vendredi 23 novembre 2012

Guérison d'une Schumannophobie par le Chamber Orchestra of Europe - Chapitre 2


11 Comms'
Où en étions-nous ? Dans la chroniquette précédente, on a vu l'état avancé de ma schumannophobie et la première étape du Plan Diabolique Anti-Schumannophobie qu'avait concocté le Chamber Orchestra of Europe : faire rire. Passons à la deuxième étape du Plan :


Etape 2 - Impressionner.
(seule consigne : tous les moyens sont bons)

Faire s'accorder l'orchestre sur le la de M. Leleux
"Ben quoi, un la est un la" vous entends-je d'ici grommeler. Après tout, ce n'est qu'un monsieur ou une dame qui joue un la d'un air morne pendant que les collègues feignent de s'accorder.
Sauf qu'au COE, le "la" est donné par François Leleux. Entre un la-tout-court et un la-Leleux, le décalage est snsiblement le même qu'entre la trottinette que vous aviez demandé pour Noël et les clés de l'Aston Martin que, médusé, vous découvrez sous le sapin.

J'avais commis l'erreur funeste de planifier mon cours de hautbois bi-mensuel deux petites heures avant le concert du C.O.E. : j'avais donc encore, tout frais dans l'oreille, mes coassements approximatifs en forme de "la". Le choc est rude, insoutenable, quand retentit le "la" de M. Leleux, un de ces "la" timbrés, impérieux, avec lesquels on charmerait sans difficulté un petit troupeau de cobras. Ma sacoche à hautbois, installée sur mes genoux, n'en mène pas large, elle se doute que je suis à deux doigts de l'abandonner dans une poubelle.
Le concert n'a pas encore commencé, je suis déjà clouée à mon fauteuil.

Voir le C.O.E. jouer
Il y a des orchestres que j'aime écouter et aime bien regarder, d'autres que j'aime énormément regarder, mais moins écouter (les américains, notamment), et il y a ceux que j'observe les oreilles grandes ouvertes, les yeux rivés sur mon pupitre-chouchou du moment.

Au C.O.E, je n'ai pas de pupitre-chouchou. Ou trop de pupitres-chouchoux. Si je veux avoir le temps de les examiner tous un petit peu, je dois rationner mon temps d'observation. Regardons un peu les bois : souvent, dans d'autres orchestres, la différence soliste / coéquipier saute aux yeux : le soliste, lui, se penche en avant pour amorcer une phrase, dessine des arabesques du pavillon de l'instrument. Il est heureux d'être là et le fait savoir. Le co-pilote, placide, égrène ses rares notes d'un air désolé, en mode économie d'énergie. Les huit bois du C.O.E sont particulièrement en verve pour ce Schumann, et, sans avoir au préalable révisé la disposition des bois en orchestre, on serait bien en peine de distinguer les solistes des solistes-adjoints, à voir - et écouter - les quatre binômes respirer et phraser comme un seul homme.

Peu après, mon regard abandonne les altos à regrets (certains appuient la moindre note d'un sourire, d'un petit coup de menton, quelle joie de jouer) au profit de la violon solo, aux épaules irrésistiblement éloquentes : un frémissement des trapèzes ? Accent ! Contraction du deltoïde droit ? Attention aux nuances ! Et quand sa queue de cheval se met à bondir impétueusement, tout l'orchestre sait qu'il faut cavaler vers le finale toutes voiles dehors. Un jour, j'emmènerai un(e) balletomane voir le C.O.E.

