lundi 29 octobre 2012

Quatuor Koncz


0 Comms'
Samedi 13 octobre 2012, 11h - Staatsoper, Mahlersaal
Quatuor Koncz (Christoph Koncz, Josef Hell, Robert Bauerstatter, Stephan Koncz)

Bigre, que j'étais impressionnée, quand j'ai commencé à lire le blog passionnant de Paris-Broadway. Tous ces voyages, tous ces concerts, au quatre coins de l'Europe, que dis-je, du monde ! Si vous m'aviez alors dit qu'un soir d'automne, je courrais prendre un avion sans prendre le temps de me changer*, pour écouter des musiciens entr'écoutés au détour d'une vidéo sur youtube, je vous aurais ri au nez. Comment aurais-je pu pourtant rester à la maison alors qu'en outre, Harnoncourt dirigerait trois symphonies de Haydn le soir-même, à côté, au Musikverein ?

Attendant l'entrée des musiciens dans la Mahlersaal de l'Opéra de Vienne, je ne peux réfréner un peu d'inquiétude : et si mon enthousiasme était un brin excessif ? Et si j'avais mis la barre trop haut après l'exploit des Hagen la veille ?  Et si, et si... Je pousse un gros soupir de soulagement quelques mesures après le début du Haydn : tout va bien se passer. J'avais momentanément oublié être à Vienne, où les partitions des quatuors de Haydn sont hachées menu dans les biberons des apprentis musiciens : impossible en effet d'y trouver un musicien incapable de jouer Haydn, me confie l'Ami Viennois, croisé quelques heures plus tard.

J'ai longtemps été jalouse de ces initiés qui comprennent, eux, les Blagues-de-Haydn, et se les racontent à l'envi aux entractes de concert. Quoi de plus vexant qu'entendre les voisins glousser sans comprendre de quoi il se retourne. Mais ces musiciens racontent si bien les Histoires-de-Haydn qu'il n'y a pas besoin de parler la Langue-de-Haydn pour rire avec eux. Au pire, il suffit de se caler sur la largeur des sourires du second violon, que le Gag-du-Presto égaie follement : "Plif! plif! chut ! (on y va ? non ! pas tout de suite) Plif ! Plif ! chut ! (bon, on y va, cette fois ?!?) Plif-Plif ! Youhou ! (c'est parti !)".

L'éventualité que le quatuor de Debussy soit un peu décevant ne me paraissait a priori pas à exclure. Un peu trop raide rythmiquement ? Ou exagérement délicat et éthéré, craignais-je. Rétrospectivement, j'aurais du me douter que des musiciens qui jouent Bartók comme ça (ahlala, mes aïeux) mettraient somptueusement en valeur les couleurs insolites, les gammes "exotiques" qui font la beauté de la musique de Debussy. Leur Debussy s'avère poétique mais costaud, on comprend immédiatement, tel qu'il est joué, la fascination qu'a exercée Debussy sur Bartók. C'est du Debussy qui n'hésite pas à montrer les dents à l'occasion, comme le premier violon, Christoph Koncz, avant de régler son compte à sa corde de sol dans le Passage-à-Chevrons-Très-Méchants du second mouvement avec un son coriace, charnu, drastiquement différent du son cristallin, un peu flûté, qu'il avait adopté pour le Haydn.

Parlant du premier violon, quelques heures plus tard, quand j'ai retrouvé l'Ami Viennois - un musicien ami d'ami d'ami - pour une Wurst-Party-Express, je lui racontais avoir écouté un superbe quatuor le matin même. Qui, qui donc, s'informe-t'il. Bien, un quatuor autour de deux frères, l'un au Philharmonique de Berlin, l'autre à celui de Viennne. Oui, mais qui? Les Koncz. Aaah, s'exclame-t'il, avant de commencer à chanter les louanges de Christoph Koncz, qu'il a eu l'occasion de côtoyer alors que ce dernier effectuait un remplacement de dernière minute d'un premier violon solo souffrant. C'est idiot, je n'écoutais d'une oreille, trop occupée à hésiter entre bière et Apfel gespritzt (miam) mais c'est qu'il était intarissable, l'ami viennois :  connaissance du répertoire, technique, oh la la, technique, intelligence musicale, et patati, et patata, tout est pensé, réfléchi, tout jeune et déjà chef d'attaque des seconds violons des Wiener Philharmoniker, patati, etc, etc.
J'aurais du prendre des notes.

Quant au quatuor de Beethoven, je suis passée à côté de la plupart de ses merveilles. J'aurais du l'écouter comme un quatuor, je l'ai écouté comme un concerto pour violoncelle. Mea culpa, mea maxima culpa. Mais qu'y puis-je, dès la première mesure, j'étais sous le violoncellichoc.
Au violoncelle, Stephan Koncz : lui, c'est l'ex-Wiener Philharmoniker muté à Berlin, apparemment resté en suffisamment bons termes avec ses collègues viennois pour conserver l'enviable droit d'enfiler l'uniforme veste noire/pantalon gris rayé des Wiener.

