jeudi 11 avril 2013

Trois concerts Viennois


14 Comms'
Le week-end dernier, c'était camping au Musikverein de Vienne.

Vendredi soir, l'ORF-Radio Symphonie Orchester Wien rejouait l'effroyable et terrorisant Skandalkonzert, dont les ouvreurs en activité fin mars 1913 se rappellent encore avec effroi. Seconde école de Vienne, quand tu nous tiens. Le lendemain, le Philharmonique de Vienne (dans son antre mythique, la Grosses Saal du Musikverein) proposait un programme Schoenberg/Brahms/Brahms & Schoenberg. Quelques heures plus tard, toujours au Musikverein, mais dans une autre salle du bâtiment, la Brahmssaal, le concert des familles musiciennes Koncz et Ottensamer. Quant à la visite guidée (dont j'aurais eu grand besoin, je n'ai pas arrêté de me perdre dans ce bâtiment démesuré), je l'ai manquée à deux minutes près.

Ainsi :

LES BILLETS
Les billets du Musikverein sont ma-gni-fi-ques : gris et blancs, une police en relief légèrement dorée. De petites oeuvres d'art qui feront de beaux marques-pages, de beaux souvenirs. Les billets du Philharmonique de Vienne sont, eux, décevants : deux-trois mentions imprimées sur du papier de caisse enregistreuse. Mais peu importe, tant que j'en aie un en ma possession. A vrai dire, la chasse au billet-pour-le-Philharmonique-de-Vienne a considérablement égayé mon week-end.

LES PANTALONS GRIS DES WIENER PHILHARMONIKER
Tradition oblige, veste noire, veston gris clair et pantalons gris à rayures sont de rigueur pour les musiciens. En traversant un banc de Philharmoniker pour rejoindre le concert du samedi après-midi, je constate avec effroi que les pantalons sont dépareillés : gris hétéroclites, rayures d'inégales épaisseur. Les traditions se perdraient-elles ?

C'est ainsi qu'un Philharmoniker affamé ne peut plus faire la queue incognito au stand à saucisses le plus raffiné du monde - à mi-chemin de l'Albertina et du Staatsoper, excusez du peu :

(stand qui propose des Käsekrainer exceptionnelles - des saucisses au fromage !)


LES CHAUSSURES
Mes loyales chaussures, censément confortables et suffisamment élégantes pour un concert, m'ont lâchée le premier jour du week-end. Petite déchirure du cuir du contrefort. Bim, ampoules. L'opération Compeed n'a pas suffi, il a fallu investir dans une paire de godillots vendus pré-éculés. Aller en baskets au Musikverein ? Plus jamais. Ma dignité a difficilement résisté à l'assaut d'escarpins brodés, de sandales délicates, et de souliers vernis. Les Viennois s'habillent pour aller au concert, vous savez.

ESCALIERS
Lesdits godillots aux pieds, je pouvais escalader sans grimacer de douleur les escaliers du Musikverein (l'architecte du Musikverein a également dessiné les escaliers de Hogwarts, je crois) : le premier soir, j'ai descendu une volée de marches, grimpé une autre, me suis frayé un chemin au travers d'une horde de violonistes, traversé un couloir de service, monté deux-trois étages, longé un couloir au plancher grinçant, et enfin, emprunté un escalier vermoulu, qui, mène non seulement à mon siège d'Orgelbalkon, mais aussi au toit du Musikverein (la porte était verrouillée).

Ce qui devait arriver arriva, je me paumai à l'entracte et du me résoudre à suivre la faction hongroise des musiciens de l'ORF-RSO Wien, qui s'en allait prendre air frais et nicotine. Le samedi après-midi, je manquai de peu mon escalier vers la Galerie. Après que les ouvreurs du Musikverein m'ont refusé l'accès à demi-douzaine d'escaliers différents, je trouve enfin le mien : juste derrière un escalier secret près de la sortie principale, se niche une discrète volée de marches, qui, elle, mène à la galerie. Inévitablement, encore une Klari en perdition à l'entracte.

L'ACCENT AUTRICHIEN
"siesäaahrrrtzzenzwèè ?" me dit d'un air interrogateur mon voisin d'Orgelbalkon. Je hoche la tête, subodorant qu'il me demande si j'étais assise à côté. Le lendemain, eurêka ! Zwèèèè signifie bien évidemment "deux", le numéro du siège qui m'était attribué.

