lundi 14 mai 2012

Menahem Pressler et des cordes parisiennes


4 Comms'
Conservatoire d'Art Dramatique, Samedi 5 mai 2012,19h
Menahem Pressler (piano), Musiciens de l'Orchestre de Paris (violons, altos et violoncelles)

Mozart : Divertimento pour cordes n° 3 en fa majeur, K138
Quatuor pour piano et cordes en mi bémol majeur, K 493
Grande Sestetto Concertante, d'après la Symphonie Concertante, K 364
***
Quelle bonne idée de la part de l'Orchestre de Paris, ce festival de musique de chambre dans la très agréable salle du Conservatoire d'Art Dramatique, qui proposait une alternative à la question qui était sur toutes les lèvres ce week-end ("Hollande ou Sarko ?") avec celle-ci, non moins cruciale: "Mozart pour vents ou Mozart pour cordes ?".

MusicaSola et Joël avaient choisi leur camp (vents), j'étais indécise. Dix minutes avant le premier concert du festival, de petites taches sombres sur le trottoir trahissaient un petit crachin inoffensif. A la sortie dudit concert, il pleuvait des hallebardes. Qu'est ce qui, dans ce concert, a pu déclencher un déluge pareil ? Ce n'était certainement pas le divertimento pour cordes, dont le mouvement lent était tout bonnement somptueux, le plaisir des musiciens à la fois audible et visible, à en croire les petits sourires ravis qu'ils ne cessent d'échanger. Si j'ai quelques petites réserves sur les mouvements rapides, qui m'ont paru parfois un peu plus précipités qu'énergiques, elles ne sont pas partagées par ces bambins du second balcon qui batifolent en rythme avec un enthousiasme non feint.

Pluviogène, le quatuor ? Que nenni. La présence radieuse de Menahem Pressler, petit bonhomme aux yeux pétillants d'humour et d'intelligence au-dessus d'un sourire de gamin (il a une allure bien plus juvénile que ses 88 ans ne laisseraient supposer (et non pas 87 comme l'affirme la note de programme, l'orchestre de Paris étant pris en flagrant délit d'auto-copier-collage, tss, tss)) dégage quelque chose qui fait du quatuor un moment inoubliable.
Le pianiste est tapi dans l'ombre, derrière les cordes assises en demi-cercle, mais il me fait toutefois distinctement l'impression d'être aux commandes : c'est lui le chef en cuisine, qui décide du menu, surveille la cuisson, ajoute quelques épices, adoucit d'un peu de crème avant de proposer, satisfait, des idées musicales parfaitement équilibrées aux musiciens qui l'accompagnent. Menahem Pressler leur tend alors un petit bout de phrase, qu'il semble suggérer plus qu'imposer, accompagné d'un petit coup d'œil et d'un grand sourire désarmant. Auxquels ils succombent les uns après les autres, Roland Daugareil (violon) en particulier: la partie de ping-pong entre le piano et le violon, du 3è mouvement, voit les visages des deux musiciens s'éclairer d'un sourire de plus en plus éclatant au fur et à mesure des échanges.

Mille fois hourrah, mille fois youpi, cet instant a été pris en photo :
Photo : Orchestre de Paris (oui, oui, c'est mal. bon. Il me fallait un souvenir)
Le jeu de Menahem Pressler est par ailleurs plus que sidérant : compte tenu de son âge vénérable, je m'attendais à un Mozart dépouillé, presque ascétique. Or ce n'est pas le cas. Son Mozart est empreint d'une forme de sérénité, mais il est aussi joueur et farfelu. Son jeu perlé, articulé, sans le moindre pouillième de pédale audible fait merveille chez Mozart, mais aussi dans le bis, un Nocturne de Chopin qu'il nous accorde après avoir un peu fait le pitre, à grand renforts de petits bonds et de sourires malicieux*.

C'est un de ces Nocturnes archi-connu (d'autres auront peut-être identifié le numéro du nocturne incriminé?) qu'on a pourtant l'impression d'écouter pour la toute première fois. Il n'y a pas une note où il ne se passe pas quelque chose, pas une note jouée sans y croire, vite remisée sous le tapis. Elles semblent prendre vie sous les doigts de Menahem Pressler, sortir une à une de la caisse du piano comme de petits elfes dansants : la première, un peu timorée, qui, agrippée au cadre jette un regard prudent à gauche puis à droite avant de faire signe à sa cadette, de sortir. D'autres se mettent à folâtrer à peine émises, des notes-de-main-gauche trottinent hardiment, une enfin, semble s'envoler vers le plafond avant de disparaître, se ravise, fait demi-tour vers le piano pour tirer sa sœurette par la main, oh, c'est le retour du thème.

