dimanche 11 novembre 2012

Blablascopie : Mathieu Rolland, altiste (2è partie)


8 Comms'
Voici la suite de de cette Blablascopie, où après avoir établi dans la première partie que Mathieu Rolland est altiste, élucidé comment il l'est devenu, nous nous interrogerons sur le rôle d'un altiste d'orchestre, prouverons qu'il est tout à fait possible de tourner en rond autour d'une ligne, et résoudrons un peu le mystère du proto-plus-ou-moins-co-soliste.
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Klari : Donc. Tu es altiste en orchestre. Ça veut dire quoi ?

M. Hé ?

K. Qu'est-ce vous faites ?

M. Hé ? De l'alto, pardi !

K. M'enfin ! Vous n'êtes ni tout à fait des seconds violons, ni des violoncelles, bon sang. Qu'est-ce que vous faites ?

M. Notre rôle ? Mais pose-moi des vraies questions ! Alors. L'image d'Epinal sur la partie d'alto dans l'orchestre, c'est que c'est la partie des "violons ratés", la partie de "remplissage". C'est faux et archi-faux ! C'est chez nous que se situe - à mon sens, hein - la véritable énergie dans les cordes : les premiers violons peuvent toujours s'exciter, faire des machins, des forte, si ce n'est pas soutenu au centre, ça tombe à plat. C'est là où se situe l'énergie rythmique et c'est nous qui faisons le son homogène - ou pas - des cordes.


K. le liant entre basses et aigus ?

M. C'est ça. Nous contribuons pour beaucoup à l'impression de cordes pleines, ou au contraire, de cordes un peu maigrichonnes. Souvent les acoustiques des salles aussi, c'est pénible, font qu'on entend moins bien le médium malgré la volonté des instrumentistes. Tu entends comme des premiers violons perchés sur des violoncelles, ça sonne creux.

K. Comme un squelette sur échasses.

M. Euh oui. Creux. Alors qu'il faut du ventre, du bide. Souvent, les chefs, ou même les collègues à côté, vont avoir l'impression de n'entendre que nous, parce que l'alto, de près, a forcément plus de volume qu'un violon, puisque c'est plus gros. Mais acoustiquement, si à cinq mètres le violon projette de manière très claire, très intense, l'alto se disperse : plufff, à cinq mètres, plus d'alto. C'est une partie du rôle des altos : faire comprendre que même si ça parait beaucoup trop fort pour le chef ou les collègues de l'orchestre, dans la salle, ca va être tout juste ce qu'il faut pour le public.

K. Ah oui ? Il y a des chefs qui vous demandent de jouer moins fort alors que.. ?

M. Ah oui oui oui. "les altos c'est trop fort" par-ci, "les altos, une nuance en moins" par-là, mais en fait, il faut compenser !

M. Maintenant, le rôle des altos a évolué avec le temps. Alors, ça a un petit peu changé avec le répertoire contemporain, les compositeurs n'ont plus de scrupules à faire jouer quoi que ce soit aux altos.

K. Prosaïquement, ça veut dire quoi ? Plus de notes ? C'est plus difficile ?

M. Oui, oui, entre autres, pas que. Tout simplement, nous sommes plus souvent mis en avant. Déjà chez Mahler, puis chez Bartók ou dans le répertoire contemporain, le pupitre d'alto aura de plus en plus de solos à jouer, et nos parties vont gagner en complexité. En gros, on va vers une uniformisation de ce que tout le monde joue, en termes de difficulté et de rôle ! Il n'y a plus cette opposition entre ceux qui accompagnent et ceux qu'on met en avant. Alors que chez Mozart, ou Haydn, tu trouveras plutôt des parties de notes répétées en croches, des parties d'accompagnement, pour les altos.


K. Ce n'est pas plutôt le job des violoncelles, ce genre de choses ?

M. mouiii, enfin, non, ils ont un rôle de basse, eux. C'est un rôle d'accompagnement aussi, mais différent. Musicalement différent. Mais oui, enfin, en gros, ça reste un accompagnement.

K. C'est un accompagnement, mais c'est différent ?

M. Mais ce n'est pas du tout la même chose !

K. ???

M. Une ligne de basse. Les basses ont souvent des lignes.

K. ???

M. Mais si, voyons, un rôle d'accompagnement, ce sera des croches répétées, des notes qui alternent entre deux notes, des choses comme ça, c'est TRES différent à jouer. Certes, ça reste de l'accompagnement, mais la façon de faire est différente. Ce ne sont pas des parties pareilles. Ca parait assez évident, non ?

