Vivaldi par Il Pomo d’Oro, Riccardo Minasi et Dmitri Sinkovsky

Le concert n’avait pas encore vraiment commencé que le ton était donné : Riccardo Minasi, rejoignant sur scène une douzaine de musiciens munis d’instruments, de clavecins et d’archets assurément bien baroques, annonçait malicieusement, qu’ « il allait y avoir un tout petit changement de programme et que nous allons plutôt jouer une symphonie de Brahms« , avant d’avouer, après nous avoir accordé quelques instants pour rire, qu’il nous faisait marcher, et que la pièce n°x se contenterait de prendre la place de l’oeuvre n°y.

Fini de rire, place au premier des trois concertos pour deux violons de la soirée. « Bataille de violons » était intitulé le concert, nous promettant un combat sans merci :  « Voici réunis deux des plus grands violonistes baroques de la nouvelle génération qui (…)  vont s’affronter dans les plus spectaculaires concertos« . Publicité heureusement mensongère, tant mieux, car je n’ai pas si souvent vu des solistes et un mini-orchestre aussi complémentaires, si complices. C’est raté pour les jeux du cirque, mais quel régal musical.

Chacun des deux solistes a toutefois l’occasion de jouer un concerto « tout seul », je me réjouis de les écouter chacun leur tour, tout en craignant d’inévitablement, en préférer un au détriment de l’autre… Mais ils sont suffisamment différents pour ne pas se porter ombrage l’un à l’autre :

Le premier, Dmitry Sinkovsky, qui s’engouffre sur scène en quelques bonds joyeux, est une personnalité plus grande que nature. S’il n’avait choisi de devenir violoniste baroque, il serait devenu pilote de F1 ou rock star, pas l’ombre d’un doute ne plane sur la question. Pas une fraction de croche n’est savonnée ou seulement approximativement juste, on a manifestement affaire à un grand virtuose, même si l’Ex-cogriffe bougonne que ce n’est pas le plus difficile à jouer. Les bariolages les plus hystériques restent insolemment détendus et ciselés, on n’y entend jamais un cafouillis injouable de notes, que de la musique. Ca parait si facile, joué ainsi…

Dans le mouvement lent du concerto Per Pisendel, il s’avère tout bonnement prodigieux, négociant avec aisance et sérénité les multipuples croches qui menaceraient de briser la tranquillité de ce mouvement, poussant encore un tout petit peu plus loin les limites du pianississimo, juste quelques infimes crins loin, loin, loin, sur la touche, juste histoire de prouver qu’il peut stopper le souffle de quelques centaines d’auditeurs s’il le veut.
A l’entracte, à la mini-boutique, je supplie qu’on me mette un CD de Dmitry Sinkovsky de côté, le temps de tirer quelques sous au distributeur : j’ai bien fait, quelques minutes plus tard, la pile de CD a déjà diminué de moitié. Oui, il a rejoint le panthéon de mes violonistes préférés, tout là-haut avec Leonidas Kavakos et Guy Braunstein, dans un genre un peu différent.

Après l’entracte, au tour de Riccardo Minasi de jouer un concerto, Il Favorito : il produit un son plus rond, un peu plus contemplatif qui me touche plus. Ne pouvant pas immédiatement se lancer dans le concerto, le claveciniste étant bien occupé à accorder son instrument, il prend le temps de nous donner quelques petites explication sur le pourquoi du comment de l’accord, les tempéraments, les la dièse qui ne sont pas joués avec la même key, ah, comment dit-on en français, touche ? merci ! que le si bémol mais ne vous inquiétez pas c’est l’accordeur le plus rapide du monde cela ne prendra à peine 45 minutes, une broutille. Ah, il en est au deuxième registre, çà, là, c’est une chanson traditionnelle japonaise (tsouing, tsouing, entonne un des violonistes de l’orchestre) et il a presque fini et on peut y aller ! L’accord de l’instrument et l’intermède comique sont salués par une vigoureuse ovation. Là où Dmitry Sinkovsky m’avait éblouie, Riccardo Minasi m’émeut, il me faut ainsi lutter contre une petite boule suspecte dans la gorge dans le mouvement lent du Favorito.

Forcément, à la fin du concert, on ne veut plus laisser partir les musiciens, alors ils s’amusent comme des petits fous, à faire mine de mélanger les partitions, de s’échanger les pupitres, mener de grands conciliabules stratégiques avant de concéder, entre deux éclats de rire du public, qu’après mûre réflexion, leur choix s’est porté sur des Concerto per due violini, en veux-tu en revoilà.

Salle Gaveau, mercredi 23 janvier, 20h30 Ensemble Il Pomo d’Oro, Riccardo Minasi & Dmitry Sinkovsky (violons, direction)
Vivaldi : Concerto per due violini in do mirore (RV 509), Concerto in si b maggiorre ‘Per Pisendel’ (RV 370), Concerto per due violini in g minore (RV 517)
Giovanni Platti : Concerto in re minore con violoncello obligato (WD 655)
Vicaldi : Concerto in mi minore ‘Il Favorito’ (RV 277),  Concerto per due violini in la minore (RV 253)

7 comments On Vivaldi par Il Pomo d’Oro, Riccardo Minasi et Dmitri Sinkovsky

  • Humm… on dirait que ma chanteuse préférée choisit soigneusement les interprètes avec qui elle chante 🙂 Je regrette donc doublement moins d'avoir payé si cher ma place pour le récital de Joyce DiDonato au TCE…

  • "si cher" ? glups ! tu as pris une place de quelle catégorie ?

  • Pour Joyce, je prends de la troisième catégorie parce que je n'ai vraiment pas envie d'avoir à faire des contorsions pour la voir et étendre. (En catégorie 4, il m'est arrivé d'avoir à me mettre debout pour apercevoir Jonas Kaufmann lors d'un de ses récitals au TCE.)

  • La 3è catégorie, ça va être du second balcon, je suppose. Elle projette bien jusque là ?

  • La 3è catégorie, ça va être du second balcon, je suppose. Elle projette bien jusque là ?
    Au TCE, j'ai toujours été un peu plus bas lors de ses récitals. A priori, elle ne chante pas pour la moitié de la salle… Je crois qu'elle est plutôt connue pour se faire bien entendre de tout le monde !

  • Il est effectivement génial ce violoniste (Dmitry Sinkovsky) qui semble avoir sublimé Il Complesso Barocco (que j'avais trouvé un peu mou quand je l'avais entendu dirigé par Alan Curtis). J'ai été plus qu'épaté par cet ensemble ; j'ai rarement vu un orchestre baroque aussi enthousiasmant.
    Le plus amusant, c'est que si jamais Joyce DiDonato avait été souffrante, le premier violon/chef aurait sans doute pu la remplacer !

  • Cet homme est parfait, c'est tout.

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