mardi 2 octobre 2012

Le Festival de Budapest à Paris


11 Comms'
Salle Pleyel, mercredi 26 septembre, 20h
Budapest Festival Orchestra, József Lendvay (violon), Iván Fischer (direction)

Quand, quelques instants avant le début du concert, j'entendis derrière moi une spectatrice sussurer à son compagnon de concert : "mmmm, il paraît qu'ils sont plutôt bons", je me frottai les mains d'un air chafouin, me réjouissant d'avance de sa surprise quand elle découvrirait la définition de "plutôt bons" selon ces intrépides hongrois.

Il fallait oser proposer ce concerto de Bartók très rarement joué, interprété par un violoniste inconnu au bataillon, à la bouille ronde et à la tignasse ébouriffée im-mar-ke-ta-bles, qui plus est accompagné d'un orchestre phénoménal ('plutôt bon' si vous voulez), mais peu médiatisé - en France. A posteriori, Lendvay s'impose comme une évidence pour jouer ce concerto étrange, dont le premier mouvement, introverti et discret, risque vite de paraître insipide sans un soliste présent, engagé pour le défendre. Le mouvement rapide mettra par contre en valeur ses indécentes qualités techniques, ainsi que la densité, la voracité de son son : il n'a aucun scrupule à émettre d'insupportables sons aigrelets en corde-à-vide, ou à violenter sa corde de sol, tant que cela reste au service de la musique.

On comprendrait aisément que le soliste goûte un repos bien mérité après le concerto avec un économique Bach, or c'est avec un invraisemblable Paganini qu'il prendra congé du public, qui essaie de le retenir pour un deuxième bis, en vain. Pourtant, j'aurai adoré écouter ça, par exemple. Ou ça. Ou ça ? Oh, pardon, c'était une vidéo du papa, celle-ci. (le jour où Kavakos raccroche son archet, Lendvay sera promu 'violoniste préféré'). Lors d'un autre concert de cette tournée, il aurait organisé une mini jam-session avec des collègues de l'orchestre. Je suis jalousie.

Plutôt bonne, cette 5è de Mahler, c'est le moins qu'on puisse dire. Le Mahler 'standard', disons, celui que j'ai le plus souvent entendu, il reste sage et propret, ronronne avec raffinement, sans élever la voix au delà d'un timide fortissimo (et c'est très très ennuyeux). Eux, ils nous proposent un Mahler d'Ostrogoths. Le son des cordes est somptueux, évidemment, mais pas que : comme le soliste, ils s'aventurent dans les extrêmes de la palette des couleurs possibles, alliant des aigus d'une délicatesse inouïe à des couleurs sombres et dégueulasses. Malgré l'épluchage soigneux du dictionnaire de synonymes, je ne trouve pas d'adjectif plus approprié que dégueulasse pour décrire ce son très particulier, dans lequel on perçoit le gémissement endolori d'un chevalet maltraité, des couinements plaintifs d'archet et le vrombissement chuintant de la colophane sur la corde. Son parfois peut-être vilain, mais quel impact !
Et il y a cette omniprésence du rythme, les notes sont pulsées, attaquées, grâce à quoi même les legato les plus chantants sont "rythmiques de l'intérieur" (Márta Kurtág serait contente). Au final, on obtient un Mahler-à-vous-faire-tomber-le-ciel-sur-la-tête.

Je suppose qu'on peut trouver cette lecture pas tout à fait orthodoxe, mais elle me parait tout autant fidèle au texte. C'est juste un Mahler qui préfèrerait Egon Schiele à Klimt. J'adore ce Mahler-déchaîné-de-fin-du-monde, et les musiciens aussi, apparemment. Le cor solo, qui se faufile entre les pupitres pour venir jouer son mini-concerto dans le troisième mouvement à côté du chef, jubile. Les premiers violons rient comme des baleines-mangeuses-d'homme. Les violoncelles ont abandonné leurs archets en coulisse, ils leur préfèrent des cravaches pour fouetter plus efficacement leurs instruments. Je me retourne vers mon voisin, pour observer avec satisfaction sa mine éberluée et ravie, il est tout bonnement séduit par ces musiciens qui transforment les pizz-tout-court en pizz Bartók et les pizz Bartók en pizz Godzilla.

Ce n'est qu'à la fin de la symphonie qu'on réalise qu'Iván Fischer a retenu ses fauves, qu'on devine prêts à se jeter au feu pour lui. Soit, le bûcher est prêt, il lâche la bride: l'orchestre rugit, s'élance, le son grossit encore (mais comment est-ce physiquement possible ?), et on prend part, pétrifiés sur nos sièges, à un final apocalyptique comme cette symphonie le mérite.