K. Non. Je ne vois pas pourquoi des basses ne pourraient pas jouer des croches répétées, elles ? Et pourquoi les alto ne pourraient pas jouer de 'ligne' ? Et pourquoi des croches répétées ça ne serait pas une ligne ?

M. Mais une ligne c'est une ligne !

K. ????

M. Des blanches à jouer, par exemple !

K. ??

M. Une ligne !! Une ligne à chanter !! Une ligne !!

K. ???
Je ne comprends pas comment tu différenties basses et 'milieu'. On tourne en rond, là.

M. (s'en va chercher, en grommelant, le conducteur de la 104 de Haydn). Grmblmbl, je vais trouver un exemple (tourne des pages en ronchonnant). Evidemment, je touve exactement l'exemple inverse. Grmblmbl, là les altos doublent les violoncelles, pffff (tourne d'autres pages).

(soudain son visage s'éclaire)

Mais oui, réécoute le début de la 40è ! Là, tu vois vraiment les rôles respectifs milieu et basse : les basses font des ploums, ce n'est plus une fonction de ligne mais un rôle de ploum, et les alto font tagadagada-tagadagadaga,

K. ah.


M. et les violons font la mélodie au-dessus. Faire des ploums, c'est pas la même sensation, c'est pas la même manière de faire que tagadadigui- tagadagidou, tu vois ce que je veux dire ?

K. Oui. (il faut savoir quand ne pas insister. mais si vous voulez en savoir plus sur les tigoudoudigi de la 40è de Mozart, allez lire sa passionnante et très accessible thèse sur le sujet)

M. Voila, ce sont des rôles complémentaires, mais très différents. Attention, même chez Haydn ou Mozart où on joue ce genre de tigoudoudigui d'accompagnement, ce serait une erreur funeste de penser qu'il faut le jouer de facon secondaire, effacée. Au contraire, sans engagement, si on ne porte pas une attention soutenue à chaque bout de croche d'un accompagnement de Mozart, si ce n'est pas solide, que ce soit rythmiquement ou par le jeu des dynamiques, ceux qui jouent la mélodie, les premiers violons par exemple, peuvent toujours s'époumoner, même avec les meilleurs violons du monde, ça sera toujours bien tristounet si derrière il n'y a pas un centre 'second violon / alto' pour fournir un accompagnement vraiment moteur.

K. Pfiouu. Et si on passait aux différents rôles dans le pupitre d'alto ?

M. Ok. Le tuttiste, c'est un instrumentiste, entre guillemets, lambda, dans un pupitre de cordes. Par exemple, violoncelle tuttiste. Alto tuttiste. Ou Alto du rang.


Ferdinand Le Chat. Miaoumiaoumiaou.

K. Tu veux être interviewé, Ferdinand ? Tu préfères l'alto ou le violon, dis ?

M. Proto-co-soliste. Déjà, dans un pupitre, il y a un soliste ou deux, selon les orchestres. Il va se charger de jouer les solos, quand il y en a. Mais il est aussi responsable du pupitre, musicalement surtout, mais aussi humainement : il représente le pupitre. C'est lui l'interlocuteur du chef. Si le chef a un truc à demander aux altos, il le demande au soliste.

Quant au co-soliste. Il remplace le soliste quand celui-ci n'est pas là, sinon il joue à côté, au premier pupitre, sur la chaise d'à côté. Le rôle du co-soliste étant de communiquer ce que fait le soliste.

K. C'est-à-dire ? Les musiciens derrière ont la même partition que vous, pourtant.

M.  Oui, mais. Tout n'est pas écrit sur la partition, loin de là : une place d'archet pour jouer tel ou tel passage,  telle vitesse d'archet, telle décision de phrasé, etc.. A charge du cosoliste de reproduire exactement ce que fait le soliste afin que le premier pupitre soit bien visible de tous les autres musiciens derrière. Le premier pupitre doit être solide, cohérent. Quand ceux de derrière lèvent le nez et regardent ce qu'il se passe, il faut qu'ils soient en mesure de comprendre immédiatement ce qu'il faut faire. Si les deux de devant ne jouent pas exactement pareil, le message est flou, par ailleurs, tout le monde dans le pupitre n'a pas forcément le soliste dans son champ de vision. Bref, le co-soliste joue les courroies de transmission.

K. Tu me dis qu'il y a tout plein de choses non écrites sur la partition : coups d'archet, phrasés. Que se passe-t'il si l'information n'est pas transmise et si les "gars" derrière ne jouent pas tout comme le premier pupitre ?

