dimanche 21 juillet 2013

Harnoncourt, à Graz


8 Comms'
Vendredi 28 juin 2013, Helmut List-Halle, Graz (Autriche)
Chamber Orchestra of Europe, Arnold Schönberg Chor, Nikolaus Harnoncourt (direction), Philipp Harnoncourt (mise en scène)
Elisabeth Kulman (Boulotte), Johannes Chum, (Le Sire de Barbe-Bleue (sic)), Sophie Marin-Degor (Fleurette), Cornel Frey (Le roi Bobêche), Sébastien Soulès (Popolani), Thomas E. Bauer (Le comte Oscar), Markus Schäfer (Le prince Saphir), Elisabeth von Magnus (La reine Clémentine)

Jacques Offenbach : Barbe-Bleue.

Je n'ai pas tout de suite réalisé que chacun des concerts dirigés par Harnoncourt a sa personnalité, son caractère propre. A Berlin, on se trouvait très clairement dans le registre du Grandiose, avec cette inoubliable 5è de Beethoven jouée par la Rolls des orchestres, le Philharmonique de Berlin. A Vienne, avec le Concentus Musicus Wien, ce mini-orchestre virtuose et survitaminé, ils ont joué à en décrocher les lustres du Musikverein et les mâchoires d'un public hilare.

En choississant de diriger le Barbe-Bleue d'Offenbach pour cette édition du Styriarte, Harnoncourt annonçait clairement la couleur. IL avait envie de rire. De monter un canular géant. Après avoir relu le livret, adapté en allemand par les Harnoncourt, force est de reconnaître que les Harnoncourt sont des experts, des Maîtres de la blague potache. Le tout saupoudré d'un soupçonnet de kitsch. Oui-Oui à Harnoncourtville, en somme.

A Harnoncourt-Ville, de gigantesques lutins à tête de Harnoncourt s'ébattent sur les affiches, des banderolles, des magazines, la ville en est entièrement recouverte. Harnoncourt s'invite jusque dans les vitrines des magasins, où les mannequins en plastique arborent à leur minuscule poignet de joyeux sacs en papier aux couleurs du Festival d'Harnoncourt, le Styriarte. Le Harnoncourt-Shopping, c'est bon.

La Helmut List Halle a beau être maladroitement située en banlieue de Graz (tout est relatif, ce coin de banlieue est à 20 minutes du centre, d'un pas allant, sans presser), entre des voies de chemin de fer, les locaux d'un Stahl Grosshandel et des magasins d'aménagements, elle est surtout au milieu d'une immense pelouse, où s'ébattent en fin d'après-midi les chiens-chiens du quartier en compagnie de leurs maîtres, avant de laisser place quelques heures plus tard aux spectateurs endimanchés qui profitent avec insouciance de l'entracte, clope au bec, verre de vin, gespritzt ou non, à la main. A la fin de l'entracte, en remplacement de la sempiternelle sonnerie pré-enregistrée, des ouvreurs en costume de hallebardier de dessin animé rassemblent les spectateurs égaillés à l'aide de petits gongs-jouets.

Sinon, tout le monde à Harnoncourt-ville en a pris pour son grade, pendant ce Barbe-Bleue : L'Autriche et son accent si pittoresque. Elisabeth Kulman / Boulotte débite ses récitatifs avec un accent autrichien à couper au couteau, du sud, d'un sud extrêmement méridional. Avec ou sans-sous-titres, je n'y comprends goutte mais je me régale de ces "r" sur-roulés et de ces voyelles qui font le tour de l'alphabet avant de décider de leur identité. Même les oreilles surentrainées de mes voisins grazois sont titillées, la salle entière éclate de rire dès que Boulotte ouvre la bouche.

Porcelaine d'Augarten (très chère: le petit 
cendrier de 3 cm de diamètre coûte une 
centaine d'euros.
L'Orchestre de Chambre d'Europe, le COE, le CIHOHI, le Tchambakestrayoyop, appelez-le comme vous voudrez, j'ai renoncé, se fait insulter : "On n'avait pas les moyens de se payer un grand orchestre, il a fallu se contenter du Chamber Orchestra...." entend-on chez le Roi Bobèche, quand l'orchestre ne se fait pas bombarder de divers objets contondants, obligeants les musiciens à se tapir sous leurs pupitres plutôt que de risquer recevoir un vase en porcelaine d'Augarten sur la tête. Les pauvres, dire qu'ils ont traversé la moitié de l'Europe pour venir jouer ici..

Le choeur a eu droit lui aussi, à ses Harnoncourteries, mais en répétition. "C'est de la musique qui sent mauvais, là ! Chantez vilain ! Chantez avec votre derrière !". Ont-ils chanté avec leur postérieur le soir de la représentation à laquelle j'ai assisté, je ne saurais dire.

Harnoncourt, après 60 ans d'une carrière hors du commun, en a certainement marre de diriger du grand, du très grand répertoire sérieux. Alors, chez Offenbach, il ne se refuse pas le plaisir de s'amuser comme un grand gamin. Ainsi quand Boulotte entame sa grande distribution de bisoux :
"Smouitch ! Splouitch ! ' embrasse Boulotte
" Tsouim ! tsouim ! " renchérissent les cordes, dans l'aigu.
Cà se dirige, il ne faudrait surtout pas que les gazouillis prennent du retard, ou que la bisouthon de Boulotte avance sur le tempo, voyez-vous. Les épaules d'Harnoncourt, qu'on devinent réjouies, donnent alors tour à tour le signal des bisoux et/ou le départ des tsouim.

