Trois concerts Viennois

Le week-end dernier, c’était camping au Musikverein de Vienne.

Vendredi soir, l’ORF-Radio Symphonie Orchester Wien rejouait l’effroyable et terrorisant Skandalkonzert, dont les ouvreurs en activité fin mars 1913 se rappellent encore avec effroi. Seconde école de Vienne, quand tu nous tiens. Le lendemain, le Philharmonique de Vienne (dans son repaire mythique, la Grosses Saal du Musikverein) proposait un programme Schoenberg/Brahms/Brahms & Schoenberg. Quelques heures plus tard, toujours au Musikverein, mais dans une autre salle du bâtiment, la Brahmssaal, le concert des familles musiciennes Koncz et Ottensamer. Quant à la visite guidée (dont j’aurais eu grand besoin, je n’ai pas arrêté de me perdre dans ce bâtiment démesuré), je l’ai manquée à deux minutes près.

Ainsi :

Les billets

Les billets du Musikverein sont ma-gni-fi-ques : gris et blancs, une police en relief légèrement dorée. De petites oeuvres d’art qui feront de beaux marques-pages, de beaux souvenirs. Les billets du Philharmonique de Vienne sont, eux, décevants : deux-trois mentions imprimées sur du papier de caisse enregistreuse. Mais peu importe, tant que j’en ai un en ma possession. A vrai dire, la chasse au billet-pour-le-Philharmonique-de-Vienne a considérablement égayé mon week-end.

Les pantalons gris des Wiener Phiharmoniker

Tradition oblige, veste noire, veston gris clair et pantalons gris à rayures sont de rigueur pour les musiciens. En traversant un banc de Philharmoniker pour rejoindre le concert du samedi après-midi, je constate avec effroi que les pantalons sont dépareillés : gris hétéroclites, rayures d’inégales épaisseur. Les traditions se perdraient-elles ?

Ainsi un Philharmoniker affamé ne peut plus faire la queue incognito au stand à saucisses le plus raffiné du monde – à mi-chemin entre l’Albertina et le Staatsoper, excusez du peu :

(gargotte qui propose des Käsekrainer exceptionnelles – des saucisses au … fromage !)

Et les chaussures !

Mes loyales chaussures, censément confortables et suffisamment élégantes pour un concert, m’ont lâchée le premier jour du week-end. Déchirure du cuir du contrefort. Bim, ampoules. L’opération Compeed n’a pas suffi, il a fallu investir dans une paire de godillots vendus pré-éculés. Aller en baskets au Musikverein ? Plus jamais. Ma dignité a difficilement résisté à l’assaut d’escarpins brodés, de sandales délicates, et de souliers vernis. Les Viennois s’habillent pour aller au concert, vous savez.

Les escaliers

Lesdits godillots aux pieds, je pouvais escalader sans grimacer les escaliers du Musikverein (l’architecte du Musikverein a également dessiné les escaliers de Poudlard, je crois) : le premier soir, j’ai descendu une volée de marches, grimpé une autre, me suis frayé un chemin au travers d’une horde de violonistes, traversé un couloir de service, monté deux-trois étages supplémentaires, longé un couloir au plancher grinçant, et enfin, emprunté un escalier vermoulu, qui, mène non seulement à mon siège d’Orgelbalkon, mais aussi au toit du Musikverein (mais, après vérification, la porte était verrouillée).

Ce qui devait arriver arriva, je me suis perdue à l’entracte et du me résoudre à suivre la faction hongroise des musiciens de l’ORF-RSO Wien, qui s’en allait prendre un bol d’air frais et nicotiné. Le samedi après-midi, je manquai de peu mon escalier vers la Galerie. Après que les ouvreurs du Musikverein m’ont refusé l’accès à demi-douzaine d’escaliers différents, je trouve enfin le mien : juste derrière un escalier secret près de la sortie principale, se niche une discrète volée de marches, qui, elle, mène à la galerie. Inévitablement, encore une Klari erre, déboussolée, à l’entracte.

L’accent autrichien

« siesäaahrrrtzzenzwèè ? » me dit d’un air interrogateur mon voisin d’Orgelbalkon. Je hoche la tête. Le lendemain seulement, tout s’explique ! Zwèèèè signifie bien « deux » en austro-allemand, soit le numéro du siège qui m’était attribué.

Les musiciens

ORF RSO Wien : à les écouter jouer les Kindertotenlieder, j’en viens à la conclusion que je n’avais jamais écouté de vrai Mahler auparavant. Ces musiciens ont appris à jouer Mahler avant d’apprendre à marcher, non ? Le son, les phrasés, les accents, sont d’une évidence, d’un naturel bouleversants. On croit toucher du bout de l’oreille la filiation avec les shtetl et les verts alpages du Tyrol. Comme je les aurais volontiers kidnappés, qu’ils me jouent à la maison une intégrale des symphonies.

