vendredi 13 avril 2012

Matthias Goerne chante Schubert et Strauss


7 Comms'
Salle Pleyel - Mercredi 11 avril 2012, 20h
Orchestre de Paris, Matthias Goerne (baryton), Paavo Järvi (chef d'orchestre)

Schumann, Manfred (ouverture)
Schubert et Strauss: Lieder orchestrés
Schumann, Symphonie n°1

***
Me pardonnerez-vous de passer sous silence l'ouverture de Manfred ? A peine le temps de s'asseoir, de se dire que, vraiment, c'est très sympa, cette répartition des seconds violons face aux premiers (l'effet stéréo), de jeter un regard courroucé vers la voisine qui frippifroisse son programme, de se réjouir de l'absence de caméras - un klonk! pendant les Lieder, je n'aurais guère apprécié - que l'ouverture est finie. Sans que je puisse me rappeler si elle se termine sur un scrountch ou sur un ploum. Encore fois, je suis tombée dans une faille spatio-temporelle pendant du Schumann.

Avant les Lieder, je me dandine sur mon fauteuil, à la recherche de la position idéale, tant que je peux faire crouiker le fauteuil sans rougir de honte. Pendant ce temps, des musiciens échappés de l'orchestre trottinent de-ci de-là en quête d'une place libre où s'installer pour écouter Matthias Goerne : eux aussi, ils savent qu'un moment exceptionnel se prépare.

J'avais misé sur Schubert, c'est Strauss qui remporte la mise. Je pensais ce compositeur uniquement bon à composer de gros badazimboumboum pour 140 musiciens, 15 percussionnistes et machine à vent. Or chaque Lied est plus émouvant que le précédent. Sur les magnifiques couleurs intimistes, délicates (malgré un effectif d'orchestre colossal) se superpose l'extraordinaire chant de Matthias Goerne, qui ne semble pas tant émettre des sons pour nos oreilles, qu'envoyer des émotions pures droit vers nos tripes. Dès le Rêve au Crépuscule, la gorge se serre, quant au Ruhe, Meine Seele (Paix, mon âme), qui commence, impalpable, dans un infime souffle de son, puis tonne violemment ("ces temps sont violents") avant de s'assagir, serein, ce Lied tirerait des larmes d'un bloc de granit, puis le laisserait apaisé et pleinement satisfait de sa condition de pierre.

Il se passe des choses si étranges, dans le chant de Matthias Goerne : le bête "ou" de Ruhe, Goerne l'élargit, l'enrobe, jusque ce ne soit plus une simple voyelle fermée, mais un édredon sonore dans lequel on se blottit, réconforté. Ou ce "o". Ce n'est pas joli les "o", d'habitude. Je n'aime pas trop cette voyelle un peu pointue, assez quelconque. Celui-ci, miroite, flotte comme une petite bubulle de savon avant d'éclater, quand il se cogne contre une consonne, en nous aspergeant de petites étincelles de lumière. C'était le "o" de Sonnenschein, tiens donc.

7.. Ruhe, meine Seele – Strauss
Nicht ein Lüftchen regt sich leise,
sanft entschlummert ruht der Hain;
durch der Blätter dunkle Hülle
stiehlt sich lichter Sonnenschein.
Ruhe, ruhe, meine Seele,
deine Stürme gingen wild,
hast getobt und hast gezittert,
wie die Brandung, wenn sie schwillt.
Diese Zeiten sind gewaltig,
bringen Herz und Hirn in Not -
ruhe, ruhe, meine Seele,
und vergiß, was dich bedroht!

Il n’y pas un souffle d’air,
dans un doux sommeil, le bois repose ;
par les sombres frondaisons
se glisse un clair rayon de soleil.
Paix, repose, mon âme,
tu as traversé de rudes tempêtes
tu as grondé, tu as tremblé
comme la vague quand elle se brise.
Ces temps sont violents,
qui mettent le coeur et l’esprit en détresse –
paix, repose-toi, mon âme,
et oublie ce qui te menace !

