Souvenirs Harnoncourtois

Le 7 mars 2016 tombait un lundi. Comme tous les lundis matins, j’étais allée au boulot, mais le coeur un plus lourd qu’un lundi ordinaire.

Après avoir allumé mon ordi, je me dirigeai vers la machine à café. M’y attendait quelques collègues, l’air endeuillés. 

« Je voulais t’envoyer un texto hier, finalement je ne l’ai pas fait, je ne voulais pas que tu penses que je te taquinais »
« Je l’ai découpée pour toi », dit ma collègue en me tendant la nécrologie du Monde, 
«  Je t’offre un café », renchérit pudiquement mon chef,
«  Ma louloute toute triste ! »
« Ca va ? J’ai pensé très fort à toi hier »

Peut-être ne trouvez vous pas ça particulièrement étonnant, mais il vous manque une, non, deux informations cruciales : d’une, je ne travaille pas dans l’industrie de la musique ; de deux, aucun de mes collègues n’était particulièrement friand de musique classique. Tout au plus certains m’ont accompagnée une fois ou deux au concert, pour voir. 

Le nez enfoncé dans mon gobelet de café, dans une tentative dérisoire de cacher mes sanglots, je leur fis part de ma stupéfaction :

« Mais, je ne comprends pas, je ne vous ai pas parlé à longueur de temps d’Harnoncourt, si ? »


« Si », en parfait unisson.
« – Tu m’as raconté par le menu la genèse, de, comment s’appelle-t’il, son orchestre ?
– Tu as menacé de te jeter par la fenêtre si je ne te signais pas des congés chaque année pour aller l’écouter diriger en Autriche. J’aime beaucoup Graz, moi aussi. Très jolie ville.
– Moi, j’ai eu droit à des citations du Discours Musical à chaque pause-clope.
– Tu as hurlé de joie après avoir réservé un concert qu’il dirigeait. Tu m’as éclaté un tympan. »

Certes, j’avais hurlé de joie, mais c’était la mi-août, il n’y avait presque personne au bureau. Il restait des places pour la 5è de Beethoven ! Dirigée par Harnoncourt ! Par le Philharmonique de Berlin ! A la Philharmonie de Berlin !

Ce que mes collègues avaient mesuré – avant moi – c’est l’ampleur de mon chagrin. Je ne me serais pas cru autorisée à en ressentir, après tout, je ne faisais (et ne fais) pas partie de sa famille, ni de la grande famille des musiciens qui ont eu le privilège de jouer avec lui.

La veille, après l’annonce de son décès, j’avais erré comme une âme en peine à la maison. Dans le salon, nez-à-nez avec l’étagère sur laquelle étaient amoureusement alignés ses ouvrages, achetés chez lui, à Graz*, j’avais fondu en larmes. Par la suite, on m’a dit qu’il habitait non pas à Graz mais à Salzburg, peu importe, c’est le symbole qui compte. Et la librairie Moser avait toujours tous ses livres. Dans ma chambre, c’est la vision dans mon armoire de ma robe des grandes occasions – celle dans laquelle j’avais traversé la moitié de l’Autriche au petit trop pour écouter sa Création –  qui raviva mes sanglots. Dans la cuisine, j’avais été agressée par le souvenir des Käsekrainer de la grand-place de Graz, après ses concerts. 

C’était presque un soulagement de se retrouver au bureau. Or sur mon bureau trônait la brochure de son Festival, à Graz. 

Je me suis résignée à pleurer partout. Après tout, le monde venait de perdre un des plus grands chefs d’orchestre, un de ses plus beaux musiciens, le plus grand réservoir de blagues musicales connu (que le tromboniste du Chamber Orchestra of Europe partageait généreusement sur twitter), et un de ses hommes les plus cultivés, ouverts et curieux. Moi quelqu’un qui avait irrémédiablement changé ma relation avec la musique. Comment aurais-je pu retenir mes larmes ?

Si vous le voulez, je vous raconterai dans les jours qui viennent mes Grandes Epopées Harnoncourtoises : il va y avoir du Beethoven, des bretzel, du Mozart, des hurlements, du foot, des chauffeurs de taxi fous, du Haydn, et des confettis ! Ca vous tente ? 

* je m’étais par contre procurée le Discours Musical en France. Je n’ai jamais osé demander une dédicace. Je me suis contentée d’une discussion imaginaire avec mon exemplaire quand je me suis retrouvée en coulisses au Musikverein de Graz « regarde ! Cinq mètres devant nous ! C’est ton papa ! » 

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