Les blagues grazoises de M. Harnoncourt

Jacques Offenbach : Barbe-Bleue. Il m’a fallu un peu de temps avant de réaliser que chacun des concerts dirigés par Harnoncourt avait sa personnalité propre. A Berlin, on se trouvait très clairement dans le registre du Grandiose, avec cette inoubliable 5è de Beethoven jouée par la Rolls des orchestres, le Philharmonique de Berlin. A Vienne, avec le Concentus Musicus, ce mini-orchestre virtuose et survitaminé, ils ont joué à en décrocher les lustres du Musikverein et les mâchoires d’un public hilare.

En choisissant de diriger le Barbe-Bleue d’Offenbach pour cette édition du Styriarte, Harnoncourt annonçait clairement la couleur. Il avait envie de rire. Après avoir relu le livret, adapté en allemand par les bons soins des Harnoncourt, force est de reconnaître que les Harnoncourt sont des Maîtres de la blague potache et kitschounette. Oui-Oui à Harnoncourtville, en somme.

A Harnoncourtville, de gigantesques lutins à tête de Harnoncourt s’ébattent sur les affiches, des banderolles, des magazines, la ville en est entièrement recouverte. Harnoncourt s’invite jusque dans les vitrines des magasins, où les mannequins en plastique arborent à leur minuscule poignet de joyeux sacs en papier aux couleurs du Festival dont Harnoncourt est le directeur artistique, le Styriarte, ce qui permet aux touristes de s’adonner aux joies du Harnoncourtshopping.

La Helmut List Halle a beau être maladroitement située en banlieue de Graz (tout est relatif, ce coin de banlieue est à 20 minutes du centre, d’un pas allant, sans presser), entre des voies de chemin de fer, les locaux d’un Stahl Grosshandel et des magasins d’aménagements, elle est surtout au milieu d’une immense pelouse, où s’ébattent en fin d’après-midi les toutous du quartier avec leurs maîtres, avant de laisser place quelques heures plus tard aux spectateurs endimanchés qui profitent avec insouciance de l’entracte, clope au bec, avec un verre de vin, gespritzt ou non. A la fin de l’entracte, en remplacement de la sempiternelle sonnerie préenregistrée, des ouvreurs en costume de hallebardier de dessin animé rassemblent les spectateurs égaillés à l’aide de petits gongs-jouets.

Sinon, tout le monde à Harnoncourtville en a pris pour son grade, pendant ce Barbe-Bleue : l’Autriche et son accent si pittoresque. Elisabeth Kulman / Boulotte débite ses récitatifs avec un accent autrichien à couper au couteau, d’un sud extrêmement méridional. Avec ou sans-sous-titres, je n’y comprends goutte mais je me régale de ces « r » sur-roulés et de ces voyelles qui font le tour de l’alphabet avant de décider de leur identité. Même les oreilles qu’on imaginerait désensibilisées de mes voisins grazois sont titillées, la salle entière éclate de rire dès que Boulotte ouvre la bouche.

Porcelaine d’Augarten (le petit 
cendrier de 3 cm de diamètre coûte une 
centaine d’euros.

L’Orchestre de Chambre d’Europe, le COE, le CIHOHI, le Tchambakestrayoyop, appelez-le comme vous voudrez, j’ai renoncé, se fait insulter : « On n’avait pas les moyens de se payer un grand orchestre, il a fallu se contenter du Chamber Orchestra…. » entend-on chez le Roi Bobèche, quand l’orchestre ne se fait pas bombarder de divers objets contondants, obligeants les musiciens à se tapir sous leurs pupitres plutôt que de risquer recevoir un vase en porcelaine d’Augarten sur la tête. Les pauvres, dire qu’ils ont traversé la moitié de l’Europe pour venir jouer ici..

Le chœur a eu droit lui aussi, à ses Harnoncourteries, mais en répétition : « C’est de la musique qui sent mauvais, là ! Chantez moche ! Chantez avec votre derrière ! ». Ont-ils chanté avec leur postérieur le soir de la représentation à laquelle j’ai assisté, je n’oserais dire.