Le Philharmonique de Vienne. La Rolls des orchestres (je préfère les Aston Martin, j’avoue). Le Schoenberg est sublime, évidemment, le Brahms aussi, c’en deviendrait vexant. Et soudain, le miracle : le début de l’Andante du concerto pour piano n°2. J’ai longtemps cru qu’il y avait là un solo de violoncelle : erreur ! disent ces musiciens. Pas un solo, oh non, de la musique de chambre. Certes, le violoncelle est exposé, mais les altos, juste à côté, les oreilles grandes ouvertes, assurent un délicat arrière-plan, leur son complètement, délibérement, fondu avec celui du violoncelle solo. Le hautbois approche à pas de loup, se met à jouer, sans qu’on le réalise, c’est qu’on a du mal à le distinguer du violoncelle qu’il accompagne avec tant de prévenance. Et quand le pianiste les rejoint, les yeux rivés sur ses partenaires, il confère à son piano une arrière-couleur de hautbois viennois. A ce niveau-là, ce n’est même plus de l’orchestre ..

Les Philharmonikerin. Et moi qui pensais que seuls les non-Autrichiens s’amusaient à compter les femmes de l’orchestre, à la télé, lors du concert du nouvel an, mais non, mes voisins de derrière s’adonnent eux aussi à ce petit jeu. Ils ont dénombré une Bratschistin, je m’insurge, c’est une seconde violonne ! Total, 4-5 violonistes, 2 violoncellistes, 1 flûtiste, et une préposée à la grosse caisse.

Les altos du Philharmonique de Vienne. Ils jouent dans la plus belle acoustique du monde connu, ils le savent, en sont fiers, alors qu’on les entende ! Il y en a beaucoup, des premiers pupitres de cordes d’orchestres ‘normaux’, qui devraient se mettre à jouer avec l’engagement des derniers pupitres d’alto de cet orchestre.
Quant aux non-altistes, le Rondo alla Zingarese avec lequel s’est achevé le concert (pas besoin de bis après un morceau aussi réjouissant, joué ici par la concurrence) s’est chargé de les faire briller : les cordes, les vents, les cuivres, les solistes des cordes et la clarinette solo en particulier, qui se jette sous son pupitre pour changer illico son anche, avant de se lancer dans un magnifique solo pré-gershwinien que je n’aurais jamais osé imaginer chez Schoenberg.

La faction Berlino-Vienno-Philharmoniquienne. Un des moments forts du week-end, le concert des familles Ottensamer et Koncz, fils et pères, pères qu’on pourrait sans peine imaginer tenir la conversation suivante :
« Mes fistons sont devenus respectivement clarinette solo du Philharmonique de Berlin et de Vienne, et toi, quoi de neuf à la maison ?
« Oh rien… Tu sais, j’en ai un qui est passé par le Philharmonique de Vienne ET par celui de Berlin, l’autre est chef d’attaque des seconds à Vienne ».

Mais, aussi talentueux et attachants fussent-ils, ils ont osé commettre l’inexcusable : retirer au dernier moment le duo pour violon et violoncelle de Kodály du programme. La remplacer par du Massenet remouliné pour clarinettes et cordes. Du Massenet, bon sang de bonsoir. Je me suis retenue in extremis de partir en hurlant  » Mon Kodály ?! Vandales ! Je viens de loin, moi, pour l’écouter ! », mais je suis restée. En bougonnant.

Bien m’en a pris, car la sonate de Poulenc pour deux clarinettes valait le déplacement. Les deux Ottensamer ont cabotiné un instant, faisant mine de se chamailler sur la hauteur idéale du pupitre. Quelques chutes de partitions – au beau milieu du morceau – n’ont pas réussi à troubler quelques minutes de musique extraordinaire. Les deux frères jouent la sonate comme un seul homme, même son, même respiration, même gestes, avec un petit peu de rentre-dedans gouaillant qui donne à la sonate un superbe relief.

La sonate de Ravel aussi, pour violon et violoncelle, valait le détour. Je ne suis pas sûre de l’orthodoxie des pizzs-tiens-et-si-on-découpait-une armoire-normande-à-la-hache, peu importe, tant pis, ou tant mieux, le Ravel retrouve de fringantes couleurs technicolor. Et quand je ferme les yeux pour mieux les écouter, j’ai presque l’impression d’entendre un mini-Chamber Orchestra of Europe : même énergie, même irrésistible impact sonore et surtout, la même joie de jouer.

