Le Quatuor Modigliani et leurs invités jouent Brahms au Louvre. Prologue : en quête de billets

Se procurer des billets de concert est d’ordinaire une simple formalité. Un coup de fil, trois clics et le tour est joué. Mais que diable ! Ca manque d’aventure, de panache ! Dans ce cas précis, il m’aura fallu des mois et des mois d’implacables manigances et quelques petits coups de pouce du destin avant d’arriver à mes fins.

Tout commence l’hiver dernier,

pendant l’épisode mini-caniculaire de février. Sans se douter du funeste enchaînement d’évènements qu’il allait déclencher, un des musiciens du quatuor Modigliani vaque à des occupations apparemment anodines. Il met à profit cette belle journée pour badauder, se procurer quelques livres dans une excellente librairie de quartier, avant de profiter d’une soirée libre pour assister à un concert donné par un confrère. Simultanément, dans la librairie, rôde une harpiste amateur, par ailleurs amie et consœur d’un des organisateurs de ce concert. « Tiens, un Modigliani achète des bouquins » songe-t’elle distraitement en musant dans les rayonnages. Quant à moi, j’étais passée plus tôt faire une razzia dans cette même librairie et dévorais mon butin en terrasse, à quelques rues de là. Le premier pion était mû.

Quelques heures plus tard, au concert, alors que j’ai le choix entre une bonne trois cent cinquantaine de fauteuils, je fonce droit sur celui à la droite de notre harpiste. Après avoir établi en quelques secondes que nous étions toutes deux musiciennes amateur, et par conséquent en bonne voie de devenir les meilleures amies du monde, nous commençons à nous raconter nos meilleurs souvenirs de concerts et prenons l’engagement solennel d’assister à tous nos futurs concerts*. Peu après, nous fêtons notre amitié naissante au pot d’après-concert, auquel elle est invitée. Le Modigliani, automatiquement invité à ce genre de sauterie du fait de sa profession, s’approche, intrigué (« mais où ai-je donc déjà vu cette tête ? »).

Depuis, je me réveille souvent en sursaut, des cauchemars terrifiants me faisant revivre la scène.
Quand même, je n’ai pas raconté mes aventures de quatuor amateur à un musicien de quatuor international au lieu de le soumettre à ma monumentale Liste de Questions à l’Attention d’un Musicien ?!
Je n’ai pas raconté qu’on s’est cassé les dents sur les Quintes et que nous avons alors prudemment opté pour un petit Schubert à peine sorti de l’enfance ?
Je n’ai quand même pas mentionné le hurlement de frayeur que j’ai poussé à l’approche du passage où ce filou parachute une pluie de bémols sur le solo de second violon ?
Oh, mais qu’ai-je donc fait !

Quelques temps après, le printemps pointant le bout du museau…

… début mars, je passe un coup de fil à l’Auditorium du Louvre :
« – Bonjour, je voudrais réserver des places pour le concert des Modigliani avec Ga…
–  C’est complet, et il n’y a pas de liste d’attente. On a tout vendu depuis des mois.
– …. oh. »
Mon ami Z. me confirme tristement que le Louvre est pris d’assaut à l’ouverture des réservations et qu’il n’y a même pas de marché de seconde main des billets. Je ronge mon frein.

Début mai, le Lutin Truffier me suggère au détour d’une conversation de tenter l’achat d’une place ‘dernière minute’ le jour du concert. Quand, comment, où, combien, on ne sait pas très bien ni l’un ni l’autre, mais pourquoi pas ?

Dix jours avant le jour-J :

En juin, les choses s’accélèrent : avec quelques amis, dont Z., nous allons écouter le concert d’adieu-passation du Quatuor Artemis aux Bouffes du Nord. A l’issue du concert, nous papotons tranquillement à la sortie de théâtre. Je garde un œil intrigué vers l’entrée du troquet des Bouffes : les Artemis ayant côtoyé, collaboré avec, formé tout le gratin de la musique de chambre, je vois toute la crème du Chambrisme International – leurs élèves, amis, consoeurs et confrères – s’entasser dans le troquet des Bouffes. Dont le Modigliani ! Je bondis sans réfléchir.

« – Bonjour ! Vous êtes là, c’est fantastique ! Vous ne vous rappelez probablement pas, mais… Si ? Ah, comme c’est embarrassant. Vous savez, il n’y a plus de billets pour votre concert au Louvre de la semaine prochaine ! C’est horrible !! Une catastrophe, un désastre !!! Euh, je veux dire, c’est formidable pour vous, mais… au secours ! Vous n’auriez pas des places à vendre ? Un copain qui se désiste ? Un strapontin ? Une solution ?! Sinon, euh, vous allez bien ? »

Or, quand c’est complètement complet, c’est complet. Même pour de grands chambristes.