Harnoncourt, après 60 ans d’une carrière hors du commun, en a certainement marre de diriger du grand, du très grand répertoire sérieux. Alors, chez Offenbach, il ne se refuse pas le plaisir de s’amuser comme un grand gamin. Ainsi quand Boulotte entame sa grande distribution de bisoux :

« Smouitch ! Splouitch ! ‘ embrasse Boulotte
 » Tsouim ! tsouim !  » renchérissent les cordes, dans l’aigu.

Cà se dirige, il ne faudrait surtout pas que les gazouillis prennent du retard, ou que la bisouthon de Boulotte avance sur le tempo, voyez-vous. Les épaules de Harnoncourt, qu’on devinent réjouies, donnent alors tour à tour le signal des bisoux ou le départ des tsouim.

Le public – les mécènes pas plus que les autres – n’est pas épargné : le D.G. de la Grazoise d’Assurances (la GRAWE) a appris au détour d’un récitatif chez le roi Bobèche que son entreprise était priée de financer la sauterie en l’honneur des fiancailles de Fleurette. C’est certes un contrepartie plus intéressante qu’un logo esseulé dans un coin de programme. La veille, c’aurait été la Raiffeisen Bank qui a du mettre la main au portefeuille pour financer les épousailles de Fleurette.

Quand on essaie de reprendre son sérieux, voire de s’abandonner à l’émotion, les Harnoncourt dégainent impitoyablement un gag : alors que Boulotte boit la dernière goutte du vrai-faux-vrai poison que lui a préparé Popolami, elle chante un superbe mini-aria, sotto voce, accompagnée avec une délicatesse poignante par l’orchestre. Je m’apprête à extraire délicatement un mouchoir de ma poche, et vlan, Boulotte lâche un magnifique rot, bien timbré, perceptible jusqu’aux derniers rangs de la Helmut List Halle, aussitôt souligné par un schlourf-schlourf enthousiaste de semelles de musiciens. A l’inverse, on n’a à peine fini de s’esclaffer que Harnoncourt donne libre cours à la force de frappe du COE avec un orage du troisième acte tout bonnement terrifiant.

Et en fin de soirée, quand on traverse dans la pénombre la banlieue industrielle de Graz dans le sens inverse, pris de cette sourde mélancolie qui suit immanquablement la fin d’un excellent concert, il y a heureusement plein de petits Harnoncourt qui gambadent dans les vitrines pour vous consoler.

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(je me demande si les Harnoncourt n’ont pas relu leur Proust en préparant Barbe-Bleue « …le genre d’esprit Mérimée et Meilhac et Halévy, qui était le sien, la portait, par contraste avec le sentimentalisme verbal d’une époque antérieure, à un genre de conversation qui rejette tout ce qui est grandes phrases et expression de sentiments élevés, et faisait qu’elle mettait une sorte d’élégance quand elle était avec un poète ou un musicien à ne parler que des plats qu’on mangeait ou de la partie de cartes qu’on allait faire », vous ne trouvez pas qu’il y a comme un petit air de quelque chose ?)
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C’était : le Barbe-Bleue de Offenbach, donnée le vendredi 28 juin 2013 à la Helmut List-Halle de Graz (Autriche) par le Chamber Orchestra of Europe et le Arnold Schönberg Chor sous la direction de Nikolaus Harnoncourt, épaulé de Philipp Harnoncourt à la mise en scène.

Elisabeth Kulman (Boulotte), Johannes Chum, (Le Sire de Barbe-Bleue (sic)), Sophie Marin-Degor (Fleurette), Cornel Frey (Le roi Bobêche), Sébastien Soulès (Popolani), Thomas E. Bauer (Le comte Oscar), Markus Schäfer (Le prince Saphir), Elisabeth von Magnus (La reine Clémentine)

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