M. Ca ne joue pas. C'est moyen. C'est bof-bof ! On joue les notes en rythme. Et c'est tout ! C'est mort !

K. Et le proto, dans le proto-co-soliste ?

M. Ça c'est compliqué, ce sont des affaires internes à l'Orchestre, je suis arrivé en finale au concours d'alto solo l'année dernière, et comme je suis arrivé en finale..mais grmbjqui, kam harruar portofolin tim dhe nuk mund të paguajnë për bukë në furrë, është budalla, unë me të vërtetë të kërkuar një fetë bukë e përhapjes me lajthi, d'où le proto, avant le 'co'.

Du coup, le fait d'avoir passé ce concours fait que, de facto, j'endosse souvent le rôle de co-soliste. J'ai remplacé le soliste quelques fois, et j'ai joué le solo d'alto des Wesendonck-Lieder à Pleyel. Tu l'écris ça, hein, tu l'écris !!

K. Oui, oui.

Fin de la deuxième partie de cette blablascopie. D'une, pour vous remercier d'avoir lu jusque là, l'irrésistible vidéo de la 40è télécommandée. De deux, si vous le voulez bien, on en garde un peu pour plus tard : qu'est ce qu'il peut bien fabriquer dans des orchestres amateurs dans son temps libre, cet altiste ? 

8 Comms':

{ DavidLeMarrec } at: 12 novembre 2012 à 00:50 a dit…

Toujours très chouette, merci à vous deux ! :)

(Et ça me permet d'arrêter de flooder sous la chroniquette COE-Schumann.)


Deux questions.

Question n°1 : Si les altos "surnuancent" pour être entendus, cela ne conduit-il pas :
- à un durcissement du son d'orchestre (chacun sait qu'un alto c'est tout râpeux) ?
- à un alignement instinctif du son du reste de l'orchestre ? (je suppose que ça dépend du degré de maîtrise et de professionnalisme dudit orchestre)

Question n°2 : Les compositeurs qui ne font chanter que le soprano et la basse, ce n'est pas ce qu'on appelle de mauvais compositeurs ? Ou alors c'est le grand Lully, remarquez. Finalement, je n'ai rien dit.


Deux remarques approbatrices.

Remarque approbatrice n°1 : Je suis toujours frappé par le décalage profond entre les opinions politiques majoritaires des musiciens (en tout cas, de tous ceux avec qui j'ai eu ce type de conversation) et l'organisation extrêmement hiérarchisée des orchestres. Sans même évoquer la douloureuse question des salaires, le fait que ce soit la même personne qui tienne les soli, donne les départs, vérifie les coups d'archet et soit l'interlocuteur du chef m'ébaubit toujours - ce sont tout de même des tâches très différentes, à moins de trouver un démiurge supérieur à tous. Or, c'est avant tout la niveau instrumental qui le détermine, non ?

Remarque approbatrice n°2 : Pour avoir vu un orchestre professionnel régional de haut niveau (Sud-Ouest de la France, quelque part entre La Rochelle et Cahors) ne pas harmoniser ses coups d'archet (certains poussent quand d'autres tirent) ni son vibrato (devant c'est mode "concerto de Tchaïkovski", au milieu on fait semblant, au fond on pose le doigt sur la touche), je confirme, s'il était besoin, la déclaration de Mathieu : ça sonne pas très beau, brouillon, mou...
Comme par hasard, dans les concerts où ils faisaient l'effort de se concerter, le résultat était magnifique.


Splendide petit troll pour finir.

Petit troll : La mauvaise réputation de l'alto ne tient tout de même pas totalement du mythe, les classes ont réellement été, par le passé, des mouroirs à violonistes ratés. La preuve. Mais je m'empresse de dire, pour éviter le chocolat empoisonné - ou pis, le bannissement à vie -, que ce n'est plus le cas aujourd'hui. Disons que cela explique la légende - et aussi pourquoi l'orchestre de la RTF sonnait si mal...

{ Klari } at: 19 novembre 2012 à 23:00 a dit…

Hello !

Bon, je vais voir si je peux obtenir un complément de réponses à tes questions. Enfin, peut-être. Si tu es sage. C'est que je les trouve un peu trolliennes, hein, tes questions :-p

=> L'alto ce n'est pas râpeux. Tu dois confondre avec le tartuleuil.

Quant à ta remarque approbatrice n°1 : entièrement d'accord. Ce sont les mêmes problèmes que dnas le monde du travail -non musical. On parachute des gens à des postes qui demandent des compétences à la fois techniques / humaines / manégériales / etc, etc, sur la base de leur numéro de classement à la sortie de certaines écoles,etc.. BREF.
(je m'en vais grogner, je me calme, on en recause)
(même s'il y a des gens très biens qui sortent desdites écoles)
(REBREF)

Remarque approbatrice n°2 : OH OUI !

