lundi 5 novembre 2012

Blablascopie : Mathieu Rolland, altiste.


3 Comms'
Voici les Blablascopies ! Les chroniquettes de concert, c'est bien, mais voici, histoire de varier le menu, la première d'une série d'interviews - qu'on appellera en bon français une "blablascopie". N'ayant jamais fait d'interview (ce n'est pas facile du tout, gargl !) j'ai choisi de me faire les griffes sur Mathieu 'L'Escogriffe' Rolland, altiste de son métier. Mais comment peut-on être altiste ?

Klari. Mathieu, que fais-tu ?

Mathieu. Des gratouillis à Ferdinand le Chat.

K. (regard furieux).

M. Tu m'as dit de dire des bêtises ! Bon. Ce que je fais. Mon activité principale c'est : jouer de l'alto, à l'Orchestre Colonne, en tant que tuttiste et, humm, proto-plus-ou-moins-co-soliste. Par ailleurs, mon activité secondaire, secondaire en terme de temps et d'investissement, mais toutefois très importante pour moi, est la composition. Enfin j'essaie. Aussi, je me lance dans la gestion et l'administration de la musique, au travers du master de la Sorbonne, en vue, de, comme son nom l'indique...

K. ...gérer et administrer de la musique !

M. Voilà ! Le quand, comment, quoi, est encore indéterminé, des collègues et moi avons un projet de création d'orchestre dans les tuyaux.

K. Commençons par le commencement. Tu joues de l'alto. Comment tombe-t'on dans ce genre de marmite ?

M. En fait, j'ai commencé par le violon. D'après la légende familiale, mes parents m'ont demandé un jour si j'avais envie de jouer d'un instrument. Il se trouve qu'un mois avant, les professeurs du conservatoire étaient venus faire une démonstration de quatuor à cordes à l'école, et la seule chose que j'avais du en retenir, c'est violon, je leur ai dit, "violon" ! Un peu au pifomètre, donc.

Par contre, le choix de l'alto, c'est déjà autre chose. Quelques années avant de changer d'instrument pour de bon, j'avais donné un concert de quatuor à cordes, mais à l'alto. Je n'avais pas joué grand'chose, mais, mine de rien, la petite graine était semée. Je me suis rendu compte à cette occasion que c'était un rôle que je tenais beaucoup plus facilement que celui de violon. Etre au centre du quatuor, c'est beaucoup mieux que se la péter en premier violon. Tu reformuleras un peu, hein ?

K. Oui, oui, ne t'inquiète pas (hinhinhin). Mais pourquoi pas second violon ? Tu te serais aussi retrouvé au centre du quatuor, mais sans avoir à changer d'instrument ?

M. Ah non ! Passer à l'alto, c'est se démarquer ! Il y a ce petit côté 'je fais de l'alto, moi', ce petit côté excentrique qui fait du bien à l'ego. On joue un rôle discret, mais central. Quant au moment où j'ai pris la décision de passer à l'alto, c'était une conjonction de circonstances : j'étais à l'Orchestre Universitaire de Montpellier, on avait besoin d'altos, un copain de l'orchestre venait de décider de reprendre le cursus-conservatoire, après tout, pourquoi pas moi aussi. Par ailleurs, on a besoin, en province du moins, de grands élèves d'alto dans les conservatoires - pour compléter les rangs de l'orchestre. Les profs apprécient aussi d'enseigner à des adultes. Ca s'est engrainé, et au bon d'un an d'alto au conservatoire, je me suis dit 'bon allez'.

K. Bon, allez ?

M. Et oui.

K. "Bon allez" ? C'est-à-dire ?

M. Et bien voilà ! J'ai vu que ça marchait bien.

K. Et après ?

M. Quoi après ?

K. Et bien, après ?

M. Ah ! La suite ? Après, toute une batterie de conservatoires, Montpellier, Rueil, Paris. Puis Orchestre Colonne. Par contre, j'étais entre-temps devenu trop vieux pour frapper aux portes des deux 'gros' conservatoires. Ce n'est pas toujours facile d'être "hors-réseau CNSM"... Ceci dit, le plus important, rétrospectivement, c'est de suivre les enseignements de bons profs. Et j'ai eu la chance de travailler avec Françoise Gnéri* et Vincent Aucante**, par exemple.

Françoise Gnéri est spécialiste (je pense qu'elle ne m'en voudra pas de dire ça) des cas bizarres. A Rueil-Malmaison, elle le revendiquait : elle aime choisir des élèves chez qui elle perçoit un potentiel musical, mais qui, en même temps, ne sont pas tout à fait conformes au standard, un peu bancals. Elle nous recadre, elle nous remet d'aplomb pour permettre au potentiel qu'elle a décelé de s'exprimer. Elle est très très portée sur la posture, les gestes, la détente. Du coup, on revient sur des concepts de base : sur les doigts de la main gauche, la tenue d'archet, mais c'est fondamental, ça renforce une technique de base saine.

Quant à Vincent Aucante, c'est plus un adepte de l'approche 'Yoda et Maîtrise de la Force', mais ses cours sont absolument essentiels, aussi. Pendant l'heure de cours, on discutait énormément, mais à chaque fois, on ressort pourtant complètement révolutionné dans sa façon d'aborder l'instrument. Beaucoup, beaucoup, beaucoup de cordes à vides. Un Prélude de Bach dans l'année. Un ! A jouer très très très lentement..

