dimanche 20 mai 2012

Nirmalya Dey à la Maison des Couleurs


4 Comms'
Bagnolet, Maison des Couleurs, jeudi 17 mai 18h
Nirmalya Dey (chant dhrupad), Céline Wadier (tampura, chant), Mohan Shyam Sharma (pakhawaj)


Raga Adbhut Kalyan, Chautal (12 temps)
Raga Abhogi, Dhamar (14 temps)
Raga X , Sultal (5 temps)
***
Ambiance particulière pour ce concert de musique d'Inde du Nord : au détour d'une ruelle bagnoletaise, pousser une grille en fer forgé, acheter son billet au monsieur jovial assis sur un tabouret à l'entrée de la maison, muni d'un petit panier en osier en guise de caisse enregistreuse. Enfin, s'installer en tailleur (aïe) sur un coussin dans le chaleureux salon transformé pour quelques heures, en salon de musique.

Le dhrupad, comme un peu tout et n'importe quoi en Inde, fait coexister sans aucune vergogne l'ancien avec le moderne : si les maîtres de dhrupad revendiquent un héritage multicentenaire (les Dagar pratiqueraient le dhrupad depuis 20 générations), si les dates de concert se transmettent sous le manteau, de bouche à oreille de druide, ils accueillent à bras ouverts les nouvelles technologies : c'est ainsi que, sidérée, je vois Nirmalya Dey, en habit traditionnel, dégainer son i-phone, sélectionner l'appli i-tampura - ou i-tabla ?, puis installer l'engin diabolique sur son dock, avant d'à accorder la "vraie" tampura.

Le concert commence avec le raga Adbhut Kalyan. Dans la grande famille des ragas, chacun a son petit caractère. On reconnaît vite les raga un brin 'grande gueule', ceux qui roulent des mécaniques avec leurs notes "fortes" (pensez à Bihag avec ses deux "fa", fa et fa#, qui chahutent bruyamment), ou ceux qui se pavanent avec leurs intervalles reconnaissables, comme Bhairav, dont le petit saut ré bémol-mi-fa fait immédiatement apparaître les dandinements sensuels de houris potelées. Si le mot "Bhairav" ne vous évoque rien, fredonnez le solo introductif de la Bacchanale de Saint-Saens, basé sur une gamme dite "arabe", a.k.a. celle de ce bon vieux Bhairav. A en croire les déhanchements énergiques des jeunes gens à demi-nus sur la vidéo en lien, c'est donc bel et bien un raga/gamme/mode, appelez-le comme vous voulez, qui pète.
Gamme du raga Bhairav
 A côté de ces raga forts en gueule, des raga plus effacés. Ces cousins un peu évaporés que dans les grandes réunions de famille, pendant que les raga boute-en-train pérorent à la table du dîner, on retrouve paisiblement installés dans un coin sombre de la bibliothèque, un livre poussiéreux sur les genoux, en train de fredonner à mi-voix. Un peu moins faciles d'accès, ils n'en ont pas moins beaucoup à raconter, mais on ne sait pas trop comment les aborder, ces lointains cousins un peu farfelus et énigmatiques.

Ce n'est pas une case qui leur manque, mais une voire plusieurs notes : Adbhut Kalyan, le très étrange premier raga du concert, ne contient ni fa, ni sol, les deux notes qui, comme un petit phare, apportent une touche de lumière au milieu de la traversée de la gamme - si vous avez des doutes, faites confiance à Alexandre Astier. Leur absence crée une ambiance trouble, crépusculaire, qui me donne l'impression d'observer un paysage automnal venteux, entre chien et loup, blottie au chaud dans un fauteuil confortable, quoiqu'un peu miteux.
Nirmalya Dey nous offre alors un cadeau deux-en-un : le choix de ce raga, très rarement donné en public, couplé à un jod (la deuxième partie de l'alap) particulièrement somptueux, où la discrète virtuosité de Nirmalya Dey se trouve le plus à son aise. En comparaison avec Wasifuddin Dagar, plus joueur et taquin, qui jouait des possiblités extrêmes de sa voix, s'amusait à faire des nuances improbables, à jongler avec le fa et le fa# et son Raga-à-double-fa en juin dernier, le chant de Nirmalay Dey est plus intérieur, il manie le son comme on prendrait dans le creux de la main un poussin nouveau-né : avec beaucoup de délicatesse et d'attention, sans gestes brusques.

On reste dans des couleurs subtiles avec le deuxième raga du concert, Abhogi, exubérant, certes non, mais un petit peu plus lumineux que le précédent, où je délaisse provisoirement peu le chanteur pour confier mes oreilles aux bons soins du percussioniste, qui semble parler et raconter une histoire, plus qu'enchaîner des "boums" plus ou moins sonores. Chaque frappe appelle impérieusement la suivante, comme une syllabe parlée la suivante. Je ne crois pas avoir entendu d'autres percussionnistes phraser autant leurs interventions. 

