Les Yako donnent un concert champêtre à Lourps

Où le narrateur traverse une bonne partie de la région parisienne à pieds pour assister à un concert intimiste de quatuor à cordes au milieu des coquelicots, puis savoure un délicieux goûter en compagnie de ses nouveaux amis mélomanes. Plus tard au cours de ses aventures, le narrateur sera recouvert de poudre de fées TM et mènera de grands débats proto-musicologiques dans un train quasi-désert.

Non loin de Paris, le matin du concert.

De bon matin, j’enfile mon plus beau pantalon de randonnée avant de glisser un pique-nique dans mon sac à dos. Au programme de cette belle journée, balade-concert autour de Provins. Plus précisément, à la chapelle de Lourps, à quelques encablures de Longueville, petite bourgade un à gros jet de pierre de Provins. Une généreuse balade puis un concert : que demander de mieux ? Après quelques heures de marche, les jambes dépoussiérées, les joues rosies et l’esprit nettoyé des soucis du quotidien, on recoit mieux la musique, n’est-ce-pas ? Il suffit d’assumer crânement le pantalon douteux et les chaussures crottées en arrivant sur les lieux.

Je ne pars pourtant pas sans quelque appréhension : comment expliquer rationnellement que les Ysaye ont raccroché leurs archets quelques mois après la seule et unique fois où j’ai assisté à un de leurs concerts ? Que quelques semaines après que j’ai écouté une master-class où participaient les Sora, elles ont annoncé l’arrivée de leur nouveau violon ? Que le Quatuor Artemis a annoncé le remaniement de ses effectifs seulement deux jours après que j’ai réservé mon billet pour ce qui allait devenir le concert de passation ? Empiriquement, la preuve est faite. Je porte poisse aux ensembles de musique de chambre. Les Yako ne m’ont rien fait, et je tremble à l’idée de leur attirer malheur.

Provins – Longueville – Lourps

Néanmoins, je n’ai pas pu résister. Pour des raisons qui m’échappent, peut-être à la suite d’un quizz habilement rempli sur Facebook, j’ai reçu une invitation, et la perspective d’un concert-balade par cette si belle journée n’est que trop tentante. Je m’attarde au milieu des champs de coquelicots, au risque d’arriver en retard au concert, mais on m’a attendue ! Mieux encore, on m’a gardé une place tout devant. Et le quatuor est encore derrière le mini-jubé de la chapelle, occupé à s’échauffer avec des morceaux choisis de la Belle Hélène.

Concert

Haydn, le Cavalier. L’hiver dernier, j’ai eu l’immmense plaisir de voir Rainer Schmidt coacher les Yako, sur un quatuor de Haydn, je ne sais plus lequel : je sais ainsi déjà de quel bois ils se chauffent et ne suis pas surprise plus que cela de les écouter magnifiquement jouer le Cavalier. Si le deuxième mouvement, le Largo assai, permet au fantastique premier violon de montrer l’étendue de ses qualités expressives, dans le quatrième mouvement, les quatres musiciens se régalent à nous assener gaillardement les baffes musicales proto-bartokifiantes que Haydn y a écrites. Je les écouterais volontiers jouer du Bartok, soit dit en passant. Malgré une toute petite réserve sur le menuet, je ne suis en effet pas totalement convaincue par la négociation des des virages-de-caractère en épingles à cheveux, il n’en reste pas moins que je n’ai pas fréquemment eu l’occasion d’entendre du Haydn si bien joué.

Offenbach. Le quatuor est précédé d’une introduction du violoncelliste, qui après quelques remarques élogieuses sur les coquelicots de Longueville, nous fait part des âpres négociations qui ont amené à revoir la répartition du matériau thématique du Divertimento sur des Airs suisses entre les musiciens. Bonne pâte, le violoncelliste a accepté de déléguer l’énonciation de certains thèmes à ses collègues aux cordes aïgues. Pour ma part, je leur suis reconnaissante de me faire découvrir une facette de Monsieur Offenbach que je n’ai pas l’heur de connaître.

Xu Yi. Pour nous présenter ce quatuor tout frais issu de la table à composition, le violoncelliste – assurément le porte-parole du quatuor – illustre la parenté entre les sonorités demandées par la compositrice et le langage en prononçant hardiment quelques mots de mandarin. Dans cette miniature pour quatuor, les archets explorent avec délicatesse des zones de la corde rarement fréquentées, quant aux violons eux-mêmes, ils sont caressés, tapotés, taquinés à des endroits inattendus. Ces couleurs surprenantes prêtent à une douce rêverie.

