mardi 11 décembre 2012

L'anti-Schumannophobie - chapitre III : la botte secrète du Chamber Orchestra of Europe


5 Comms'
… il [le C.O.E] pris son temps et risqua la botte secrète du Grazois*, qu'il possède seul au monde..
Théophile Gautierscope

Prendre son temps, c'était crucial, certes. De même qu'on ne jette pas un morceau de viande dans la poêle sans l'avoir au préalable attendrie, puis laissée mariner, le Chamber Orchestra of Europe avait su doser l'intensité de l'offensive anti-schumannophobie sur la durée. Phase 1 : faire rire. Phase 2: impressionner. Ces deux premières phases de l'Opération menées de main de maître, j'étais dès lors une victime désignée pour la botte secrète du C.O.E. La bataille était à moitié gagnée, je venais à ce deuxième concert 100% Schumann le sourire aux lèvres, certaine de me régaler.

C'est dans le Concerto pour piano qu'ils ont choisi de mettre en branle la machinerie impitoyable qui devait, en quelques instants à peine, finir d'annihiler ma Schumannophobie. Les tâches avaient été au préalable réparties par pupitres :

Discrètement, l'orchestre veillait à assurer un arrière-plan sonore somptueux, les cordes produisant un son d'une immense douceur, fondu dans le son du pianiste.

Au piano, Nicolas Angelich le Magicien : un son improbable, doux et lumineux. Chaque note scintille  comme un petit flocon de neige, note après note, les fauteuils et les murs de la salle de concerts de la Cité disparaissent et laissent place à un paysage hivernal, magnifique et austère. Petit à petit, on comprend enfin qu'on n'entendait pas un son de piano, mais les pas du promeneur qui s'enfoncent dans la neige. Fichtre alors. On est dans le Voyage d'Hiver.

Trois-quatre minutes plus tard, le hautbois, qui attendait patiemment le moment propice, lance l'hallali, profitant du petit jeu de question-réponse avec le piano. Une petite boule suspecte s'installe subrepticement dans ma gorge. Je n'ai pas le temps de reprendre mes esprits qu'un peu plus tard, le clarinettiste assène le coup de grâce (5'56) : un discret solo, tout doux, on n'entend pourtant que lui. Je plonge une main dans la poche de ma veste, dédaignant la cuillère à pamplemousse que j'avais pris soin d'y placer, pour attraper un mouchoir.

Et ce n'était pas tout : Le reste du concerto. Le bis (oh, le bis) du pianiste. La symphonie n°2 et ses interventions féroces des violoncelles, ses solos de vent dans le 3è mouvement : de hautbois, de flûte, de clarinette, et j'aurais même juré entendre du cor anglais. Et un petit "blup" d'i-phone.

Mais surtout, l'accord qui restera dans les annales comme le 'La du siècle' et qui, évidemment, a été coupé au montage (mécréants!) :

Retour de l'entracte. Brouhaha habituel d'orchestre. Les vents gazouillent, les cordes gratouillent avec enthousiame, les cuivres brament. François Leleux lance un petit coup d'oeil à droite, à gauche, embouche son hautbois et sans prévenir, lance le la, tout d'abord discret, qui enfle irrésistiblement jusqu'à ce qu'il n'y ait plus d'autre choix que de s'accorder. Le la continue de résonner - mais quand respire-t'il ? - empêchant musiciens et spectateurs de reprendre gratouillis, conversations et autre gazouillis. Quand il est enfin certain que tous sont accordés, il accepte alors de decrescender. C'est un decrescendo lent, imperturbable, qui s'attarde un instant autour du piano, puis franchit sans difficultés la barre du pp, descrescende encore un peu pour frôler le pppp. Vers le cinquième ou sixième p, mes oreilles ne perçoivent plus grand-chose, mais mon petit doigt m'assure que quelque chose continue d'agiter l'air à la bonne fréquence. Le silence s'installe, perdure et me voici tout chose d'avoir assisté à la création mondiale de la Variation sur un La pour hautbois et orchestre par le Chamber Orchestra of Europe itself.

(et ne croyez pas tout ce qu'on raconte sur Internet. Je ne suis pas totalement déschumannophobifiée non plus, simplement soulagée de ne plus jamais à avoir à écouter de symphonies de Schumann en concert. Sérieusement, où trouverais-je une combinaison chef-orchestre-soliste plus idéale ?)
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Aussi : Louis le Classique, Joël, Thierry Vigne,
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*Vous voulez que je vous dise ? Si ce n'est pas Harnoncourt qui a inventé la terrible plan en 3 étapes "faire rire - impressionner - émouvoir", je mange mon chapeau.

5 Comms':

{ Jules Biron } at: 11 décembre 2012 à 13:42 a dit…

Comment ça "Trois-quatre minutes plus tard" ? Moi c'est au premier solo de hautbois (c'est à dire cinq secondes après le début) que j'ai les larmes aux yeux !!!

Merci, j'avais zappé la vidéo sur le site de la Cité. (hiiiiiiiiiii violoncelliste chérie derrière Angelich)

{ Jules Biron } at: 11 décembre 2012 à 13:55 a dit…

(Mais euh, il la cache avec sa tête.)

{ Klari } at: 11 décembre 2012 à 15:54 a dit…

Ah non, moi, le premier solo de hautbois, il ne me fait rien (malgré ma hautboïophilie avouée)

(et bien regardécoute la symphonie, alors !)

Anonyme at: 13 décembre 2012 à 16:37 a dit…

Ca vient ...
Essaie encore ...

http://www.youtube.com/watch?v=whcaNI4BN8A

http://www.youtube.com/watch?v=ZAg_goewuG4

http://www.youtube.com/watch?v=5w6yJbV5iCU

(et trouve-toi l'enregistrement intégral !!!)


Signé : un ami qui vous veut du bien.

{ Klari } at: 13 décembre 2012 à 18:02 a dit…

Ohlala ! je préférais encore quand tu me recommandais Sevcik (zut pour les diacritiques)...

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