Je crains bien que mes oreilles ne se retrouvent subitement saturées de musique - elles répondent aux abonnées absent pour le 'Grande Sestetto'. Un peu sonnée après le nocturne, je fixe béatement les musiciens, les doigts d'une violoniste qui galopent élégamment sur le manche de son instrument, le cou de pied racé d'une altiste (fichtre, je n'oserais jamais marcher à une telle hauteur - un instrument dans les mains!), les chaussettes en accordéon d'un des musiciens, l'immense sourire réjoui de l'altiste et je me régale, aussi. Un splendide passage violon-alto me tire de mon hébétude, même si l'alto se fait tout discret, prenant soin de rentrer dans le son du violon, sans réussir à masquer son charisme. Quelle présence, mes aïeux. Enfin, je serais plus sensible au charme de l'alto que du violon, me dit-on parfois.

Rien de ceci n'explique l'arrivée précoce de la mousson.
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* Hop, je reviens saluer. Et puis non, je fais demi-tour. Bon d'accord, je reviens. Et si je m'asseyais au tabouret? Ahaha, je me relève, je vous ai bien eu ! je reviens saluer avec les musiciens de l'orchestre encore un fois, et là, seulement vous aurez un bis, mime-t'il en souriant.

4 Comms':

{ Gamacé } at: 20 mai 2012 à 21:23 a dit…

Je suis bien d'accord, un déluge ! J'ai passé les deux jours suivants à éternuer !
Et tout à fait d'accord avec la chroniquette (je n'oserais pas rivaliser de toute façon ! :o) et pour la beauté extrordinaire du bis - alors que bon, Chopin, des fois, hein. En réécoutant ce que j'ai chez moi j'avais cru retrouver l'oeuvre, une Ecossaise je crois, mais je n'ai pas la boîte sous la main, je précise très vite !

{ Klari } at: 20 mai 2012 à 21:40 a dit…

J'aurais mis ma main au feu qu'il s'agissait d'un nocturne ! Ca alors ! Bon, je te laisse confirmer.

Quel déluge, en effet. Je ne dois qu'à l'absorption de thé à très haute dose d'avoir survécu à ce truc humide épouvantable.

"Chopin, des fois, hein". Oh ! Shocking ! (je trouve Chopin toujours sublime. Mal joué, parfois, certes. Mais jamais "des fois, hein" :-p

"je n'oserais pas rivaliser de toute façon !" Flagorneuse ! Au contraire, rivalise, rivalise ! Plus on est de fous, plus ou lit. Et on a tous des choses très difféerntes à relater d'un même concert. Tant mieux, d'ailleurs.

{ Gamacé } at: 21 mai 2012 à 17:48 a dit…

Bon, alors, à moins que je ne me sois complètement noyée dans une mémoire de poisson rouge, ça m'arrive, il me semble que c'était : l'Ecossaise opus 72 numéro 3 en ré majeur...

Ecoutable ici, en plus rapide et moins retenu : http://www.musicme.com/#/Alexandre-Tharaud/albums/Chopin-Journal-Intime-5099968556556.html

La photo est effectivement géniale, et donne aussi un aperçu du visage et de la chevelure tout à fait romanesques de la tourneuse de page, qui rajoutait au mystère (c'est mon côté impressionnable).

J'aurais plusieurs chroniques à faire, ça viendra, un jour, si si...

{ Klari } at: 22 mai 2012 à 12:51 a dit…

Ah. je viens de jeter une oreille à l'Ecossaise en question, et je reste perplexe.

Du coup, j'ai écouté rapidement le début de tous les Nocturnes, mais aucun n'a fait "tilt!".

Hum. Disons que c'était un Nocturne Ecossais ? #mauvaisefoi

Tu fais bien de me signaler la tourneuse de pages, j'ai tellement scotché sur le sourire malicieux de M. Pressler que je l'ai zappée. Magnifique chevelure avec un petit quelque chose préraphaëlite. A la Beata Beatrix.

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