vendredi 12 juillet 2013

'Autour de Tchaïkovski' (mais en Normandie)


4 Comms'

Dimanche 7 juillet, L. (Normandie)
Concert 'Autour de Tchaïkovski'
D. Vidal (clarinette), A. Catinchi, P. Hamel (violons), M. Rolland (alto), D. Harlé (violoncelle)

A l'air mauvais que m'adressa Madame G-P en me tendant une part une tarte aux fraises, je devinai qu'il me faudrait cette fois-ci rédiger illico la chroniquette, sous peine de ne plus pouvoir bénéficier des services - purement pédagogiques - de son Gentil-Prof de mari. Peut-être vaudrait-il mieux commencer par le commencement :

10h. Une station-service sous le périphérique, Porte de Pantin.
Un lieu de rencontre privilégié pour musiciens en covoiturage, parait-il. En effet, quelques boites d'instruments à cordes rôdent par là. Je fais le deuil de ma grasse matinée dominicale avec un café sélecta de station-service. Il est meilleur que celui du bureau.

12h-13h. Un salon normand. Un quintette avec clarinette volubile et une demi-douzaine de mélomanes autour d'une table. 
Le vin coule à flots, mais pas trop, les musiciens sont de service, aujourd'hui. Les langues se délient. Les musiciens s'échangent des histoires de guerre : l'histoire du chef si mauvais et si maladroit, qui, se vantait à qui voulait l'entendre d'avoir acheté aux enchères la baguette de Toscanini, jusqu'à ce qu'un corniste lui rétorque qu'il aurait été plus futé de se faire greffer le bras dudit Toscanini. L'histoire du chef dogmatique qui ne jurait que par le basson allemand et n'en finissait pas d'harceler ses bassonnistes, aucunement enthousiastes à l'idée de troquer leur basson français pour un fagott. A quoi bon, quand il suffit de scotcher un anneau de rideau de douche sur le pavillon de l'instrument pour transporter de joie son chef d'orchestre.

La palme de la plus belle histoire revient néanmoins à Monsieur H., en voyage en Egypte, avec sa famille. Au beau milieu d'un repas (à quinze plats !) donné par le consul de Damiette, je ne sais plus pourquoi il se sont retrouvés chez le Consul, peu importe, d'ailleurs. Soudain, on lui demande : "Mais, monsieur H., dites-moi, à Suez, en 1956, l'amiral de la flotte française ...?" " Euh oui. C'est Beau-papa, il est.. là, à côté du saladier.". Le repas s'est fini pacifiquement, dit l'histoire. Quinze plats, forcément.

17h-18h. Goûter normand. 
Tarte aux fraises. Fromage. Puis une visite guidée de la maison d'en face, que d'après la légende, Alfred Nobel avait acheté pour sa maîtresse. Quelques centaines de mètres carrés de tomette, de poutres apparentes, de fenêtres à croisillon d'un charme inouï. J'ai du mal à me défaire de l'impression d'être entrée subrepticement dans un décor de film.

20h30 Eglise de Gruchet-St-Simeon. 
J'avais craint que Gentil-Prof n'ait fait une sélection pifométrique d'oeuvres sur deux seuls critères : la nationalité du compositeur et la présence de 5 bémols minimum à la clé. "Mais il y a 12 bémols !?!", s'était écriée, outrée, une violoniste à l'ascendance indubitablement corsico-marseillaise. Mais ces craintes se sont avérées infondées : Gentil-Prof s'amuse à nous raconter, en petits épisodes émaillés d'anecdotes, que séparent à chaque fois une des oeuvres jouées, la folle épopée du Groupe des Cinq contre Tchaïkovsky. D'abord farouchement opposés (ce traître de Tchaïkovski était vendu aux idées occidentales (l'impérialisme brahmsien, sûrement)), puis rapprochés par de timides tentatives de réconciliation, au fur et à mesure que certains des Cinq mettaient un peu d'eau dans leur vin folkloriko-nationaliste. Je me surprends à souhaiter que les musiciens finissent de jouer, pour découvrir vite, vite, la suite du feuilleton.

21h30 Entracte, la placette de Gruchet, entre la mairie et l'église.
Un échange entre les musiciens et son public "Ah fichtre, vous avez une belle marque de violon dans le cou, hein... Vous savez, ma belle-mère était violoniste, elle a fait tout le conservatoire à Paris. Elle était très douée, je crois. Puis elle s'est mariée, elle a fait un beau mariage, d'ailleurs. Vous voyez, il était hors de question qu'elle accompagne son mari dans les grandes soirées mondaines, c'était dans les années trente, en robe de cocktail, décolletée, avec une marque dans le cou ! Alors elle a arrêté le violon, du jour au lendemain.. Une autre époque...! ". Mais que fiche-je là en jean-baskets ? Mon royaume pour une robe longue et des talons bobines !

22h Eglise de Gruchet. 
SI je me suis sincèrement réjouie de faire la connaissance d'adorables pièces comme les Poèmes Japonais d'Ippolitov-Ivanov, je ne m'attendais pas au choc de l'Andante funebre et doloroso du 3è et dernier quatuor de Tchaïkovski. Les interprètes sont superbes, le quatuor, constitué pour l'occasion, pourrait sérieusement songer à se pérenniser (les détails ne trompent pas : un beau son homogène, une belle écoute entre musiciens, qui leur permettent de déjouer les pièges-à-mauvais quatuors : les pizz' !) L'église, un peu étourdie par la masse d'information sonore à traiter, avait jusque là  tendance à embourber le son des cordes, mais elle s'avère subitement plus coopérative, maintenant que les musiciens ont mis la sourdine, et le son des cordes, toujours vigoureux, mais moins dense, moins complexe, redevient limpide, et confortablement arrondi par l'église. Les conditions sont idéales pour se laisser envoûter par ce quatuor, dépouillé à l'extrême, qui a effectivement un petit quelque chose de chant liturgique orthodoxe. Une fois n'est pas coutume, c'est le second violon qui tient le rôle principal, je l'aurais peut-être imaginé encore plus archidiacreuse, cette déclamation sur corde de sol, le choeur de cordes en arrière-plan..