Troll : en général, il faut regarder de l'autre coté, le temps que le troll s'en aille en se dandinant ;-)

(le délai de réponse, ce n'était pas le troll, c'était la crève !)

{ DavidLeMarrec } at: 19 novembre 2012 à 23:29 a dit…

Oh. :(

=> L'alto ce n'est pas râpeux. Tu dois confondre avec le tartuleuil.

Que nenni, le brouan claque et ne râpe pas, jamais. Ce n'est pas chez ce noble instrument qu'on entendrait ces crissements rauques...


(Au passage, je ne suis pas sûr de maintenir ce que j'ai dit sur le succès de ces chroniquettes. |:-o Tous tes lecteurs te tenaient la bouillotte ? Ils sont passés où ?)

{ Joël } at: 19 novembre 2012 à 23:57 a dit…

Que nenni, le brouan claque et ne râpe pas, jamais. Ce n'est pas chez ce noble instrument qu'on entendrait ces crissements rauques...
Ça dépend beaucoup de qui en joue, aussi, s'agissant de l'alto au moins, parce que bizarremment, après sept heures équivalent TD (en vrai, six heures à agiter les bras devant des étudiants), ben, le mien il produit des sons que je n'avais jamais entendus en concert (heureusement !).
M.... et j'ai joué le solo d'alto des Wesendonck-Lieder à Pleyel. Tu l'écris ça, hein, tu l'écris !!
Il y en a même qui ont eu le privilège de l'entendre :-)

{ Krazy Kitty } at: 24 novembre 2012 à 20:57 a dit…

Oooh, faudrait que je le traduise et que je le fasse lire à mes copains d'orchestre qui se marrent quand le chef se lamente qu'on manque d'altistes. (On est 4. Y a 26 violons, 8 violoncelles et 2 basses. La Klangbalance en est toute perturbée.)

Du coup j'attends avec impatience la suite sur les orchestres amateurs.

(Quant à cette histoire d'alto râpeux, si moi j'arrive à faire en sorte que ça ne crisse pas, un professionnel ne doit pas avoir de problème. Grmblndj.)

Et je m'en retourne travailler mes tigidigadou.

{ Klari } at: 26 novembre 2012 à 12:15 a dit…

Oh, en fait, je ne pensais pas la publier, la 3è partie, je me disais qu'il avait suffisamment eu la parole comme ça, cet escogriffe.

Mais s'il y a des preneurs, je vais la mettre au propre (qu'est ce qu'on peut massacrer le français, à l'oral. j'ai beau essayer de garder le caractère parlé, il faut enlever des triples verbes et finir des phrases qui ne se finissent pas. Et ça vaut pour moi auss, d'ailleurs).

Quant à cette histoire d'alto râpeux... : Exactement !

Bons tigidigadoux !

{ Joël } at: 26 novembre 2012 à 13:43 a dit…

Pour la seule interview que j'ai faite, je n'ai pour ainsi dire pas eu de retouches à faire. Il y a des personnes qui arrivent, comme ça, à dire des choses intelligentes de façon organisée, du premier coup. Je trouve cela assez exceptionnel...
Il y a aussi ceux qui disent des banalités sans prononcer d'incorrection (typiquement les hommes politiques), cela m'impressionne beaucoup moins. C'est d'ailleurs à se demander si la langue de bois n'est pas une méthode inventée pour être en mesure de prononcer rapidement des phrases correctes qui donnent une impression d'intelligence alors qu'elles ne veulent rien dire.
Je crois qu'on peut très bien se contenter d'un français un peu maltraité pourvu qu'il y ait un contenu intéressant, non ? En tout cas, moi, j'en veux bien de cette troisième partie.

{ Klari } at: 26 novembre 2012 à 15:23 a dit…

Mais il est très intelligent, mon escogriffe ! Et très structuré !

le problème était que nous étions vraiment en mode discussion, plutôt qu'interview. Thé sur la table, chat sur les genoux (ou sur la table). Forcément, un lot non négligeable de "ben, voilà", de phrases très orales qui ne passent vraiment, vraiment pas à l'écrit.

"se contenter d'un français un peu maltraité". Non. Pour que ce soit lisible, il faut vraiment retraiter un peu. Finir des phrases, ôter quelques répétitions, ajouter quelques bêtises, etc...

j'en veux bien de cette troisième partie.! Yihou ! Deux lecteurs potentiels ! Et bien c'est parti !!

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