Le public - les mécènes pas plus que les autres - n'est pas épargné : le D.G. de la Grazoise d'Assurances (la GRAWE) a appris au détour d'un récitatif chez le roi Bobèche que son entreprise était priée de financer la sauterie en l'honneur des fiancailles de Fleurette. C'est certes mieux qu'un logo esseulé dans un coin de programme. La veille, c'aurait été la Raiffeisen Bank qui a du mettre la main au portefeuille pour financer les épousailles de Fleurette.
Quand on essaie de reprendre son sérieux, voire de s'abandonner à l'émotion, les Harnoncourt dégainent impitoyablement un gag : alors que Boulotte boit la dernière goutte du vrai-faux-vrai poison que lui a préparé Popolami, elle chante un superbe mini-air, sotto voce, accompagnée avec une délicatesse poignante par l'orchestre. Je m'apprêtais à extraire délicatement un mouchoir de ma poche, et vlan, Boulotte lâche un magnifique rot, sonore et timbré, distinctement perceptible jusqu'aux derniers rangs de la Helmut List Halle, aussitôt souligné par un schlourf-schlourf enthousiaste de semelles de musiciens. A l'inverse, on n'a à peine fini de s'esclaffer qu'Harnoncourt donne libre cours à la force de frappe du COE avec un orage du troisième acte tout bonnement terrifiant.

Et en fin de soirée, quand on traverse dans la pénombre la banlieue industrielle de Graz dans le sens inverse, pris de cette sourde mélancolie qui suit immanquablement la fin d'un excellent concert, il y a encore des petits Harnoncourt ici et là pour vous consoler :
---------
(je me demande si les Harnoncourt n'ont pas relu leur Proust en préparant Barbe-Bleue "...le genre d'esprit Mérimée et Meilhac et Halévy, qui était le sien, la portait, par contraste avec le sentimentalisme verbal d'une époque antérieure, à un genre de conversation qui rejette tout ce qui est grandes phrases et expression de sentiments élevés, et faisait qu'elle mettait une sorte d'élégance quand elle était avec un poète ou un musicien à ne parler que des plats qu'on mangeait ou de la partie de cartes qu'on allait faire", vous ne trouvez pas qu'il y a comme un petit air de quelque chose ?)

8 Comms':

{ Joël } at: 21 juillet 2013 à 10:12 a dit…

Je connais des cas de placement de produit dans un ballet ou un opéra, mais ils étaient moins drôles (voire pas drôles du tout) en comparaison de ce qui se fait à Harnoncourtville !

{ Klari } at: 22 juillet 2013 à 10:11 a dit…

Des noms, des noms !

(et encore, je n'ai pas raconté comment il a fait traverser tout Graz - le Schloss Eggenberg, la Hauptbahnhof aux invités du Roi Bobèche : on se plie de rire sur le moment, mais quand on le raconte, on fait un bon gros flop !)

Ps: dis-moi, tu vas en train à Salzburg ?

{ Joël } at: 23 juillet 2013 à 00:17 a dit…

Des noms, des noms !
Dans une production de Norma au Châtelet, plusieurs grosses boules d'argiles (dont une absolument énorme : au moins 5 mètres de diamètre) étaient utilisées dans la scénographie. Le feuillet contenant la distribution nous apprenait que le matériau avait été fourni par la société S*******. Rien de bien méchant.
Pour le ballet La Source, les costumes dessinés par Christian Lacroix étaient décorés par des cristaux (strass). Il y en avait tellement qu'il était impossible de ne pas les voir. Les bienfaiteurs étaient dans ce cas la maison Swarovski, dont l'héritière du nom avait plusieurs fois honoré l'Opéra Garnier de sa gracieuse présence.
Ps: dis-moi, tu vas en train à Salzburg ?
Oui, en partie : avion jusqu'à Munich, puis train. Pourquoi donc ?

{ Klari } at: 23 juillet 2013 à 00:21 a dit…

Héhéhéhé ! (tu verras !)

Philippe[s] de l'escalier at: 23 juillet 2013 à 08:51 a dit…

Je ne veux pas me fâcher avec toi, mais tout cela ne me fait en rien regretter de ne pas y être allé !!

{ Klari } at: 23 juillet 2013 à 12:41 a dit…

Je ne suis a priori pas fâchée, après tout, je choisis mes concerts pour me faire plaisir, pas pour te faire plaisir.

Par contre, si tu sous-entendais que j'écris si mal que ça ne donne aucunement envie d'aller au concert, là, je serais un peu froissée !

Et puis, tu sais que mes choix de concerts relèvent de l'art total : vin blanc autrichien + climat grazois + Harnoncourt + les petits sandwich au salami de l'entracte + coe = <3 ! Il n'y a pas que la musique, dans la vie ! ;-)

Philippe[s] de l'escalier at: 23 juillet 2013 à 12:46 a dit…

"Par contre, si tu sous-entendais que j'écris si mal que ça ne donne aucunement envie d'aller au concert, là, je serais un peu froissée !"

Ah mais pas du tout !!

{ Klari } at: 23 juillet 2013 à 19:17 a dit…

Je m'en doutais ;-)

Par contre, je ne résiste pas au plaisir taquin de t'envoyer une petite prousterie dans le museau :

"Il y avait, du reste, cette chose assez triste, c'est que si M. de Marsantes, à l'esprit fort ouvert, eût apprécié un fils si différent de lui, Robert de Saint-Loup, parce qu'il était de ceux qui croient que le mérite est attaché à certaines formes de la vie, avait un souvenir affectueux mais un peu méprisant d'un père qui s'était occupé toute sa vie de chasse et de course, avait bâillé à Wagner et raffolé d'Offenbach. Saint-Loup n'était pas assez intelligent pour comprendre que la valeur intellectuelle n'a rien à voir avec l'adhésion à une certaine formule esthétique, et il avait pour l'intellectualité de M. de Marsantes un peu le même genre de dédain ...etc. "

Et toc !

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