La première leçon de quatuor avec Herr Pr. Schmidt

Si mes souvenirs sont bons, c’est la veille au soir, sur le fil twitter de Proquartet que j’avais vu l’annonce de cette master-class de Rainer Schmidt. Un 1er mai ! Bigre, ce n’est donc pas un jour férié pour les musiciens ? C’était férié pour moi, j’en ai profité pour assister à cette masterclass, ce qui continue de me laisser perplexe aujourd’hui. Après tout, je ne manquais pas de bonnes raisons pour rester au chaud à la maison : je courais le risque de me faire refouler à l’entrée pour imposture (ce n’est pas pour les mélomanes du dimanche, ces choses-là !), de me faire agresser par de vilaines bestioles rythmico-harmoniques, de ne rien comprendre du tout. Et de toute façon ce ne sera jamais, au grand jamais à ma portée de faire du quatuor*, à quoi bon, vraiment.

Pourtant, cela faisait déjà quelques mois que je commençais à me poser quelques questions sur ce concept mystérieux de quatuor à cordes. « C’est l’alpha et l’oméga de la musique ! » ou encore « C’est la forme la plus pure de la musique ! Il n’y a rien de plus élevé ! « , entends-je systématiquement dans la bouche des musiciens à cordes que je fréquentais alors. Moui. Bon. On s’amuse bien à l’orchestre aussi. Admettons. Il y a peut-être là quelque chose à creuser.

Plus intrigant, l’énigme des ces quatre quidam qu’on met en présence, avec un tas de partitions, et soudain tout devient possible, le meilleur comme le pire. Prenez ces trois autrichiens et ces deux demi-hongrois, je me retrouve à faire des bonds de joie au beau milieu de Vienne après les avoir écouté jouer du Debussy. Quelques mois plus tard, j’avais entendu du Mozart par le quatuor Bof, pourtant constitué de musiciens excellents, qui m’avait laissée bien perplexe, avec la sensation gênée d’avoir passé une soirée interminable avec un couple au bord de la rupture – on se contredit à tout va, ou on s’ignore joyeusement les uns les autres. Comment des mini-collectifs peuvent être si différents les uns des autres, et pourquoi cela s’entend-il à ce point ? Oh, ce mystère !

Et surtout, c’est Rainer Schmidt, second violon génial des tout aussi géniaux Hagen, qui officie.

Nous voilà donc au bout du mini-labyrinthe du sous-sol de la Cité Internationale des Arts, dans un petit auditorium. Rainer Schmidt s’est installé à une petite table équipée de tout le nécessaire pédagogique :  thermos de thé, partitions, tasse, crayons. Le public est peu nombreux. Il est d’autant plus difficile de se fondre dans le décor : les autres spectateurs sont venus par multiples de quatre, avec les boîtes à instrument. Je ressors comme le nez au milieu de la figure.

Mon calepin est prêt, mon téléphone éteint, mes crayons affûtés. Peut-être aurais-je du embarquer avec moi un dictionnaire de termes techniques ? Mon gros bouquin de théorie de la musique ? Un dictionnaire anglais-français ? Aurais-je dû me documenter au préalable ? Ecouter les œuvres jouées ? Est-ce que je vais seulement comprendre quelque chose ? Au menu de la master-class, il y avait un quatuor de Mozart**, que le quatuor-étudiant joue une première fois, avant que Rainer Schmidt ne se mette à prodiguer son enseignement.

A un second violon un brin circonspect : « c’est ton entrée essentielle, tu ne peux pas rentrer en catimini. Déclame-la ! »
Au binôme second violon – alto : « Là, avec vos croches répétées, vous vous payez la tête des épanchements des deux autres. Vous pouvez ricaner un peu avec l’archet ? »
Aux quatre : « Ici, c’est un moment charnière. Ca peut partir dans tous les sens harmoniquement, dès la note suivante. Il faut que le public s’interroge, pris de stupeur, terrifié, même : « What will Mozart do ?! » « 
Tout le Mozart s’est retrouvé minutieusement épluché, la mise en scène parachevée grâce aux bons soins attentionnés du Pr. Schmidt  – malheureusement, les détails ne sont connus que des araignées de la cave, où gisent sous quelques centimètres de poussière mes notes. Quant à moi, je jubile : j’ai tout compris ! Mes oreilles rustres ont entendu les différences entre l’avant et l’après ! Pas de jargon ésotérique ! Ma parole, je n’écouterai plus jamais du Mozart comme avant !!

En deuxième partie, le mouvement lent d’un des quatuors de Mendelssohn, lui aussi joué une fois avant d’être travaillé. Il ne reste plus que quatre minutes, pas le temps d’appliquer autre chose que la Stratégie Express Ultra-Minimaliste : travailler UNE note***.

M. Schmidt requiert donc une longue tenue de la toute première note du mouvement, donnant ainsi à Mendelssohn un petit air d’Arvo Pärt. J’avoue, je suis dubitative. Néanmoins, les musiciens s’exécutent, et on entend, tout au long de ce gros accord qui vrombit dans l’auditorium, la justesse qui se cherche, les intervalles qui s’ajustent comme un gros chat qui se tortille, s’étire et s’ébroue pour trouver la configuration la plus confortable sur une paire de genoux musicaux. L’exercice est répété, mais avec de nouvelles consignes : « vous entrez, à la queue-leu-leu, mais seulement quand vous entendez la note que vous jouez dans les harmoniques des copains« .

Les cinq dernières minutes de la master-class se sont entre temps écoulées, le quatuor-école joue une deuxième et dernière fois ce mouvement lent du Mendelssohn. Le changement est flagrant. Interrogation surprise avant la sonnerie : « Vous avez entendu la différence, n’est-ce pas ? Pourquoi, à votre avis ? » Les quatre musiciens se lancent à cœur joie dans un concours d’explications alambiquées en vernaculaire violonistique, alors qu’on voit apparaître un petit sourire narquois sur le visage de Rainer Schmidt. Oh, ça fleure la question-piège.

« Vous ne vous écoutiez pas vraiment les uns les autres, la première fois ! », conclut-il, alors que le sourire amusé et reconnaissant des musiciens se teinte d’un soupçon d’embarras – c’est qu’ils ont bafoué le Premier Commandement du Musicien – toujours t’écouter, tu dois ! 

Ceci dit, cela n’a pas empêché ce quatuor de gagner peu après le 1er prix du concours de Bordeaux, le quatuor Bof – qui attend son tour dans le hall de la Cité des Arts – s’est par contre dissous peu après, ai-je ouï dire.

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* Fontaine, je ne boirai jamais de ton eau, qu’y disent.
** 6 ans plus tard, dieu seul sait lequel. Un des Prussiens, peut-être ?
*** j’avoue être tentée d’appliquer cette Stratégie Express Ultra-Minimaliste aux 14 pages de la Symphonie Ecossaise de Mendelssohn (d’ailleurs, c’est bientôt, réservez ici !)
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C’était : Master-class de quatuor à cordes, Cité Internationale des Arts, 1er mai 2013.

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