Les chefs

Michael Tilson Thomas. Il m’a fait une impression mitigée à Pleyel, il y a deux ans. Re-belote cette année. Goûts, couleurs, je ne sais pas. De toute façon, je soupçonne les Wiener Philharmoniker de se débrouiller comme des grands quelque soit le monsieur sur l’estrade.
Quant à Cornelius Meister, je me réjouis de le revoir l’année prochaine à Pleyel. De le voir, serait-il plus exact d’écrire, car de derrière mon tuyau d’orgue, je n’apercevais guère que le haut de son crâne.

La salle

Mme Nekkonezumi la Violoniste a bien résumé la chose à son retour de Vienne : « Le Musikverein est plus qu’une salle, c’est comme conduire une Rolls alors que d’habitude tu marches à pied« .

Cette salle – en plus d’être de toute beauté – tolèrerait n’importe quoi. Vous êtes assis derrière l’orchestre ? Pas de problème, on entend superbement l’orchestre, et même les solistes ! Vous voyez le gigantesque crescendo pour un bataillon de percussions très bruyantes dans l’une des 6 Pièces pour orchestre de Webern ? Un crescendo apocalyptique qui fait trembler ma chaise (imprudemment située à deux-trois mètres seulement au-dessus de la grosse caisse), et m’évoque des sensations guère différentes de celle qu’une innocente taie d’oreiller peut ressentir au milieu du cycle essorage. La grande salle du Musikverein ne bronche pas. Elle encaisse le plus terrifiant des crescendos tout en garantissant la lisibilité d’une orchestration éhontément touffue, sans faire mine de saturer. Je me demander si Schoenberg aurait orchestré différemment s’il s’était fait les oreilles dans une autre salle de concert..

Et aussi

Les gâteaux, les mignons petits singes ‘Franz Liszt’ de la Haus des Meeres, les Bruegel l’Ancien et les gigantesques canapés du KHM, les cafés, au lait, sans lait, à la crème fouettée, les Strudel au fromage blanc … !

CONCERT n° 1 : ORF RSO WIEN (vendredi 5 avril)
ORF RSO Wien, Cornelius Meister (dir), Christiane Oelze (sop), Iris Vermillion (mezzo)
„Skandalkonzert“ vom 31. März 1913
Anton Webern : Sechs Orchesterstücke, op. 6
Alexander Zemlinsky : Vier Gesänge nach Texten von Maurice Maeterlinck, op. 13 ; Die Mädchen mit den verbundenen Augen, op. 13/2 ; Und kehrt er einst heim, op. 13/5 ; Lied der Jungfrau, op. 13/3 ; Die drei Schwestern, op. 13/1
Arnold Schönberg : Kammersymphonie Nr. 1 E-Dur, op. 9; Fassung für Orchester (1913)
Alban Berg : Zwei Orchesterlieder nach Ansichtskartentexten von Peter Altenberg, op. 4 ; Sahst du nach dem Gewitterregen den Wald?!?!, op. 4/2 ; Über die Grenzen des All blickest du sinnend hinaus, op. 4/3
Gustav Mahler : Kindertotenlieder nach Gedichten von Friedrich Rückert

CONCERT N°2 : WIENER PHILHARMONIKER Michael Tilson Thomas (direction), Yefim Bronfman (piano)
Schoenberg : Thème et Variations pour Orchestre, op 43b
Brahms : Concerto pour piano n°2,
Brahms : Quatuor pour piano n°1, op.25, orchestration d’Arnold Schönberg
CONCERT n°3 : ENSEMBLE OTTENSAMER-KONCZ
Bach : Triosonate Es-Dur, BWV 525; Fassung für zwei Klarinetten und Bassklarinette
Händel : Passacaglia aus der Cembalosuite g-moll, HWV 432; bearbeitet von Johan Halvorsen
Vanhal : Triosonate für Violine, Klarinette und Basso continuo (Klavier und Violoncello) Es-Dur, op. 20/5 Poulenc : Sonate für zwei Klarinetten
Ravel : Sonate für Violine und Violoncello
Koreny : „The Pinky Clarinotts“ für drei Klarinetten
Kreutzer : Trio für zwei Klarinetten und Viola (Violoncello) Es – Dur
Gál : Serenade für Klarinette, Violine und Violoncello, op. 93
Schagerl : Potpourri für drei Klarinetten (Rossini, Massenet, Gardel)
Staar : „3R1S“ für drei Klarinetten, Violine, Violoncello und Klavier, op. 26/1

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