La série de Lied s'achève (trop tôt) avec le sublimissime Morgen! qu'on pourrait grossièrement traduire et raccourcir par "Demain, le soleil se lèvera à nouveau, et nous nous réunirons sur le chemin ensoleillé (...) dans le silence muet du bonheur". Bon sang mais c'est bien sûr ! C'est une invitation à venir réécouter le lendemain ces mêmes merveilleux Lied. Aussitôt, mon voisin de fauteuil me lègue son billet pour le concert du lendemain.

Il était bien délicat de programmer quoi que ce soit après des Lieder si émouvants, mais leur faire succéder une symphonie de Schumann, ça relevait du crime contre la musicalité. A l'entracte, j'implore mes compagnons de concert de me fournir de bonnes raisons de rester l'écouter. Après un éloquent silence, l'un deux finit par lâcher, pince-sans-rire: "elle est courte".

Courte, courte, quand on répète quinze fois les mêmes trois idées et demi, ce n'est pas l'adjectif qui me vient en tête. Il y a pourtant de très jolies choses. Un très beau solo de flûte dont l'effet est aussitôt contrecarré par une dégoulinade saugrenue de cordes. Mais surtout beaucoup d'incongruités: un petit fox-trot que Bizet n'aurait pas renié suivi par une emphatique déclamation grande-porte-de-kievienne, et même un mini-choral de cors proto-wagnérien. De généreuses tartines de triangle. Bref, ça piaille dans tout les sens en gesticulant très fort, oh que ça me fatigue.

Mais demain, il y aura Morgen! à nouveau, ronronne-je par devers-moi, me régalant par avance.

Aussi : Andante con Anima, Joël,

7 Comms':

Philippe[s] de l'escalier at: 13 avril 2012 à 15:49 a dit…

Tiens ! Tu ne parles des lieder de Schubert ? (hum)

{ Klari } at: 13 avril 2012 à 16:01 a dit…

Effectivement, c'est "hum" que je me suis dit le deuxième-concert-soir. Mais ils ont eu leur utilité, ces Schubert ! ne serait-ce que pour ne pas exploser d'émotion suite à l'accumulation de somptuosités Straussiennes.

Tu comprends, ce serait de très mauvais goût, ces cadavres béants sur les fauteuils rouge de Pleyel.

{ Klari } at: 13 avril 2012 à 16:18 a dit…

ps : et tes impressions ? on ne s'est pas croisés à l'entracte !

(et le Schumann ? tu as aimé?)

(ppps: tu songes aller voir Niko diriger Fidelio quand ?)

Philippe[s] de l'escalier at: 13 avril 2012 à 16:55 a dit…

J'ai adoré les Strauss (comme tout le monde). J'ai bien aimé aussi la direction de Järvi dans Schumann (j'aime cette musique, mais je concède que la fin du 1er mouvement de la symphonie n'est vraiment pas terrible).
Quant aux Schubert, ce n'est tout simplement pas possible (An Sylvia et An die Musik ont été un vrai supplice pour moi, et même l'extrait de la Belle Meunière, qui était si beau dans son avant-dernier récital avec piano, était là vraiment longuet)

Je songes à aller voir Fidelio le 28 mars (j'ai pré-réservé pour le Parsifal avec Kaufmann le 31/3)

{ Klari } at: 13 avril 2012 à 17:07 a dit…

ooooooh, je n'ai rien le 28 mars !!! en fait c'est au milieu d'un gros creux concertique!

(tu me préviens quand il faut passer à l'acte, s'il te plait ? on peut peut-être envisager préreservation commune ?)

Philippe[s] de l'escalier at: 13 avril 2012 à 17:47 a dit…

2 septembre 10h (il ne semble pas qu'il y ait de pré-réservation au Theater an der Wien, contrairement aux autres théâtres germanophones)

{ Klari } at: 13 avril 2012 à 23:50 a dit…

Génial, j'ai ainsi quatre mois pour me persuader d'être raisonnable, trouver des arguments pour ne pas craquer, puis craquer en septembre avec la tranquillité d'esprit de celle qui a vraiment essayé d'etre raisonnable !

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