Gentil-Prof avait astucieusement programmé des choses plus guillerettes pour se remettre de cette oeuvre poignante : une adorable Rêverie orientale de Glazounov, qui fait la part belle à l'alto et à la gouaille de la clarinette, des 'Esquisses sur des thèmes hébraïques" de Krein. Qui est Alexander Krein, je n'en sais rien, John Williams, lui, sait. Il y a comme un petit air de famille entre ces Esquisses et Le Terminal. Ou La Liste de Schindler - coucou, le petit motif en quintes descendantes !

23h30 
Le salon de Madame de S., où s'étalent à leur aise trois piano - dont deux demi-queue -  un orgue, une demi-douzaine de guéridons et fauteuils Louis XVI, et la moitié d'un musée d'art pictural :  Madame S. fait une entrée de diva, en tailleur blanc, les yeux étincelants, et s'installe dans un fauteuil, un éclat de rire écumant et joyeux aux lèvres, une flûte de champagne au bout de ses doigts quasi-centenaires. La ville de L. doit à Madame de S. ainsi qu'à son industriel de mari - deux fous de musique - le Jam Potatoes, probablement le seul festival de musique au monde à se tenir dans un hangar à patates, et la saison classique de L. Ainsi, quelques décennies folles, glorieuses, anodines, et deux guerres mondiales derrière elle, elle s'offre le luxe de punir d'un sourire narquois le violoncelliste qui au moment de prendre congé, dit se réjouir de la retrouver "l'année prochaine".

00h30  : Départ de L., mais pas avant que les parents de Gentil-Prof ne débouchent une exceptionnelle bouteille de Meursault. Il n'en fallait pas plus pour que Gentil-Prof se lance dans un grand plaidoyer pour les études de Sevcik, l'opus 8, l'opus 2 cahier x, les bienfaits thérapeutiques, violonistiques, la posologie idéale, etc, etc. Puis vient le moment de rentrer à Paris après quelques heures d'autoroute, retour à Paris, très tôt ou très tard, il faudra beaucoup de café (Selecta) le lendemain.

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Alexander Kopylov, Polka pour quatuor à cordes
Mikhaïl Ippolitiv-Ivanov, Deux Poèmes japonais, 
Piotr Tchaïkovski, Andante cantabile pour clarinette et quatuor à cordes,
Nikolai Rimsky-Korsakov : Allegro en si bémol majeur pour quatuor à cordes,
TchaÏkovski : Extrait du 2è quatuor à cordes
Nikolaï Artsybushev, sérénade pour quatuor à cordes
Aleksander Glazounov : Rêverie orientale pour clarinette et quatuor
Tchaïkovski : 3è quatuor à cordes op. 30, andante funebre et doloroso
Aleksander Krein, Esquisses sur des thèmes hébraïques op.12

4 Comms':

Andanteconanima at: 12 juillet 2013 à 08:19 a dit…

Aaaah, baguenaude et musique : le programme de la chroniquette idéale ! De quoi se consoler du ralentissement de l'activité concertique.

Des interprètes inspirants pour l'auteure, une playlist pleine de pépites inconnues et l'impression de lire un amusant pastiche de Flaubert (ah si, ah si, la soirée chez madame S...). Franchement, que demander de plus ?

Bel été à toi !

{ Klari } at: 12 juillet 2013 à 08:31 a dit…

Ravie de te retrouver par ici !

'Pépites inconnues', c'est tout à fait ça. merci à G-P d'avoir dégoté ces oeuvres là. Où a t'il trouvé les partitions, mystère...

(et moi qui ai relu quelques pages de Proust avant d'écrire la chroniquette. Flaubert. Bon. Mais c'est néanmoins un magnifique compliment que tu me fais !!)

Andanteconanima at: 12 juillet 2013 à 22:00 a dit…

Oh si Flaubert un peu quand même : la Normandie, un salon façon Vaubyessard, et le regard décalé de l'auteur(e) sur le romantisme...

(Il est certes vrai que Proust n'était pas le plus grand fan de Flaubert. Nul n'est parfait ;-) !)

{ Klari } at: 13 juillet 2013 à 11:55 a dit…

Et il n'aurait pas aimé Harnoncourt non plus ! Sapajou !

" le plaisir réservé à ceux qui ne pouvant faute d'argent constituer un médaillier, une pinacothèque, recherchent les vieux noms (noms de localités, documentaires et pittoresques comme une carte ancienne, une vue cavalière, une enseigne ou un coutumier, noms de baptême où résonne et s'entend, dans les belles finales françaises, le défaut de langue, l'intonation d'une vulgarité ethnique, la prononciation vicieuse selon lesquels nos ancêtres faisaient subir aux mots latins et saxons des mutilations durables devenues plus tard les augustes législatrices des grammaires) et en somme, grâce à ces collections de sonorités anciennes, se donnent à eux-mêmes des concerts à la façon de ceux qui acquièrent des violes de gambe et des violes d'amour pour jouer de la musique d'autrefois sur des instruments anciens"

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