Mozart. Cerise de grand luxe sur un gâteau savoureux, le Divertimento K.136. Une dernière intervention du violoncelliste nous rappelle que si ce divertimento a beau avoir été composé par un Mozart âgé de seize ans seulement, il ne faut pas oublier que les années mozartiennes sont à pondérer d’un coefficient multiplicateur – comme les chiens – pour mesurer son expérience et sa maturité musicale. A Lourps, pas de concours de toux, d’applaudissements ou d’injures entre les mouvements, mais quelques gazouillis d’oiseaux, ravis, tout comme le public qui réclame et obtient un bis – du Debussy.

Miam

Mais le concert ne s’arrête pas avec le bis : du cidre et des gâteaux faits maison par les membres des Amis de la Chapelle de Lourps nous attendent à la sortie. Quelques instants plus tard, le silence se fait : les célèbres chouquettes de Longueville sont servies ! Elles sont dégustées dans un silence quasi-religieux, sous les derniers rayons du soleil couchant.

Et le chemin du retour

L ’heure de rentrer a sonné : je gambade avec allégresse dans les coquelicots pour rejoindre la gare de Longueville, quand soudain le ronron d’une voiture indique que celle-ci fait mine de ralentir. Puis s’arrête à mon niveau. Une portière s’ouvre : « Venez ! Madame, montez-vite ! Le dernier train pour paris est dans 3 minutes, vous allez le manquer ! Vite, vite !  Le prochain ne part que demain, à six heures du matin ! » Mes nouveaux amis mettent à profit les quelques minutes de trajet jusqu’à la gare de Longueville pour me résumer avec enthousiasme les prestations d’action culturelle des Yako, qui ont séduit les tout-petits des environs la veille.

Alors que je raconte triomphalement mes aventures à des amis le lendemain, je me retrouve sous une tir croisé de regards désapprobateurs. On n’approuve guère que je me balade seule à la tombée de la nuit et accepte de monter dans des voitures inconnues. La rubrique faits divers m’attend, me fait-on comprendre. A cela, je ne sais que répondre, toute penaude :

« Mais c’était pourtant l’heure de la poudre de fées !? »

Mais si, mais si, la poudre de fées : l’émanation d’une mystérieuse instance supérieure qui veille à ce que j’aille et revienne de concert saine et sauve. La poudre de fées télétransporte, retarde et avance des trains, me rattrape in extremis par la peau du cou quand je suis naufragée à quelques minute du début d’un concert au milieu d’un champ de luzerne ou d’un cimetière rouennais. A Salzburg, évidemment, j’ai du consommer en une seule journée une grande partie de mon quota de poudre de fées. J’ai du amener cette instance au bord du burn-out ces derniers mois, mais c’est une autre histoire.

Dans le Longueville – Paris

Grâce à cette intervention féérique, me voici arrivée à temps pour attraper le dernier train pour Paris. Ciel, nous ne sommes que deux dans ce train ! Petit résidu de poudre de fées ou perfectionnisme de la part des organisateurs ? Ils se sont avérés pointilleux au point de veiller à me fournir une compagnie agréable pour le chemin du retour : un violoncelliste amateur. La petite heure de trajet passe en clin d’oeil, on a à peine le temps de papoter de pratique orchestrale amateur, d’anthropologie culturelle, de violoncellisme et d’échanger nos meilleures anecdotes de master-class de quatuor à cordes.

Arrivés à Paris, on se quitte à regrets en se jurant amitié éternelle et présence à nos concerts d’orchestre respectifs*. Je conclus alors avec satisfaction que les Yako semblent avoir échappé à ma Malédiction Chambriste. Je suis toutefois trop prompte à me réjouir, car, ce que je ne savais pas encore, c’est que dans un futur très proche, les malheureux Modigliani allaient doublement trinquer.

*promesses non tenues, tous les orchestres amateurs parisiens ont donné cette année leur concert d’été simultanément…

Quatuor Yako à la Chapelle de Lourps, Longueville (non loin de Provins) – 8 juin 2019
Haydn, Quatuor le cavalier op 74 n°3 (insérer date)
Xu Yi, Ode aux nymphées (2018)
Offenbach, Divertimento sur un chant suisse (1833)
Offenbach, arrangements des plus beaux tubes pour quatuor à cordes (1864-1874)
Mozart, Divertimento K136 (1772)
bis : Debussy, mouvement lent

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