LES MUSICIENS
ORF RSO Wien : à les écouter jouer les Kindertotenlieder, j'ai réalisé que je n'avais jamais écouté de vrai Mahler auparavant. Ces musiciens ont appris à jouer Mahler avant d'apprendre à marcher, non ? Le son, les phrasés, les accents, sont d'une évidence, d'un naturel bouleversants. Sans affectation, au contraire, on croirait entendre la filiation avec les shtetl et les verts alpages du Tyrol. Oui, je les aurais volontiers kidnappés, qu'ils me jouent à la maison une intégrale des symphonies.

Le Philharmonique de Vienne. La Rolls des orchestres (je préfère les Aston Martin, j'avoue). Le Schoenberg est sublime, évidemment, le Brahms aussi, c'en deviendrait vexant. Et soudain, le miracle : le début de l'Andante du concerto pour piano n°2. J'ai longtemps cru qu'il y avait là un solo de violoncelle : erreur ! disent ces musiciens. Pas un solo, oh non, de la musique de chambre. Certes, le violoncelle est exposé, mais les altos, juste à côté, les oreilles grandes ouvertes, assurent un délicat arrière-plan, leur son complètement, délibérement, fondu avec celui du violoncelle solo. Le hautbois approche à pas de loup, se met à jouer, sans qu'on le réalise, c'est qu'on a du mal à le distinguer du violoncelle qu'il accompagne avec tant de prévenance. Et quand le pianiste les rejoint, les yeux rivés sur ses partenaires, il confère à son piano une arrière-couleur de hautbois viennois. A ce niveau-là, ce n'est même plus de l'orchestre ..

Les Philharmonikerin. Et moi qui pensais que seuls les non-Autrichiens s'amusaient à compter les femmes de l'orchestre, à la télé, pendant le concert du nouvel an, mais non, mes voisins de derrière s'adonnent eux aussi à ce petit jeu. Ils ont dénombré une Bratschistin, je proteste, c'est une seconde violonne ! Total, 4-5 violonistes, 2 violoncellistes, 1 flûtiste, et une préposée à la grosse caisse.

Les altos du Philharmonique de Vienne. Ils jouent dans la plus belle acoustique du monde connu, ils le savent, en sont fiers, alors qu'on les entende ! Il y en a, des premiers pupitres de cordes d'orchestres 'normaux', qui devraient jouer avec l'engagement des derniers pupitres d'alto de cet orchestre.
Quant aux non-altistes, le Rondo alla Zingarese avec lequel s'est achevé le concert (pas besoin de bis après un morceau aussi réjouissant, joué ici par la concurrence) s'est chargé de les faire briller : les cordes, les vents, les cuivres, les solistes des cordes et la clarinette solo en particulier, qui se jette sous son pupitre pour changer illico son anche, avant de se lancer dans un magnifique solo pré-gershwinien que je n'aurais jamais osé imaginer chez Schoenberg.

La faction Berlino-Vienno-Philharmoniquienne. Un des moments forts du week-end, le concert des familles Ottensamer et Koncz, fils et pères, pères qu'on pourrait sans peine imaginer tenir la conversation suivante :
"Mes fistons sont devenus respectivement clarinette solo du Philharmonique de Berlin et de Vienne, et toi, quoi de neuf à la maison ?
"Oh rien... Tu sais, j'en ai un qui est passé par le Philharmonique de Vienne ET par celui de Berlin, l'autre est chef d'attaque des seconds à Vienne".

Mais, aussi talentueux et attachants fussent-ils, ils ont osé commettre l'inexcusable : retirer au dernier moment le duo pour violon et violoncelle de Kodály du programme. La remplacer par du Massenet remouliné pour clarinettes et cordes. Du Massenet, bon sang de bonsoir. Je me suis retenue in extremis de partir en hurlant " Mon Kodály ?! Vandales ! Je viens de loin, moi, pour l'écouter !", et suis restée. En bougonnant.

Bien m'en a pris, car la sonate de Poulenc pour deux clarinettes valait le déplacement. Les deux Ottensamer ont cabotiné un instant, faisant mine de se chamailler sur la hauteur idéale du pupitre. Quelques chutes de partitions - au beau milieu du morceau - n'ont pas réussi à troubler quelques minutes de musique extraordinaire. Les deux frères jouent la sonate comme un seul homme, même son, même respiration, même gestes, avec un petit côté rentre-dedans qui donne à la sonate un superbe relief.

