirement que cela fait des années que lesdits étudiants apprennent à jouer sous pression avec ou sans public, que leur éventuelle tension ne doit pas être perceptible et que de toute façon c’est leur métier, mais à vrai dire, je suis moi aussi passablement impressionnée.

Apéritif improvisé

A l’heure de l’apéritif, l’ami aux foie gras aux truffes et moi optons pour une minuscule portion de la Pochette-surprise de M. Zygel, juste le temps de savourer l’inventivité des étudiants, à qui, nous dit-on, toute liberté est laissée pour choisir leur partenaire d’improvisation, la thématique, les options d’improvisation, et tout et tout. Nous filons à regrets, pour garder un peu de place pour la suite, servie en salle d’orgue.

Et pour finir, le récital de Lied et mélodie !

Ce qui nous faisait saliver depuis des semaines, était bien sûr le concert de la classe de Lied et mélodie de Jeff Cohen. J’étais encore titillée par le souvenir d’avoir lu dans ma jeunesse une chronique ultra-enthousiaste sur les concerts de la classe de Lied, et je savais aussi pouvoir compter sur les conditions grand luxe du Cnsm : un siège au troisième rang d’une salle intimiste, en compagnie d’un public restreint mais ô combien attentif et dont l’enthousiasme est palpable – il me semble bien que nous sommes entourés des amis et de la famille des musiciens qui se produisent. Jeff Cohen, qui semble irradier la bonté et la générosité, nous présente rapidement ses étudiants, avant de nous inciter à lire les textes de l’épaisse note de programme, rédigée par les collègues en filière musicologie.

La soirée commence avec la Vocalise en forme de Habanera de Ravel, qui nous parvient depuis le fond de la salle, de derrières les colonnes. Passé le moment de surprise, on se laisse envelopper par le son, qui semble prendre le temps de nous caresser tendrement l’échine avant d’atteindre les oreilles.

Un peu plus tard dans la soirée, le Johnny de Britten puis, surtout, le Yukali de Kurt Weill me bouleverse. Yukali est chanté tout doucement, sans les fanfreluches vocales qui me hérissent parfois, ce qui en fait un moment tout particulièrement intime et bouleversant. Et l’occasion, aussi, de montrer une très belle complicité entre la chanteuse et le pianiste qui l’accompagne.

Alors que je me réjouissais d’avoir découvert les Chansons de Bilitis (Louÿs/Debussy), l’ami aux truffes vient faire retomber mon soufflé : « Oh ! Tu ne connaissais pas ? Tu as saisi les blagues ?  » J’avoue, la grivoiserie inhérente aux grenouilles vertes m’a échappé. Mes chastes oreilles ont du filtrer les passages qui traitent de roseaux et autres cires dans le premier chant – la Flûte de Pan. Etonné, il entreprend alors de m’édifier, lui qui a écouté toutes les versions jamais enregistrées des Chansons de Bilitis. Toutes ? La grivoise, l’ingénue, la sainte-nitouche, la taquine, l’enjôleuse. Toutes.

Quelques heures plus tard, il faut se résigner à préparer le dîner – non compris dans la formule. Ma corvée de pluches est égayée par la présence radiophonique de Jeff Cohen (Grands entretiens, février 2019), qui raconte en détail comment avoir innocemment fait tourner en bourrique ses professeurs de piano, avant de partager avec les auditeurs l’Astuce Ultime de l’Accompagnateur de Chant, assimilée dès son plus jeune âge : « Mon père, quand il rentrait du travail (…) il prenait son chapeau en paille, et une canne, et il me demandait de jouer ceci ou cela. Et il chantait et dansait. Et puis il ne suivait pas toujours très bien rythmiquement. Je crois bien que c’est là que j’ai appris à bien accompagner. Et quand il me demandait, ‘ C’était bien ? Hein ? Dis-moi, ça va ?’, je lui répondais, ‘C’était formidable, Papa ! ». A écouter et ré-écouter avec délices.

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