Les Quatuor et sextuor Artemis aux Bouffes du Nord.

19h45, Boulevard de la Chapelle

J’attends devant les Bouffes du Nord le reste du contingent amateur. Si mes calculs sont bons, V. et E. devraient être là ce soir, ils ne se permettraient pas de manquer ce concert. Après tout, ils m’ont raconté avec tant de détails enthousiastes leur tout premier concert avec les Artemis que je jurerais y avoir assisté avec eux. Et selon toute logique, Z., aussi.. Ah, chic, le voilà !

20h et des poussières. Brahms, sextuor n°1

Il ne faut pas très longtemps pour que je m’explique l’admiration béate que portent mes deux amis aux Artemis. Les musiciens, et l’ensemble qu’ils forment, sont tout bonnement époustouflants. J’ai tout un tas de grandes théories, que je rumine à mes temps perdus, notamment une Grande Classification du Musicien, selon laquelle je catégorise avec plus ou moins de bonheur les musiciens que j’ai la chance d’écouter. Il y a le Musicien-d’Orchestre-et-Ravi-de-l’Être, le Soliste, le Chambriste, catégorie elle-même subdivisée en Chambriste-semi-Soliste-oui-mais-plutôt-de-Trio et en Quartettiste-par-Excellence, mais on y recense aussi des profils plus ambigus : le Pur-Chambriste-Coincé-dans-une-Carrière-de-Soliste, le Quartettiste-qui-fait-du-Trio, etc… Très clairement, ce sont six Solistes, ces Artemis ! Quels tempéraments ! Quelle présence ! Quelle autorité ! Quels Solistes !

Pourtant…. Si je me penche un peu en avant, je peux me gratter le bout du nez avec la pointe de l’archet de l’altiste. Avec des lunettes un brin plus performantes, je pourrais même lire les partitions. Théoriquement, à l’aide de toutes ces informations visuelles et sonores, je devrais distinguer les voix de chacun des musiciens du quatuor, enfin, du sextuor, sans difficulté. Et non. Cohésion, fondu, homogénéité… Bon sang mais c’est bien sûr, ce sont des Chambristes ! Non, des Solistes ! Des Ultrachambristes ! Des …. Zut. Ils ont détraqué mon musiciomètre.

Et puis, c’est tellement convaincant. Je crois que c’est E. qui, à la fin du concert, conclut : même si on n’aimait pas, on ne pourrait pas ne pas adhérer. C’est vrai qu’il y a par moments, des choix de phrasés que je trouve ébouriffants. Ou peut-être, simplement, très différents de la toute première version que j’ai entendue en concert (eux, là), qui a laissé, je crains, une trace quasi-indélébile dans les zones de stockage musical de ma mémoire.

Les entendre jouer Brahms fait remonter un petit bout de phrase qui me turlupine depuis la master-class de Günter Pichler (le quatuor Alban Berg ! Il a fait de l’orchestre avec Harnoncourt !! L’ancien professeur des Artemis, ma parole !!!) du mois dernier. Il avait choisi de dispenser son cours en allemand, ce qui n’avait guère arrangé mes affaires, mais comme le quatuor-école du jour était autrichien… J’avais malgré tout attrapé quelques bribes de ses enseignements, tapie derrière un rideau du Palais de Compiègne. Il évoquait entre autres la difficulté de toucher un public qui a entendu de nombreuses fois une œuvre déjà jouée par tous les ensembles les plus talentueux : « sie müssen hervorragend spielen, um durchzukommen. »
Hmmmrpph.
Il faut jouer très bien, pour passer ? Bof. Ca veut dire quoi, jouer très bien, au juste ? Passer ? Passer quoi ? A qui ? Où ?
Il faut que vous jouiez parfaitement, pour convaincre. Mouais. Dire que les Artemis jouent parfait, c’est presque un peu réducteur. C’est beaucoup plus intéressant que de la simple perfection. Et je ne suis pas convaincue, je suis happée, nuance.
Il faut que vous jouiez comme si votre vie en dépendait, si vous espérez avoir une chance infime de franchir la faille spatio-temporalle entre vous et le public. Ahah ! On s’approche, mais ça manque de concision. Les Artemis – qui sont originellement un quatuor allemand, n’est-ce pas, n’ont pas rencontré de leur côté mes problèmes de compréhension, et indubitablement, adhèrent aujourd’hui encore aux enseignements de Günter Pichler.