K. mais c'est du dhrupad ?!?

(NdlK : c'est peut-être le moment de vous proposer un intermède musical avec une vidéo d'une master-class d'une autre immmmmmenssissime altiste, qui, manifestement, fait faire une exercice très "Yoda et maîtrise de la force" à son élève. Au début, on est perplexe. Puis, on entend l'évolution du son de l'élève.

et, le lien avec le dhrupad (une discipline de chant classique indien), c'est que les dhrupadeux adorent explorer les transitions d'une note à l'autre. Pour grossir grossièrement un gros trait. Fin de l'intermède)

M. ...du dhrupad ? Carrément, oui ! Pour lui, le but du jeu, c'est la recherche du son. Il va mettre de côté les questions de posture, tout ça. Il est dans une logique inverse à celle de Françoise Gnéri, pour qui il faut d'abord chercher une posture pour faire de la musique. Lui, il cherche la musique, la posture, les bêtes détails logistiques couleront de source, en fonction de l'objectif musical qu'on définit. Du coup, ce sont deux approches ultra-complémentaires. On peut appliquer ce que dit l'un pour obtenir le résultat que veut l'autre, et vice-versa.

K. Qu'est ce que tu appelles "recherche du son", au juste ?

M. Un travail sur le son. La présence du son. Aller chercher la musique au plus profond, sans se contenter de jouer joli, ou brillant. Jouer des concertos, c'est une chose, très difficile, d'ailleurs. Mais aller chercher quelque chose de plus, c'est bien compliqué.

K. Ca se fait comment ?

M. L'archet, tiens ! Le son ! Aussi, rendre l'énergie d'une oeuvre. C'est-à-dire, essayer de concevoir un morceau dans sa globalité, de a à z, et non comme une suite de petits bouts à dompter techniquement. ("c'est dans les doigts, youpi") Même travailler un seul mouvement d'un concerto, c'est assez idiot. Un concerto, c'est un tout, et il faut essayer de bâtir une interprétation à partie d'une vision d'ensemble du concerto. Tiens, par exemple, le concerto pour alto de Bartók !

K. Aaaaah !

Intermède musical n°2 :


M. dans le Bartók, le but du jeu va être de créer des contrastes importants entre ces parties. Si on joue les parties lyriques, avec lyrisme, mais pas assez, et les parties rythmiques un peu trop mou, le concerto sera un peu mollichon, terne. Il faut identifier les parties du concerto et les caractères qu'on veut leur donner : y aller pour de bon rythmiquement, puis changer drastiquement de caractère, de mode de jeu. Afin que des paysages sonores puissent s'installer.

Flûte ! J'ai oublié de mentionner Marie-Paule Milone, violoncelliste, chanteuse et pianiste acompagnatrice, et aussi, après tout pourquoi pas, prof d'alto. Elle, elle aime bien s'attacher aux détails harmoniques à l'intérieur, par exemple. Sur du Schumannn, par exemple.....

K. Beeeeeuuuurk !

M. ... essayer de comprendre ce qu'apporte une note, selon le contexte. Est-ce une fin de phrase, ou, au contraire, les prémices de la suivante. Qu'est ce que le piano fait dessous ? Comment la jouer, la finir, ou pas, c'est selon. Elle va beaucoup insister sur la dynamique corporelle, on se sent 10 fois plus libre de jouer après un cours.

A cet instant, alors que Ferdinand le Chat faisait un boucan pas possible dans son bac à litière, nous décidâmes d'en garder un peu pour le prochain numéro : qu'est-ce qu'un altiste peut bien fabriquer dans un orchestre pro, ou pire, dans des orchestres amateurs ? Qu'est-ce que c'est qu'un alto-proto-co-soliste ? A suivre .. !
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* Françoise Gnéri : ex-alto solo de l'Opéra de Paris, professeur au CNSM de Lyon.
** Vincent Aucante : musicien au pedigree plus qu'impressionnant, ex-alto-co-solo au Philharmonique de Radio-France, ex-alto solo du Münchner Philharmoniker, alto solo du Gewandhausorchester de Leipzig (hiii). Pas trace de ce musicien sur youtube, évidemment, je vous mets en lien une vidéo d'une zuuuuuperbe 9è de Beethoven, où vous devriez l'entrapercevoir donner un départ vers 1'30 (le grand brun en face d'Herbert Blomstedt). Isabelle A., si tu me lis, cette vidéo est pour toi : plein de gros plans sur ton premier violon solo préféré !
*** Marie-Paule Milone : violoncelliste, professeur au CRR, CNR, Cr-machin de Rueil-Malmaison, ex-élève et assistante de János Starker, ce qui devrait suffire à vous faire pousser de petits "hiiii, hiiii" admiratifs.

3 Comms':

Isabelle A. at: 6 novembre 2012 à 15:34 a dit…

Repéré, Vincent Aucante. Et oui, merci pour le violoniste: il est terrible, je ne me lasse pas de le regarder!

{ Klari } at: 6 novembre 2012 à 18:39 a dit…

Et bien tant mieux, car la vidéo dure longtemps !

(il faudra alors que tu ailles un jour faire du tourisme à Leipzig..? Il parait que c'est une très jolie ville !)

{ LMC } at: 20 décembre 2016 à 10:11 a dit…

Merci pour cette interview, la façon dont elle est retranscrite est formidable, c'est aussi drôle qu'instructif !

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