La sonate de Ravel aussi, pour violon et violoncelle, valait le détour. Je ne suis pas sûre de l'orthodoxie des pizzs-tiens-et-si-on-découpait-une armoire-normande-à-la-hache, peu importe, tant pis, ou tant mieux, le Ravel perd son petit coté photo sépia empoussiéré (qui m'énerve au plus haut point) et retrouve de fringantes couleurs technicolor. Et quand je ferme les yeux pour mieux les écouter, j'ai presque l'impression d'entendre un mini-Chamber Orchestra of Europe : même énergie, même irrésistible impact sonore et surtout, la même joie de jouer.

LES CHEFS
Michael Tilson Thomas. Il m'a fait une impression déplorable à Pleyel, il y a deux ans. Re-belote cette année. Goûts, couleurs, peu importe. De toute façon, je soupçonne les Wiener Philharmoniker de se débrouiller comme des grands quelque soit le monsieur sur l'estrade.
Quant à Cornelius Meister, je me réjouis de le revoir l'année prochaine à Pleyel. De le voir, serait-il plus exact d'écrire, car de derrière mon tuyau d'orgue, je n'apercevais guère que le haut de son crâne.

LA SALLE
Melle Nekkonezumi la Violoniste a bien résumé la chose à son retour de Vienne : "Le Musikverein est plus qu’une salle, c’est comme conduire une Rolls alors que d’habitude tu marches à pied".

Cette salle - en plus d'être de toute beauté - tolèrerait n'importe quoi. Vous êtes assis derrière l'orchestre ? Pas de problème, on entend superbement l'orchestre, et même les solistes ! Vous voyez le gigantesque crescendo pour un bataillon percussions très bruyantes dans l'une des 6 Pièces pour orchestre de Webern ? Un crescendo apocalyptique qui fait trembler ma chaise (imprudemment située à deux-trois mètres seulement au-dessus de la grosse caisse), et m'évoque des sensations guère différentes de celle qu'une innocente taie d'oreiller peut ressentir au milieu du cycle essorage. La grande salle du Musikverein ne bronche pas. Elle encaisse le plus terrifiant des crescendos tout en garantissant la lisibilité d'une orchestration éhontément touffue, sans faire mine de saturer. Je ne peux pas m'empêcher de me demander si Schoenberg aurait orchestré différemment s'il s'était fait les oreilles dans une autre salle de concert..

ET AUSSI :
Les gâteaux, les mignons petits singes 'Franz Liszt' de la Haus des Meeres, les Bruegel l'Ancien et les gigantesques canapés du KHM, les cafés, au lait, sans lait, à la crème fouettée, les Strudel au fromage blanc ... !
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CONCERT n° 1 : ORF RSO WIEN (vendredi 5 avril)
ORF RSO Wien, Cornelius Meister (dir), Christiane Oelze (sop), Iris Vermillion (mezzo)

„Skandalkonzert“ vom 31. März 1913
Anton Webern : Sechs Orchesterstücke, op. 6
Alexander Zemlinsky : Vier Gesänge nach Texten von Maurice Maeterlinck, op. 13 ; Die Mädchen mit den verbundenen Augen, op. 13/2 ; Und kehrt er einst heim, op. 13/5 ; Lied der Jungfrau, op. 13/3 ; Die drei Schwestern, op. 13/1
Arnold Schönberg : Kammersymphonie Nr. 1 E-Dur, op. 9; Fassung für Orchester (1913)
Alban Berg : Zwei Orchesterlieder nach Ansichtskartentexten von Peter Altenberg, op. 4 ; Sahst du nach dem Gewitterregen den Wald?!?!, op. 4/2 ; Über die Grenzen des All blickest du sinnend hinaus, op. 4/3
Gustav Mahler : Kindertotenlieder nach Gedichten von Friedrich Rückert


CONCERT N°2 : WIENER PHILHARMONIKER
Michael Tilson Thomas (direction), Yefim Bronfman (piano)

Schoenberg : Thème et Variations pour Orchestre, op 43b
Brahms : Concerto pour piano n°2,
Brahms : Quatuor pour piano n°1, op.25, orchestration d'Arnold Schönberg