Quand on a tous fini d'applaudir, je reprends mon souffle, un peu hébétée, et me remets à compter les jours : c'est quand qu'ils reviennent ?
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Béla Bartók : Chants paysans hongrois, Concerto pour violon n°1
Gustav Mahler : Symphonie n° 5

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Aussi : Bruno Serrou, Palpatine,

11 Comms':

Ugolino Le Profond at: 2 octobre 2012 à 01:54 a dit…

Mahler standard sage, propret et timide ? Mais là c'était propre, spectaculaire et bruyant comme la plupart des symphonies de Mahler entendues à Pleyel ! La direction de Fischer, c'est du Maazel en mieux, et tout le monde joue clairement trop fort, avec des équilibres orchestraux faussés, comme quasiment toujours dans Mahler. Enfin, si c'était que ça...
L'orchestre est bien plus racé que d'autres mais retenu dans le giron du Mahler international par la direction superficielle et sans grand intérêt de Fischer.

C'était pas catastrophique, mais la direction de Fischer oscille beaucoup trop entre le "dans la bonne voie" et l'affreux (le deuxième mouvement, foiré d'un bout à l'autre). Je garde le trois et dans une certaine mesure le cinq, plus réussis que l'accoutumée sans être brillants, mais le reste...

{ Klari } at: 2 octobre 2012 à 07:48 a dit…

Hello Ugolino. Comment va ?

Décidement, nous n'avons pas reçu le même modèle d'oreilles au démarrage :-)

Ne tape pas trop fort sur Fischer ici, tu es chez une des ses principales fan ! Pourquoi le trouves-tu si mauvais ?

Et qu'as-tu pensé du violoniste ?

Ugolino Le Profond at: 2 octobre 2012 à 20:50 a dit…

Ce que je reproche à Fischer ? Les phrasés dans presque toutes les sections lentes, le rubato artificiel, les effets faciles, les choix de tempos presque toujours surfaits, la faiblesse des transitions, la rigidité de la forme... Je trouve que ça ne fonctionne que quand il laisse jouer l'orchestre, sans phrasé, en se contentant de battre la mesure.
Il y a nettement pire, mais c'est un chef qui pour moi n'a rien à dire, et compense avec des effets de manche, souvent peu cohérents entre eux, d'où la vague impression d'orthodoxie dans Mahler alors que c'est juste mal pensé.

Le violoniste, je n'en ai pas pensé grand chose. Bien dans le premier mouvement, des faiblesses dans le deux. C'était mieux que pas mal d'autres qui passent régulièrement par Pleyel, mais sur ce seul concert je me réveillerais pas la nuit.

{ Klari } at: 2 octobre 2012 à 23:46 a dit…

Vu. (pigé mais pas d'accord :-))

Qui peu(ven)t bien être ce(s) mystérieux violoniste(s) susceptible de te réveiller la nuit ?

{ Iago } at: 3 octobre 2012 à 17:36 a dit…

Son voisin du dessous.

{ mimylasouris } at: 3 octobre 2012 à 17:40 a dit…

Woua, ébouriffante, cette chroniquette !

{ Klari } at: 3 octobre 2012 à 23:34 a dit…

@Iago : huhu ! (certainement un violoniste de son orchestre 'préféré' )

@Mimy La Souris : oh (rougis), je .. (balbutie), voyons, oh. Merci :-)

Ugolino Le Profond at: 4 octobre 2012 à 19:41 a dit…

Pour les violonistes, je l'ai déjà dit, non ? la seule pour laquelle je me réveillerais la nuit, n'importe quelle nuit, c'est Hilary Hahn, mais j'aime aussi Alina Ibragimova, Julia Fischer et Kavakos s'il arrêtait de nous jouer des scies.

{ Klari } at: 5 octobre 2012 à 01:04 a dit…

Ah non, je ne crois pas, ça ne me dit rien.

Alina Ibragimova. J'en ai entendu que du bien, mais je ne connais (de nom) que son Papa. Tu nous fais signe si tu vois qu'elle se produits dans les parages ?

Andanteconanima at: 5 octobre 2012 à 10:07 a dit…

À ne pas manquer (je pense), concernant Alina Ibragimova : son petit concert du dimanche matin au TCE le 20 janvier prochain, avec son partenaire historique au disque et au concert, Cédric Tiberghien. Au programme : 10e sonate de Beethoven et Fantaisie en ut de Schubert.

Mais pfff, avec tout ça, ce sera un miracle si je ne commande pas son disque de concertos de Mendelssohn d'ici la fin de la journée...

En tous les cas bravo pour ce bel hommage à tous ces hénaurmes musiciens (quand on commence à utiliser des cravaches tout en riant comme des baleines mangeuses d'hommes, faut dire...) !

{ Klari } at: 5 octobre 2012 à 19:46 a dit…

C'est noté. Merci pour l'info !

(si tu craques, je te fais confiance pour le chroniquetter sur ton blog, qu'on en profite tous un peu ?)

cravaches tout en riant comme des baleines mangeuses d'hommes
Ils sont fous ces Hongrois !

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