L’expérience de Hoffman-Désert

Quelques amis m’accompagnaient à ce concert : je leur avais habilement laissé croire qu’il s’agissait d’un moment convivial, entre amis. Or l’objectif de leur présence à ce concert était tout autre, j’avais en effet besoin de quelques cobayes pour mener une expérience scientifique.

Le protocole expérimental était le suivant : quatre sujets triés sur le volet assistent au même concert, leurs impressions sont ensuite recueillies et minutieusement analysées. Un des critères de sélection de l’échantillon était de ne jamais avoir été exposé auparavant au binôme Hoffman-Désert. L’unique paramètre qu’on fait varier au cours de l’expérience est leur niveau de mélomanie.

Debussy, Sonate

Grande-Amie, mon premier sujet, est par ailleurs une violoncelliste amateur de haut vol, aux oreilles fines et bienveillantes. Si elle n’a encore jamais écouté Gary Hoffman en concert, elle fait toutefois preuve d’une certaine partialité, un de ses anciens professeurs s’étant formé auprès de lui.

« … alors ?
– Je suis éblouie !
– Ahah !
– tu sais, à la fin des études de musique, on passe un examen, puis on rempile sur un cycle de deux ans, avant le tout dernier examen. Je ne me souviens plus comment ça s’appelle, d’ailleurs. Bref, mon morceau pour ce tout dernier examen, c’était, justement, la Sonate de Debussy. Franchement, c’est une musique qui ne me parle pas. Du coup, j’ai joué les notes les unes après les autres, sans trop savoir quoi leur faire dire. Mon prof de l’époque non plus, c’est une musique qui ne lui disait trop rien, il n’a pas pu vraiment m’éclairer..
– Pourquoi vous avez choisi ce morceau ?! Bon, peu importe.
– Mais là ! C’est devenu évident, limpide !! Je file acheter la partition demain !!! Il faut que je la rejoue illico.
– Je vois très bien… Ça m’a fait la même chose avec son Elgar. C’est un concerto qui jusque là, me donnait envie d’étrangler des petits chatons.
– Tu as écrit une chroniquette ? Du coup, c’est devenu ton concerto préféré ?
– Elle mijote. Non, mais j’ai désormais une petite idée du pourquoi je n’arrive à rentrer dans aucune autre version.
– Même LA version ?
– Surtout celle-là, grands dieux !
– Béotienne. »

Mendelssohn, Sonate n°2

Grande-Amie était venue avec son petit humain, ployant sous le poids d’un gigantesque sac-à-dos garni de jouets, d’un lapin, de livres, d’un masque en carton ainsi que d’un gigantesque Pokémon en peluche prénommé Megazahikuadzatchitchix. Personne à ce jour – je crois – n’a encore recueilli les impressions d’un Pokémon géant au concert. L’occasion est historique.

«  Alors, Mendelssohn a plu à Megazahitabellaploumploum ?
– Non.
– Quoi ?!
– Il n’aime que le rock. »

La deuxième partie du concert n’a pas été plus probante : après avoir passé l’entracte à galoper autour de l’Orangerie, les tentacules virevoltant joyeusement, Megatabellatsouintsouin a été apparemment très occupé à défendre une pâtisserie parisienne contre l’invasion des zombies ; ses impressions sur Brahms et Tanguy n’ont pas été jugées dignes d’être retranscrites ici.

Tanguy, Évocations

Le compositeur, assis au tout premier rang (horreur et damnation, jouer une œuvre sous le nez du compositeur ?!) rejoint quelques minutes les musiciens sur scène pour présenter malicieusement ses Évocations pour violoncelle et piano. Qu’il a intitulées ainsi afin de confondre les programmateurs, obligés de vérifier à deux fois si leurs invités jouent les Évocations ou l’Invocation pour violoncelle.

Nous nous sommes retrouvés nez-à-nez avec Eric Tanguy à la fin du concert, sur qui j’ai bondi comme une furie, ah ! mais ! que votre présentation était chouette ! l’oeuvre aussi, assurément, j’ai beaucoup aimé, vous savez ! avant de me mettre à babiller sur nos exploits écossais et les prouesses de Gentil-Prof dans le Bruch – avec qui, quelle coïncidence, il devrait travailler la saison prochaine. Qu’on m’offre un bâillon, par pitié.

Brahms, Sonate n°2

J’étouffe un soupçon de culpabilité alors que je m’apprête à débriefer le Collègue, le troisième sujet de notre expérience. C’est le tout premier concert de musique classique auquel il assiste. Peut-être aurais-je du le faire commencer, plutôt que par un concert de musique de chambre, par quelque chose de plus olé-olé, une symphonie de Dvořák, peut-être ? Mieux, le Concerto pour orchestre  ? Je n’ai cependant pas pu résister à la occasion unique de tester l’effet Hoffman sur des oreilles intactes.

«  Alors ?
– Je suis captivé.
– C’est vrai ?!
– Bigre, son jeu est tellement simple, fluide, évident.
– N’est-ce pas !!! Je ne serais pas étonnée qu’il affectionne particulièrement cette sonate.
– Ah, ce serait donc ça.
– Ca ?
– Cette intensité avec laquelle il l’a jouée. Ah, captivant… Tout simplement captivant.
– C’est le mmhbrr que tu as du percevoir.
– .. ?
– Le mmhbrr. Un terme technique que je l’ai entendu employer lors d’une master-class. Comme dans « ça manque de mmhbrr ».
– Et on fait quoi, quand ça manque de mmhbrr ?
– Comme en pâtisserie. Tu ajustes les proportions des ingrédients. Vitesse, pression d’archet, vibrato, tout ça…
– La pianiste, aussi ! Quelque chose dans le timing, peut-être, la présence, mais ni trop ni pas assez ?
– …. ? C’est ton premier concert ? Tu en es bien sûr ?
– Non, rappelle-toi, je suis venu écouter les Concerts Gais.
– Oui. Bon. Certes. Tu ne peux pas tout à fait nous mettre dans le même sac, tu sais.
– Bah si. La musique, c’est de la musique.
– Non.
– Si.
– Non. »

J’avais cru sélectionner un auditeur ingénu, je réalise avoir face à moi un critique musical en puissance. Qu’est ce que je vais bien pouvoir l’emmener écouter par la suite ? Une des master-class de Günter Pichler, peut-être ? En allemand, pour faire bonne mesure ?

Fauré, Elégie

Deux sièges à ma droite, Randall croise ses pattes avant et pose délicatement son museau sur l’oreiller ainsi constitué, la truffe tout contre le sol frais de l’Orangerie. Sa maitresse me confirme, qu’en plus d’être capable de répondre à des dizaines de consignes différentes, Doudou – le surnom de Randall – aime beaucoup la musique en général et a, lui aussi, beaucoup apprécié ce concert, qui est assurément, particulièrement réussi. C’est rare, une si belle adéquation entre les œuvres jouées, les interprètes, le lieu…

Randall le Golden Retriever, dit Doudou

Je rentre du concert réjouie : mon hypothèse est empiriquement prouvée. L’effet Hoffman/Désert est infaillible, du moins sur des spécimens humains.

Festival de l’Orangerie de Sceaux, 21 juillet 2019
Gary Hoffman (violoncelle), Claire Désert (piano)
Debussy, sonate ; Mendelssohn, sonate pour violoncelle et piano n°2 ; Tanguy, Evocations ; Brahms, Sonate pour violoncelle et piano n°2 ; Fauré, Elégie (en bis)

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