En cadeau d'adieu, un raga mystère. Je n'ai pas saisi ce que Céline me glisse à l'oreille à la fin du concert. Savoni ? Sapini ? Sabini ? Sohini, peut-être. L'escogriffe (aka, mon solfégimètre ambulant) est perplexe, il a repéré un "fa dièse qui claque", mais quant à l' "absence de sol, qui fait tout drôle", il ne le confirme pas. Et il est convaincu d'y avoir entendu un ré b,que Sohini omet. A creuser, donc.
Gamme de Sohini. Source : Wikipedia

Après un alap rapidement expédié, place à la composition ! De quoi parle-t'elle ? Sarasvati, crois-je distinguer au détour d'une improvisation. Qui a manifestement un train à prendre, à en croire le tempo effréné de ce sultaal, cycle enjoué à cinq temps (clap-chut-clap-clap-chut!). La voix de Nirmalya Dey change, s'attarde un peu plus dans les graves (qu'il a très beaux) et certaines inflexions malicieuses, délibérément séduisantes laisseraient presque entrevoir la très très très très lointaine filiation entre le chant bollywood et le dhrupad.

La décadence est proche. Ayant pris congé, nous croisons en sortant le chanteur, qui prend l'air frais du jardinet, en papotant tout sourire avec son public.

Mini lexique survolatoire
Un raga est un machin basé sur un mode donné (sur les modes, Djac a déjà tout dit): de ce mode, une sélection de notes - on peut choisir une gamme à cinq, six, sept notes - constitue une gamme ascendante et descendante spécifique à tel ou tel raga. Des instructions complémentaires peuvent venir spécifier un raga. L'obligation de mettre en valeur telle ou telle note, de presque ignorer une autre (telle note sera plus mise en valeur dans le raga Trhuk, beaucoup moins dans le raga Bhidûle, pourtant tout deux basés sur la même gamme) ou une petit motif tout en sinuosité à intégrer dans le développement du raga.

L'exposition d'un raga se fait en plusieurs 'mouvements', improvisés, mais aussi lourdement codifiés. Mouvement 1 : l'alap, mouvement 2: la composition (avec texte). La partie-clé est l'alap, lui même subdivisé en trois sous-parties alap-jhod-jhala. Puis place à la composition - avec percussionniste, basée sur le même raga, et sur un cycle rythmique, au choix des interprètes, à cinq, douze, quatorze temps, etc.. (le choix est large). L'alap est *la* partie-clé du raga, où le chanteur-chanteuse-instrumentiste montre sa capacité (ou pas) à évoquer petit-à-petit les couleurs du raga, à mettre en valeur par exemple un ré bémol un chouya plus bas que celui du raga-cousin-germain qui ressemble mais qui n'est pas tout à fait le même, etc, etc.
En gros.
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Aussi : Joël.
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En prime : Adbhut Kalyan à la rudra veena
Remarque n°1 : la "hauteur" du Do dans les gammes peut varier selon l'humeur du chanteur(se), son registre, le raga, etc, etc. 
Remarque n°2 : les musicologues-musiciens-amateurs constateront certainement des amalgames et des erreurs, ne pas hésiter à les signaler (gentiment, hein) en commentaire.

4 Comms':

{ Joël } at: 20 mai 2012 à 22:27 a dit…

(clap-chut-clap-chut-chut!).
Désolé de remettre ce sujet sur le tapis, mais sur la vidéo, je vois « clap-chut-clap-clap-chut », enfin bref, une blanche, une noire, une blanche (en tout cas un cycle dans lequel il y a deux blanches et une noire).
De quoi parle-t'elle ? Sarasvati, crois-je distinguer au détour d'une improvisation.
Je pense qu'elle parlait d'abord de Shiva, puisque la composition commençait par « Adi Shiva », mais j'ai effectivement entendu « Sarasvati » et ai cru distinguer « Hanuman » aussi, qui sont des noms qu'il n'est pas surprenant de voir associés à Shiva. J'ai aussi entendu « Parameshwara » qui désigne le Dieu suprême (Shiva dans le contexte).

{ Klari } at: 20 mai 2012 à 22:39 a dit…

Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah, tu as raison de remettre ça sur le tapis.
Je comprends enfin comment se bâtit ton raisonnement. (Pour toi clap+chut = blanche, clap=noire). D'où découle ton système de blanche=1, noire = 1/2.

La réalité est un peu différente (pas de beaucoup). Un "chut" n'est pas le deuxième temps d'une blanche, mais il est un temps à lui tout seul. Sauf qu'il est "faible", et donc non honoré d'un clap. Si on veut. Demandons confirmation à C. un jour !

Sinon, tu n'as comme d'habitude pas loupé, j'ai remplacé un clap par un chut, honte sur moi ! Je corrige à l'instant.

{ Joël } at: 28 mai 2012 à 14:44 a dit…

Savoni ? Sapini ? Sabini ? Sohini, peut-être.
La semaine dernière, je crois me souvenir que Céline disait « Sohini ».
L'escogriffe (aka, mon solfégimètre ambulant) est perplexe, il a repéré un "fa dièse qui claque", mais quant à l' "absence de sol, qui fait tout drôle", il ne le confirme pas. Et il est convaincu d'y avoir entendu un ré b,que Sohini omet. A creuser, donc.
La notation est confusogène sur cette page Wikipedia puisqu'il est dit que le Re est komal (i.e. ré b), mais cette note est curieusement notée "Re#". Le solfégimètre aurait donc entendu juste...

{ Klari } at: 29 mai 2012 à 11:39 a dit…

Oui, de toute façon, ce n'est ni la première ni la dernière fois qu'on verra, pour un raga donné, 3-4 gammes différentes coexister sur internet !

(le solfégimètre entend toujours juste, c'est ds les conversations qui suivent qu'on s'embrouille - comme tu le sais déjà !)

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