Le lendemain vers midi, mon téléphone émet un gazouillis joyeux. On me fait savoir qu’il y a malgré tout une possibilité de dégoter deux détaxes, serais-je intéressée ? Hourrah ! L’ami Z. est partant pour m’accompagner. Je laisse passer une petite heure avant de répondre avec toute la dignité dont je suis capable que, volontiers, comme ce serait fabuleux, merci beaucoup, etc… Mon abominable complot semble avoir fonctionné. Hiiiiiiii !

Puis silence radio. C’est normal, ces gens-là sont très très occupés. Concert, avion, répétition, concert, avion, concert, avion. Mais le matin du concert, toujours pas de nouvelles. Le concert serait-il annulé ? Une épidémie d’une souche inconnue de grippe aurait terrassé les musiciens ? A moins que leur dernier avion ait été détourné par des truands multirécidivistes au sens de l’orientation désastreux, et ils sont désormais coincés au Tadjikistan, sans réseau, voués à jouer des oeuvres de compositeurs (post-) soviétiques jusqu’à la fin de leurs jours.

Enfin, le jour J !

Résignés, Z. et moi mettons en milieu d’après-midi les dernières touches au Plan b. Si à 19h30, je réussis à obtenir des places de dernière minute – sachant que l’existence de ces dernières relève du mythe – Z. me rejoint. Sinon, on ira écouter autre chose un autre jour…

45 minutes avant le concert, billetterie de l’Auditorium du Louvre
Je prends mon poste dans la file. Les premiers, dont je fais partie, ont le privilège de se tasser, dans l’ordre d’arrivée, sur un banc. La conversation s’engage et nous feuilletons et commentons avec ravissement le programme des festivités 2019-2020.
Un quart d’heure plus tard, mon téléphone s’ébroue. Numéro inconnu. Réponds-je ? Ignoré-je cet appel ? Non, mais, je ne veux toujours pas changer de compteur électrique, nom d’un petit bonhomme. Dans le doute, je décroche.
« – Bonjour, le Modigliani à l’appareil…
– …… !?!
– Vous venez toujours au concert ?
– Oui ! Non ! Oui ! Peut-être ! Je ne sais pas encore !
– …. ?!
– Je suis dans la file d’attente de dernière minute, et…
– Mais vous aurez deux détaxes ! Où êtes-vous ?
– J’arriiiive ! « 

Tout en trottinant dans le hall de la pyramide, d’une main, j’envoie un texto triomphant à Z. « C’est tout bon, youpi, viens ! », de l’autre, j’agite à bout de bras mon parapluie pour faciliter ma géolocalisation.  Nous nous retrouvons légèrement au nord-est de l’escalator principal, là où sur quelques mètres carrés, on bénéficie d’un peu de réseau. Les derniers détails de l’opération Billets me sont communiqués. Notre musicien n’est pas encore en possession des fameuses détaxes, elles m’attendront au guichet ‘Invités’. Alors que je m’enquiers du prix desdites détaxes, je devine à son regard subitement fuyant qu’il faut je me mette d’urgence en quête d’un Petit Cadeau. Alors qu’il ne reste que vingt minutes avant le début du concert. Que faire ?

18 minutes avant le début du concert.
Après trois tours de pyramide au pas de course, manquant renverser Gérard Caussé qui fait tranquillement les cent pas, je finis par trouver la boutique du musée.
Un service à thé Second Empire ?
Une reproduction de masque funéraire médio-élamite ?
Mais où est donc le rayon Petits Cadeaux ?!?