20h50, Boulevard de la Chapelle. Badinages d’entracte

« – (intrigué) Alors, alors ? Tu as entendu ce qu’il en pensait, le violoncelle des Arod ? Je t’ai vue, l’air chafouin, l’espionner dans l’escalier…
– (dépitée) Mince, je pensais être discrète. Je n’ai pas réussi à faire traîner mes oreilles suffisamment loin.
– (choqué) Mais pourquoi on ne les a pas fait bisser avant l’entracte ?! On ne les verra plus jamais tous les six ensemble.
– (perplexe) Je ne suis pas trop au fait du protocole de bissage des concerts de passation de quatuor, tu sais, c’est mon premier.
– Au fait, c’est quelle violoniste qui s’en va ?
– Non, c’est l’altiste.
– Regardez ! L’alto des Arod !!
– Mais c’est écrit dans le programme qu’un violon part, pas un alto ?
– Comment ! C’est le premier violon qui part ? Que c’est triste !
– C’est un quatuor sans seconds, il n’y a que des premiers violons dans ce quatuor. Sisisisi, je t’assure.
– (au bord de l’hystérie) Regardez ! Les deux violons des Arod !!!!
– Mais, non, l’autre violon, je ne l’ai jamais vue, c’est forcément une des nouvelles.
– Non, mais elle était à l’alto, en fait.
– Comment tu traduirais ‘hervorragend’ ?
– Hein ?
– Mais non, c’est l’autre altiste du quatuor qui est passé du violon à l’alto, pas elle.
– (déçue) Mais où est le petit chien mignon ? Il n’est pas venu ?
– Hein, quoi ?! Tous les violonistes des Artemis sont passé à l’alto ?
– Mais comment ils vont jouer en quatuor sans violons ?
– Mais si, mais si, il n’est pas du genre à aboyer entre les mouvements. C’est un petit chien de quatuor, voyons. Tu veux une aspirine ?

21h et quelques. Smetana, Quatuor n°1 ‘De ma vie’

Peut-être aurait-il fallu insérer un schéma avec des photos et des flèches dans la note de programme. Toutefois, après avoir ainsi laborieusement établi qu’il faut donc jouer de tous les instruments à cordes, mais surtout de l’alto, pour avoir le privilège d’intégrer le quatuor Artemis, nous regagnons nos places pour écouter le Smetana. Ce quatuor commence, précisément, par un solo d’alto. L’altiste du quatuor se tourne légèrement vers le public et le déclame, impérieux ! Ultra-articulé ! Saisie, je jette un œil vers Z., assis à l’autre bout du théâtre, et sans se concerter, nous échangeons un petit sourire réjoui, l’air de dire « Oh, ça, c’est de l’alto, hein ? ».

Il semblerait que le quatuor a consciemment choisi de renverser une demi-bouteille de slivovice sur l’ Allegro a la Polka. Eberluée, j’écoute la violoniste du quatuor accumuler les manifestations de balourdise violonistique : du portamento baveux, des phrasés boursoufflés, des accents qui tanguent en veux-tu, en voilà. Et pourtant c’est si visiblement pensé, assumé, que c’en devient génialement dégoûtant, nécessaire, même, pour que la Polka ne soit pas toute falote.

Après un bouleversant mouvement lent du quatuor de Debussy, en bis, Vineta Sareika (l’une des deux premiers violons du quatuor) prend la parole, émue, et souligne l’attachement du quatuor à son public parisien avant de rappeler les valeurs fondamentales de l’ensemble : de continuer à prendre le temps de s’immerger dans le répertoire, se plonger dans les œuvres pour se les approprier sans jamais emprunter de raccourcis. Cà aussi, c’est un des enseignements que j’avais entendu M. Pichler énoncer, de derrière ma tenture : il avait enjoint le quatuor-école de prendre le temps de travailler, la technique, le répertoire, en donnant l’exemple, précisément, des Artemis v.1 (ou était-ce les Belcea ?) qui, après avoir gagné le concours ARD, plutôt que de foncer tête baissée dans la belle carrière qui leur tendait les bras, ont pris le temps de venir étudier un an avec lui.

22h. Boulevard de la Chapelle. Poste de guet devant l’entrée du Café des Bouffes.

Pendant que mes trois compères se demandent s’ils ont déjà joué le quatuor de Smetana – ils ne sont pas certains d’avoir jamais émis un râle déchirant dans le dernier mouvement, comme celui des Artemis – je compte les étoiles. Médusée, je vois toute la fine fleur du Chambrisme International s’engouffrer dans le troquet des Bouffes. C’est que tous leurs confrères, élèves et amis sont venus assister à la veillée funéraire et la renaissance des Artemis :
« – … du trio Sora !
– Un Modigliani !
– Les Arod !!
– Oh là là ! Oh là là, dis donc !
– Un alto !!!
– Du quatuor …  ?
– Nan, un soliste. Bigre. Il y a tout le monde. Ils sont tous là ! « 

Je vois les yeux de V. s’illuminer d’une lueur malicieuse quelques instants avant qu’il n’entonne, de sa plus belle voix de baryton :
« – Ils sont venus, ils sont tous là ! Même ceux du Sud de l’Italiiie, Y’a même les Modiglianiiii ! (…) Dès qu’ils ont entendu la nouvelle (…) La Mammahahhhaaa « . Et c’est ainsi que les Concerts Gais aussi rendirent, un hommage bruyant mais sincère, aux Artemis. (D’ailleurs, ne manquez surtout pas nos concerts des 22 et 23 juin)

Aussi : Zvezdo

Bouffes du Nord, lundi 3 juin 2019 ; QUATUOR ARTEMIS
Vineta Sareika, Suyoen Kim (violons en alternance) ; Gregor Sigl et Anthea Kreston (alto) ; Harriet Krijgh et Eckart Runge (violoncelle)
Johannes Brahms Sextuor n°1 op.18
Alban Berg Sonate pour piano op.1 transcrite pour sextuor à cordes par Heime Müller
Bedřich Smetana Quatuor n°1 « De ma vie »
En bis : le mouvement lent du Quatuor de Debussy

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