Cependant les stars de cette soirée sont indubitablement les violoncelles. Ils ne sont que cinq. Cinq ? j'ai recompté plusieurs fois, j'ai peur d'en oublier, pensez-vous. Le pupitre a l'impact, la puissance d'un pupitre pléthorique à la Cleveland-en-tournée-Nobody's-Left-Behind (vous vous rappelez du Mendelssohn à 11 violoncelles ?). Mais ils ne sont que cinq. Mais cinq grands fauves, qui ont momentanément troqué leur crinière léonine pour un violoncelle :
  • Fauve n°1, mon préféré, j'avoue. Lui, il regarde constamment à gauche, à droite, derrière. Si un ploum coïncide avec un pon! des bois, il va échanger un petit regard complice avec le bois en question. Si les violoncelles doivent passer le thème aux violons, il le fait, mais avec un sourire et un clin d'œil. Je ris. Je me régale. Mais si mes oreilles se calent sur ce qu'il regarde, il me semble écouter la musique plus intelligemment et mieux comprendre ce qu'il se passe.
  • Fauve n°2, c'est la préférée des spectateurs du C.O.E, qui, concert après concert, tombent amoureux comme des mouches, subjugués par son beau visage concentré. Digne partenaire de Fauve n°1 en ce qui concerne les clins d'oeil et les regards musicaux. 
  • Superbe Fauve n°3, elle se jette sur sa partition comme d'autres sur d'innocentes gazelles. Je suis à deux doigts de monter une pétition pour que le trio Leopold (snif, c'est fini), où elle violoncellisait,  reprenne son activité. La signeriez-vous ?
  • Fauve 'Clin d'oeil' n°4. Le chouchou de l'Escogriffe. L'Escogriffe, que j'avais emmené écouter le concert du C.O.E. de septembre dernier, est persuadé d'être le récipiendaire d'un clin d'œil et d'un gloussement discret après les tigoudougouploum! rigolos qui concluent le dernier mouvement du concerto pour violon n°4 de Mozart. J'en doute, il ne veut pas en démordre. Très bien.
Le dompteur violoncelle solo, lui, est plus flegmatique. C'est tout à fait compréhensible. On n'impressionne des tigres qu'en faisant montre d'un calme à toute épreuve.

Mais ces ingrédients, quoique nécessaires, ne suffisent pas. Ni un François Leleux (même si ce n'est pas du luxe pour le solo de hautbois qui inaugure Manfred) ni un C.O.E. ne suffisent à produire un Schumann capable de tromper mon Schumannophobimètre intégré. J'ai pourtant déjà essayé le Schumann made in C.O.E., chou blanc. Il faut un ingrédient supplémentaire :

Yannick Nézet-Séguin (l'élément X)
D'une, quand je le regarde diriger, je dois réprimer une folle envie de bondir sur scène, chiper le violon d'un des musiciens, et me mettre à jouer (faire semblant de jouer). Très bon signe.

De deux, la densité d'évènements, d'informations, dans le Schumann que j'entends est astronomique. L'avantage d'une formation comme le C.O.E, c'est d'avoir à la fois l'impact d'une grosse formation ultra-vitaminée, mais aussi la lisibilité d'un effectif chambriste : on peut mettre en valeur tous les détails qu'on veut dans tous les coins, faire se juxtaposer des caractères différents en même temps, on entend TOUT.

Nézet-Séguin ne se prive pas d'exploiter les possibilités cihohiennes et au lieu de nous proposer un Schumann selon le traditionnel et très ennuyeux modèle hystérique-alangui-hystérique-amorphe-frénétique-torpide, il nous mitonne un Schumann ragaillardi, plein d'énergies et de surprises (je vous jure, on dirait du Beethoven). Les violons, languides, se mettent à chanter un peu tristement ? Qu'à cela ne tienne, on va demander aux altos d'aboyer impérieusement pour réveiller un peu ce petit monde ! Une grande série d'accords pontifiants ? Certes, oui bon d'accord , mais on va les phraser ces accords, les jouer chacun un peu différent, un majestueux, un inquiétant, et un dernier un peu taquin, pour raconter au public une histoire passionnante, toute en rebondissements et en changements de caractère vivifiants.

Et c'est ainsi, qu'à ma plus grande surprise, je n'ai pas décroché du concert et en suis ressortie toute contente. Moi à qui cinq mesures de Schumann suffisent amplement à me plonger dans un profond sommeil. Qui l'eut cru ?

Et quand est-ce qu'ils ont bien pu répéter tout ça ? 
Voilà qui est bien mystérieux. Estimons grossièrement le temps de répétition. Sur la page facebook du C.O.E,on lit qu'ils ont commencé à répéter l'après-midi du lundi précédent ce week-end de concerts.

Soit 24h. Disons vingt heures pour ménager quelques temps morts (on est où?), quelques blagues-de-chef, grande institution musicale s'il en est, et une ou deux pauses-cigarette. Soit 1200 minutes.

Pour répéter un nombre d'œuvres conséquent, tant en nombre qu'en volume. Voici le nombres de pages sur le conducteur* des œuvres à répéter :

Soit 1,8 minute par page.
Je ne comprends pas. Je bloque.Pour rendre chaque mesure aussi intrigante, mettre en valeur tant de détails dans les œuvres jouées, je ne vois pas comment on peut tenir les délais de répétition, à part en faisant jouer l'orchestre à toute vitesse en répétition (hop, hop, hop, plus vite !) et en se contentant d'aboyer des instructions "verbe+complément".