CONCERT n°3 : Ensemble Ottensamer-Koncz

Bach : Triosonate Es-Dur, BWV 525; Fassung für zwei Klarinetten und Bassklarinette
Händel : Passacaglia aus der Cembalosuite g-moll, HWV 432; bearbeitet von Johan Halvorsen
Vanhal : Triosonate für Violine, Klarinette und Basso continuo (Klavier und Violoncello) Es-Dur, op. 20/5
Poulenc : Sonate für zwei Klarinetten
Ravel : Sonate für Violine und Violoncello
Koreny : „The Pinky Clarinotts“ für drei Klarinetten
Kreutzer : Trio für zwei Klarinetten und Viola (Violoncello) Es - Dur
Gál : Serenade für Klarinette, Violine und Violoncello, op. 93
Schagerl : Potpourri für drei Klarinetten (Rossini, Massenet, Gardel)
Staar : „3R1S“ für drei Klarinetten, Violine, Violoncello und Klavier, op. 26/1

14 Comms':

Philippe[s] at: 12 avril 2013 à 13:36 a dit…

Après 3 jours de Vienne et 8 de Berlin, je ne PEUX PLUS voir les saucisses en peinture.
Et la Schatzkammer, ça t'a plus ?

{ Klari } at: 12 avril 2013 à 17:39 a dit…

Héhéhé :-)

(je t'avoue que je ne suis guère fan de la Currywurst berlinoise)

Oui beaucoup, mais j'ai surtout préféré les départements Egypte et Grèce Antique du KHM, ainsi que les Kunstkammer ! Et par-dessus tout, les Bruegel l'ancien (l'un d'entre eux a d'ailleurs rejoint mon fond d'écran au bureau)

Isabelle A. at: 12 avril 2013 à 21:48 a dit…

Super ce compte-rendu! Merci !
(Manquait la photo des godillots...)

Philippe[s] de l'escalier at: 13 avril 2013 à 19:20 a dit…

Les billets du Musikverein que j'ai reçus sont très dorés, effectivement !
(j'ai aussi une cartounette d'abonné)

{ Klari } at: 16 avril 2013 à 09:53 a dit…

Veinard !

(moi j'ai une cartounette de Miglied :-p)

{ Klari } at: 16 avril 2013 à 09:54 a dit…

@Isabelle A: nan, ces godillots sont vraiment trop moches !

{ mimylasouris } at: 16 avril 2013 à 12:03 a dit…

Une photo des beaux billets, alors ?

(Les Käsekrainer me rappellent le réveillon à la Currywurst d'il y a trois ans...)

Philippe[s] de l'escalier at: 16 avril 2013 à 22:02 a dit…

Mi-glied : tu es un demi-membre de la société des amis du Musikverein ?

{ Klari } at: 18 avril 2013 à 00:06 a dit…

@Mimy : bon, je vais voirt si je peux faire un addendum photographique à la chroniquette.

@Philippes[s] : exacemen !

{ Lutins anonymes } at: 8 mai 2013 à 17:13 a dit…

Chers Wiener,

Juste une petite notification courtoise pour vous remémorer qu'il vous reste moins de 24h pour honorer votre partie du contrat. Et nous rendre ce qui est à nous (je aide, ça commence par un K***).

Si le colis n'est pas là demain 15h, nous ne pourrons plus donner d'assurance sur les négociations ni garantir votre propre sécurité.

Aussi, dans l'intérêt de tous, veuillez agréer, etc.
L'Amicale des Lutins Masqués du Klariscope

{ farfadets de brocéliande } at: 8 mai 2013 à 17:14 a dit…

Rendez-nous Klari ! Rendez-nous Klari !

SINON...

{ les tubistes philadelphistes } at: 8 mai 2013 à 17:21 a dit…

Why don't you release Klari's pencil ?
Why don't you release Klari's pencil ?
Go release Klari... Your Mama wants her Klari... Your Daddy wants his Klari...
Why don't you release Klari's pencil ?
Why don't you release Klari's pencil ?

{ David Charognard } at: 8 mai 2013 à 17:22 a dit…

Si jamais elle ne revenait pas, j'ai un très beau site et j'aime beaucoup le tuba : http://hope52era.skyblog.com .

{ Klari } at: 24 juin 2013 à 23:26 a dit…

Coucou !

(voui, suis de retour)
(trop de boulot, trop de fatigue, pas d'envie, pas de mots)

SInon, comment vas-tu ?

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