15 minutes avant le concert, sur la demi-dalle dotée de réseau téléphonique
 « Z. !? Z. ! Tu es en route ? Tu aurais une bouteille sur toi ? Tu ne passerais pas devant un caviste, là, à l’instant, dis ?
– Je poireaute dans la queue à l’entrée de la pyramide, ça n’avance pas. Tu veux que je te prenne une petite bouteille d’eau à 1€ ?
– Non, c’est gentil. Je vais me débrouiller autrement. »

10 minutes avant le concert, à la caisse de la boutique
« Blip ! » pépie mon téléphone. « Vos places sont au guichet invités. Si votre nom ne fonctionne pas, ce sera au mien. Bon concert ! »

8 minutes avant le concert, au poste d’observation avec le réseau.  Ah ! Enfin ! Voilà Z. sur l’escalator de la pyramide ! Ah non, c’est Gary Hoffman. Et si je l’avais kidnappé en échange de billets ? En voilà une idée qu’elle est bonne. Pas sûr toutefois que les Modigliani auraient cédé à ma tentative de chantage. De toute façon je ne restituerais pas mon otage avant de lui avoir fait jouer tout le répertoire, pas la meilleure stratégie pour dégoter des places, du coup. Et s’ils étaient en fait ravis d’avoir un prétexte pour jouer les quintettes ? Ce serait vraiment désobligeant, ça. Comme c’est vilain. Faudrait en plus trouver un moyen de sortir d’ici inaperçue avec un violoncelle et un violoncelliste sous le bras. D’ailleurs, … Zut, il a disparu. Mais où est Z. ?!

5 minutes avant le concert, non loin du guichet ‘invités‘. C’est quand même un peu saugrenu de dire d’un nom qu’il ne fonctionnerait pas. Il m’a bien servi jusque là, après tout. Il est tout ce qu’il y a de plus fonctionnel, mon nom, voyons. C’est quoi, la définition d’un nom qui fonctionne, d’abord ?

4 minutes avant le concert, au guichet ‘invités’. 
« – Bonjour ! Il y a deux places au nom de Zhürsztkotocsik !
– Non, désolé.
– A Wurszbardavics, peut-être ? On fait souvent la confusion.
– Non, désolé.
– A « K » comme Klari ?
– Non.
– Dans les « C » ?
– Non.
– Au nom du Modigliani qui m’a dégoté les places ?
– Non.
– Vous pourriez vérifier des fois que les places seraient à son prénom ?
– (me montre La Liste, non sans une pointe d’agacement) Il y a deux places au nom du Modigliani, mais elles ne sont pas pour vous, vous voyez, elles ont déjà été recupérées, je les ai biffées.
– (blême) : Mais je….. je….. Non…. ce n’est pas possible ! Mais ce sont les miennes ! Mais qui a… ? Il n’y a pas d’autres noms au verso de la feuille ? Vous ne pouvez pas me faire ça, hein, j’étais bien placée dans la file d’attente de dernière minute, c’est un peu comme si j’avais vraiment des places ? Vous êtes sûr que c’est la bonne feuille ? »

C’est fichu : il ne reste qu’une ou deux minutes avant le début du concert, il n’y a plus le temps d’activer un plan c. Il ne reste plus de billets, et quand bien même ce serait le cas, la billetterie a baissé le rideau depuis longtemps. Les spectateurs sont déjà installés dans l’auditorium. Z. va être tellement déçu. Kidnapper un musicien n’était peut-être pas une si mauvaise idée, maintenant que j’y pense.

La destinée choisit ce moment pour m’accorder un dernier petit coup de pouce, sous la forme d’un autre Modigliani qui se trouvait dans les parages du Guichet Invités. Entre la consternation manifeste du Préposé aux Invités ou ma mine désespérée, je ne sais pas ce qui l’a apitoyé. Il vole à notre secours. Un hochement de tête entendu, deux trois mots glissés à l’oreille du Monsieur Invités plus tard et je me retrouve, éberluée, avec deux invitations dans les mains ainsi que des conseils avisés de replacement. Je ne peux même pas me répandre en bégaiements reconnaissants, le Modigliani s’est déjà éclipsé, parti travailler.

Quelques dizaines de secondes avant le concert, à l’entrée de l’auditorium. A point nommé, Z. traverse, hors d’haleine, le hall de la pyramide du Louvre.
« – Ça s’est bien passé ? s’enquiert-il alors que je lui tends son billet. « Je croyais qu’on avait des détaxes, pas des invitations ? »
– Longue histoire. Viens, on va être en retard. Tu savais que c’était le quatuor à cordes le plus gentil et attentionné du monde ?
– Ah oui ? « 

Ndlr : cette chroniquette ne se veut aucunement une incitation au chapardage de détaxes, encore moins au harcèlement ou kidnapping de musicien. Réservez tôt !

Auditorium du Louvre, mercredi 12 juin 2019
Quatuor Modigliani, Gérard Caussé (alto), Gary Hoffman (violoncelle)
Sextuors n°1 et 2, Brahms
Bis : extrait du Souvenir de Florence (?), Tchaïkovski

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