Trois générations de violoneuses.

V. et moi nous étions promis de dignement fêter l’arrivée de l’hiver avec du Bartók. Et un peu de Kodály. Nous identifions le concert idéal à l’Hôtel de Soubise : la bonne date, la bonne heure, pas trop cher. Il reste même des places de luxe au tout premier rang. Le plan était d’une simplicité enfantine, et nous avons cru, un temps, que rien ne s’opposerait à sa réalisation.

Patatras, le matin même, V. déclare forfait. On devrait trouver repreneur en un tournemain ?

Or,
A. a un rendez-vous galant ;
D. est au concert de l’autre côté de la rue, au Mahj ;
Un autre A. est de rugby (c’était le soir du fameux France-Fidji) ;
T. est de corvée tournes de partitions de l’autre côté de la rue, au Mahj ;
Th. décrète ne pas aimer Bartók.
C. va au cinéma.

Devant l’hôtel de Soubise, une jeune femme contemplait, la mine pensive, l’affiche du concert, jusqu’à ce que je déboule, brandissant mon deuxième billet avant de l’ensevelir sous un déluge de questions :
« – Vous venez à ce concert ?
– Les duos de Bartók, ah, les duos de Bartók, oh, les duos de Bartók. Vous avez une place ?
– Vous voudriez mon deuxième billet ?
– C’est cadeau. Vous serez donc ma voisine de droite, au premier rang, ça ne vous ennuie pas ? »

Quelques minutes plus tard, nous voilà installées, elle encore un peu éberluée et moi ravie que le billet ait trouvé preneur. Ma Voisine-de-Gauche, une dame sensiblement du même âge qu’Alice Harnoncourt, me demande à brûle-pourpoint si les Duos pour deux violons vont être joués tels quels ou si la deuxième voix va être transposée pour le violoncelle.
Primo, je n’en sais fichtre rien.
Deuxio, est-ce qu’un non-violoniste se poserait ce genre de question ?

« Mais oui, je suis violoniste amateur, me confie-t’elle, d’ailleurs, je les ai même joués en concert, ces duos !
– Moi aussi !!
– … sauf celui du moustique, ah, ces accents… J’ai fait de l’orchestre, bien longtemps, mais à mon âge je ne peux plus m’enquiller une répétition de trois heures, vous savez. Mon orchestre joue souvent aux Batignolles, dans le 17è…
– Le mien aussi !!!
-…. Je viendrai vous écouter. Du coup, plus d’orchestre, mais je fais encore beaucoup de musique de chambre, à la maison, avec des copains…
– Moi aussi !!!!
– … on aime bien jouer du baroque. Vous connaissez les sonates de Guillemain ?
– …. « 

Le stylo dans le bec, mon programme en équilibre instable sur mes genoux, j’essaie de convaincre ma voisine, tout en tentant de repêcher mon calepin dans mon sac, que la Gavotte de Kodály se déchiffre les doigts dans le nez et que c’est certainement plus joli que ce Guillemain. Entre temps, de la droite, une petite voix flûtée se fait entendre :
« – Vous êtes violonistes ?
– OUI ! »

Rougissante, Voisine-de-Droite nous avoue alors avoir très envie de se mettre au violon, qu’elle a entendu des bribes de notre conversation, et que vraiment, elle aimerait beaucoup, mais il est trop tard n’est-ce-pas, c’est certainement un instrument bien trop difficile, peut-être plutôt le piano, serait-ce plus raisonnable et des amis violonistes lui ont dit que l’investissement n’en valait de toute façon pas la peine.

CA N’EN VAUT PAS LA PEINE.

Fortuitement, l’arrivée des musiciennes me coupe le sifflet alors que, revenue de ma sidération, je m’apprête à entamer une tirade enflammée. Comment peut-on, en âme et conscience, dissuader quelqu’un qui frappe timidement à la porte de la pratique amateur ? Et l’inciter à renoncer aux joies du musicien amateur :
– le tout premier cours ;
– la première répétition d’orchestre – et (presque toutes) les suivantes ;
– les concerts avec le Chef Génial ! les concerts avec l’Autre Chef Génial !
– le tout premier récital devant les amis et les collègues ;
– les Musiquedechambrades chez les copains, avec du Schubert et des gâteaux ;
– la satisfaction de jouer, enfin, toutes les notes au concert ! Fini, le play-back !
– la première répétition de quatuor à cordes – après avoir passé un temps fou à identifier le quatuor le plus facile de l’histoire de la musique classique occidentale ;
– mieux que la méditation, la séance de cordes à vide pour soigner le vague-à-l’âme ;
– le premier fou rire en quatuor (ça avait beau être le quatuor le plus facile de l’univers exploré, il y avait un solo pour second violon avec 5 bémols. Ça ne s’est évidemment pas très bien terminé).

Ça n’en vaut pas la peine, donc.

Des inconscients pareils ne méritent que des cordes qui cassent, des crayons volés et des partitions dépareillées. Bachi-bouzouks de Prisunic. Violonistes de bateau-lavoir.

A l’entracte, Voisine-de-Gauche et moi unissons nos forces pour tenter une opération sauvetage. Le répertoire ! La musique de chambre ! Le plaisir de progresser ! Une place au chaud parmi les seconds violons de l’orchestre lui est même formellement réservée. Toutes les informations nécessaires lui sont fournies : les coordonnées d’un bon professeur, l’adresse du luthier le plus amateur-friendly du tout Paris. Nous lui assurons que dans un futur proche, du moins raisonnablement proche, elle jouera, elle aussi, les duos de Bartók (un petit peu moins bien que les deux musiciennes sur scène, mais peu importe) et se régalera. Il nous reste encore pléthore d’arguments, mais l’entracte se termine. Kodály, maintenant !

J’ai été doublement émue ce soir-là. Avoir enfin eu l’occasion d’écouter en concert quelques uns des Duos pour 2 violons ainsi que mon Duo adoré de Kodály, avoir partagé un concert si bien entourée : mes deux voisines et moi représentons trois générations de violonistes amateurs !

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Concert du 24 novembre 2018
Duo Ziya : Apolline Kirklar (violon), Lucie Arnal (violoncelle)
Bartok : 12 des 44 duos (hé oui, ils étaient transcrits pour le violoncelle – soit dit en passant, il manque un peu l’acidité violonique sur les cordes à vide de violoncelle, ça arrondit un peu les duos. Mais c’était tellement bien joué !)
Sofia Gubaidulina : Rejoice
Zoltán Kodály : Duo pour violon et violoncelle, op.

3 comments On Trois générations de violoneuses.

  • Quelle belle aventure !

    Quelle résurrection !

    (Youpie.)

    Bon, et finalement, ils avaient transposé ou pas les duos de Bartók ? (A priori, ça demande au violoniste de tout rebosser et lui complique la tâche, donc c’est plutôt au violoncelliste imposteur de se bouger.)

    • Et oui, c’était transposé ! (C’est mentionné en tout petit petit à la fin de la chroniquette).

      Je n’ai pas demandé qui avait transposé quoi… Je me suis contentée de leur demander de donner les 32 autres en concert ! Et vite ! 😋

    • Ps : merci de ton acceuil chaleureux ! Le renaquissage est d’autant plus aisé 🙂

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