Sans conteste, il fait partie de ce club très restreint de violoncellistes pour lesquels les pendules s'arrêtent dès qu'ils daignent jouer un ploum. A la moindre note tenue, le moindre pizz, il se passe quelque chose, même les silences entre deux notes sont éloquents. Comment, pourquoi, je ne sais pas, le résultat est là, mais les intentions musicales s'expriment avec discrétion, sans ces astuces cousues de fil blanc : pas de nuances exagérées, pas de gros coup de vibrato, ou de phrasé gluant : son jeu incarne, je trouve, la parfaite synthèse entre sobriété et force de conviction.
Présence de soliste pour ce violoncelliste, qui toutefois n'enfreint jamais les limites de son rôle de violoncelle de quatuor : chacune de ses interventions sert à amorcer, confirmer, proposer, rehausser, rejoindre ou gentiment contredire ce que ces collègues viennent de, ou s'apprêtent à jouer.
Ajoutez à cela une technique insolente - pas un quart de note à côté, pas un soupçon de petit bout de trait savonné, pas le moindre chuintement compromettant d'archet. Si c'est le niveau standard des violoncelles du Philharmonique de Berlin, voilà quelques débuts d'explication quant au niveau stratosphériquement indécent de cet orchestre.
Applaudir ou prendre des photos, il faut choisir.

Ah, voila qui est mieux. Le Quatuor Koncz et l'immense lustre de la Mahlersaal
(Il y a des lustres pendus à tous les plafonds de Vienne)
Je pourrais arrêter là après avoir ajouté quelques mots à propos du quatuor (les quelques quatuors composés de musiciens d'orchestres que j'ai eu l'occasion d'écouter jusque là étaient bons, voire fort bons, mais ils ne m'avaient pas permis d'imaginer ça), à propos de l'altiste, au très très joli son, malheureusement un petit peu en retrait, me semble-t'il.

Mais mon intégrité bloguistique exige de vous raconter l'après. Après, je m'en fus attendre à la sortie, puisque j'ai fait suffisamment de chemin pour mériter un gribouilligraphe, n'est-ce-pas. J'attends quelques minutes, cinq, dix, pas de Quatuor Koncz en vue. Soit, je m'en vais, il me reste tant de cafés à visiter et de gâteaux à goûter dans cette ville idyllique. Un peu plus tard, au milieu d'un carrefour, sous une boîte à violoncelle, que vis-je ? Un Koncz ! 

Mon sang ne fit qu'un tour, je bondis, prenant une demi-seconde pour me répéter mentalement la liste de questions pointues sur les choix interprétatifs, la construction d'un son de quatuor, que j'avais préparées :

"- Hiiiiiiiiii ! Concert !! Hiii, hiii !
- Ça vous a plu ?
- Hiiii ! Debussyyy ! Hiii !
- .... il est rarement joué à Vienne, le quatuor de Debussy, ce quatuor est surtout joué par des quatuors étrangers en tournée, le quatuor Ebène, par exemple ....
- hi ?
- ... voilà mon frère.
- hi !?"

A cet instant, passe sur son vélo le chef d'attaque des seconds violons des Wiener Philharmoniker. L'idée que les deux extrémités du continuum de second violon se retrouvent en présence l'une de l'autre me donne le vertige. A une extrémité dudit continuum, moi, second violon amateur, allergique au bémols et aux triolets, à l'autre, le chef d'attaque des seconds violons d'un des tout meilleurs orchestres du monde. Évaluant l'improbabilité de cet évènement, très certainement contraire aux lois de la physique newtonienne, la surchauffe neuronale menace. D'autant plus que les deux frères Koncz me posent des questions d'une difficulté redoutable :
" - Vous êtes musicienne ?
- Oui ! Non ! Euh.. Enfin.. Oui  ! Pas vraiment ! Un peu ? Je ne sais pas ?"

.. avant de me pousser dans mes retranchements, alors que, je ne sais plus trop comment, je me retrouve à leur raconter que je vais écouter Harnoncourt (hiii) le soir même :
"- Harnoncourt ! Génial ! Il dirige quoi ?
- Haydn ! Trois symphonies, la Surprise, et euh, euh, les animaux-symphonies : l'Ours et le .... Poulet !"

Le Poulet de Haydn. Bon sang, j'ai dit le Poulet de Haydn. On se demande comment il traverse la route, celui-là.

(il ne me restait plus qu'à noyer ma honte dans un Glühwein)

-------
Haydn, Quatuor en ré majeur, Hob. III:79 (op.76 no 5)
Debussy, Quatuor en sol mineur, op. 10
Beethoven Quatuor en fa majeur, op. 59 n°1 (n° 7)
-------

0 Comms':

Enregistrer un commentaire

 

Mentions légales - Copyright © 2007-2012 Le klariscope. Tous droits sur les chroniquettes patati, patata.
RSS Feed. Ce blog est fièrement propulsé par Blogger. La template est signée dzignine d'après le modèle Minima-White