Et encore.
Allez comprendre.

Bientôt, l'étape 3 du Plan Diabolique Anti-Schumannophobie !
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Samedi 3 novembre, 20h - Cité de la Musique
Chamber Orchestra of Europe (C.O.E.), Yannick Nézet-Séguin (direction), Renaud Capuçon (violon)

Schumann : Manfred, Concerto pour violon, Symphonie n°3 'Rhénane'. 
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* Conducteur : partition géante pour chef d'orchestre.

11 Comms':

{ Joël } at: 23 novembre 2012 à 14:54 a dit…

J'ai visionné et écouté le concert de samedi hier soir. Manque de bol, on n'entend que la fin de l'accordage, donc pas de François Leleux. Pour le reste, c'était magnifique...
Sinon, en tant que spectateur, je dois avouer que mon cœur balance entre les fauves numéros 2 et 3.

{ Klari } at: 23 novembre 2012 à 15:38 a dit…

Oui, ils ont osé coupé l'accordage du dimanche, tu imagines !

Sinon, en tant que spectateur, je dois avouer que mon cœur balance entre les fauves numéros 2 et 3.
Huhu. Voilà qui ne m'étonne pas. Tu vois, si je devais en emmener qu'un seul sur une île déserte, et bien, je.....
Ah, je n'arrive pas à choisir !

{ Djac Baweur } at: 23 novembre 2012 à 19:08 a dit…

Je n'en démords pas non plus : tu voulais dire flegmatique, avec un "f",parce que sinon tu compares le violoncelle solo à un phlegmon géant, en gros - pas sûr-sûr qu'il apprécie ^^

{ Klari } at: 23 novembre 2012 à 22:04 a dit…

Pfffff.

Ce n'était qu'un archaïsme de ma part :

FLEGME n. m. XIIIe siècle, fleume, fleugme ; refait au XVIe siècle. Emprunté, par l'intermédiaire du bas latin, du grec phlegma, « glaire ».
1. Syn. ancien de Lymphe (on écrivait Phlegme). 2. Toujours au sing. Faculté de rester aisément calme et maître de soi. C'est un homme d'un grand flegme, qui a du flegme.

{ Coralia Galtier } at: 26 novembre 2012 à 15:56 a dit…

Encore un magnifique article Klari, bravo! J'aime beaucoup la comparaison violoncelles-fauves ;-) Inédit, mais intéressant! Toute petite correction pour ton tableau excel: tu peux ajouter 3h de répétition lundi (14h-17h puis 18h-21h), 3h samedi matin et 3h dimanche matin. Et lundi, nous étions toujours à la Cité pour d'éventuels raccords pour l'enregistrement de DG! Bilan: des musiciens complètement sur les rotules lundi soir...zzzzz....

{ Klari } at: 26 novembre 2012 à 16:57 a dit…

une petite (?!?) correction : mais ce planning de répétitions est absolument inhumain ! Que fait Sud Seconds Violons ? Dire que je fatigue après cinq petites heures de répétition le dimanche...

J'ai écouté une première moitié de l'Air du Temps sur l'enregistrement COE-Schumann, et je dois avouer avoir retenu un cri d'horreur quand l'ingé-son a avoué avoir choisi des micros qui atténuaient un peu la "puissance" sonore du C.O.E. Mais c'est affreux ! (et moi qui songeait acheter l'enregistrement à sa sortie)

{ Klari } at: 26 novembre 2012 à 17:09 a dit…

je vais quand même certainement me le procurer (soupir)

Jules Biron at: 26 novembre 2012 à 19:37 a dit…

La violoniste fauve n°2 <3

Tiens, du coup j'écoute ça : le concerto pour piano avec Pires, Abbado et le COE http://www.musicme.comwww.musicme.com/#/The-Chamber-Orchestra-Of-Europe/albums/Schumann:-Piano-Concerto-Op.54;-Piano-Quintet,-Op.44-0028946317921.html #dieuquecestbeau

{ Klari } at: 26 novembre 2012 à 21:33 a dit…

ViolonCELListe Fauve n°2, non ? ;-)

(et oui, je me suis permis de m'inspirer de ta réaction à la suite de leur concert de mars dernier)

{ Jules Biron } at: 27 novembre 2012 à 13:30 a dit…

Oups, bien sûr. (l'émotion)

{ Klari } at: 27 novembre 2012 à 22:58 a dit…

Ne pleure pas. Elle reviendra. (quelques risettes pour te faire patienter !)

Et de la claribolle de compétition !

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