dimanche 25 mars 2012

Au coeur de l'orchestre


9 Comms'
Salle Pleyel (foyer) - Samedi 23 mars 2012, 16h30
Christian Merlin (auteur du livre Au Cœur de l'Orchestre), Musiciens de l'Orchestre de Paris et de l'Orchestre National de Lille.

Tout a commencé à cause d'un timbalier. Il fut un temps, Christian Merlin n'était qu'un discret carnettiste - un blogueur avant l'heure - consignant des chroniquettes de concert dans un petit cahier, destiné à être lu par sa famille proche. C'est un timbalier de l'Orchestre de Paris qui l'a incité à les faire publier.

Vingt - trente ans plus tard, le voici devenu critique musical au Figaro.  La salle Pleyel avait convié ses abonnés à une présentation conviviale de son bouquin 'Au Coeur de l'Orchestre', en compagnie de trois musiciens, dont le timbalier de l'Orchestre de Paris.


Quelques morceaux choisis de la présentation, qui a pris la forme d'une conversation à bâtons rompus, avec moult anecdotes et un soupçon de lavage de linge sale. Il y a été question du rapport musiciens-administration, musiciens-chef, des petits rituels qui ponctuent un concert, des cauchemars de musiciens, de Guy Braunstein* (hiii, je veux l'épouser), etc, etc :


La musique et le transport : on observe une recrudescence de la métaphore automobilo-ferroviaire pour décrire le fonctionnement d'un orchestre:
"Se lancer dans le métier de musicien d'orchestre, c'est comme prendre le train. On choisit un train, mais pas les voisins qui ronflent, râlent, hurlent au téléphone dans le compartiment"

"Il y a un problème de vocabulaire. En allemand, on dit Dirigent. En anglais, conductor. En français, "chef d'orchestre". Il n'est pas "chef", il "conduit" l'orchestre. Ceci dit, ça ne l’empêche pas de le mettre dans le fossé"


Les rituels d'orchestre : il n'a pas été question de la toux (dommage) mais des entrées et des applaudissements :
Il existe deux écoles :
* l'entrée à l'américaine : les musiciens de l'orchestre arrivent petit à petit sur scène, entre une demi-heure et quelques instants avant le début du concert, chauffent leur instrument tranquillement en répétant quelques petits morceaux de l'oeuvre jouée en concert.
* l'autre : les musiciens entrent en troupeau quelques instants avant le début du concert.
Interrogée, la bassonniste s'avère perplexe. Elle préfère l'entrée à l'américaine, mais parfois, on lui demande de vite retourner dans les coulisses. Qui ça "on" ? Apparemment, suggère-t'elle, la direction de la salle imposerait le type d'entrée. Ce que la direction de la salle, présente dans le foyer de la salle Pleyel, infirme aussitôt.

Quant aux applaudissements, le sujet est vaste, mais ce qui intrigue le plus les présents, c'est la question suivante : comment les musiciens savent-ils qu'il est temps de quitter le plateau et rentrer chez soi ?
On nous confie que c'est une des prérogatives du premier violon, qui donne le départ en se levant avant de regagner les coulisses. Parfois cela ne fonctionne pas idéalement : un soir de concert, Guy Braunstein (hiii) donne le signal du départ deux minuscules minutes après le début des applaudissements, alors que manifestement, le public avait envie d'applaudir longuement. Il a fallu que ses collègues le rassoient de force à son (auguste) siège (de premier violon du Philharmonique de Berlin).

Le sujet Guy Braunstein (hiii)
Premier violon du Philharmonique de Berlin, donc, qui, nous dit-on, est un personnage brillantissime (oh oui), et remarquablement excentrique. Capable d'interrompre le Philharmonique de Berlin en beau milieu d'une répétition d'un programme Debussy-Ravel (beurk) pour demander au chef, si, vraiment, ils sont obligés de jouer de la musique de m***e pareille ? (je veux l'épouser).
Le directeur de la production de la Cité de la Musique se montre soulagé de l'avoir fait venir pour un cycle Brahms (qu'il nous recommande vivement au passage) et non pour une Intégrale Debussy, ouf. 


Christian Merlin a une mémoire d'éléphant. Taquin, il rappelle sans méchanceté à la bassonniste un décalage violons-basson dans un Concerto de Mozart, au timbalier, quelques ratés dans un concerto pour piano de Bartok (le n°2, je suppose), des années auparavant.
"Mais c'était à Mogador ! On ne s'entend pas jouer !" se défend-il.
On nous apprend par la suite que : si un concert est réussi, c'est grâce au chef. Raté, à cause des musiciens. Et si les musiciens se plantent, c'est la faute de la salle !
(tsk, tsk)

Les images d'Epinal :
Je suis la première à entretenir des images d'Epinal sur le métier de musicien d'orchestre (la musiiiique ! l'aaaaart ! la vocatiooon !) mais il ne m'était pas venu à l'idée qu'à l'inverse, certains musiciens pouvaient nourrir des préjugés spinaliens sur les jobs de bureau que nous autres spectateurs pratiquons (pour la plupart). C'est l'impression que me donne un des musiciens, peu convaincu par le parallélisme évoqué entre le job de manager et celui de chef d'orchestre.
"La musique est d'abord et avant tout une aventure humaine" souligne-t'il "dans le monde de l'entreprise, les choses sont plus carrées : on y parle de chiffres, de production"..
Mouaif. Si seulement on pouvait le convaincre que des chiffres produits par des équipes managées avec respect et humanité étaient beaucoup plus jolis et même beaucoup plus fiables que des chiffres tout court.. (mais ça devrait faire l'objet d'une chroniquette à part)

(TROLL : à l'inverse, on pourrait s'amuser à argumenter que la musique d'orchestre est une activité industrielle encore plus rigide que la production de boîtes de conserve. Après tout, il toujours écrit la même chose sur la partition, il n'y a plus qu'à exécuter ce qui est écrit, non ? LE TROLL S'EN VA)
(DEUXIEME GROS TROLL : de toute façon, les chiffres, on leur fait dire ce qu'on veut EXIT LE TROLL)

Et le timbalier, dans l'histoire ?
de fil en aiguille, la conversation s'attarde sur les modes de communication intra-orchestre : les clins d'oeil et les divers signes discrets que le premier violon et le timbalier s'échangent en guise de signal de départ, par exemple. Le début de la Symphonie n°1 de Brahms est cité en exemple : "boum ! boum ! boum ! boum !" tape le timbalier, pendant que l'orchestre au grand complet s'égosille, le but du jeu étant de jouer à peu près ensemble. Le timbalier partage son expertise :
"Je joue ma partie, le reste de l'orchestre se débrouille pour être avec moi, point".


Un expert ! Voici l'occasion d'obtenir une réponse à la question que m'avait posée une collègue après une symphonie de Bruckner (celle-ci, au demeurant inoubliable) : "pourquoi le timbalier, qui tape trois fois et demi sur ses timbales, est-il autant, si ce n'est plus payé qu'un second violon, qui s'enfile des pages et des pages noircies de notes injouables ?"
Excellente question, à laquelle j'avais été incapable de donner une réponse argumentée. La présentation du livre achevée, j'enfile ma casquette de détective avant de m'esquiver et interroge les témoins :
Le timbalier botte en touche, me renvoie à Christian Merlin : "..je ne peux pas répondre objectivement, je vais défendre mon bifteck..".
(c'était l'idée)

Christian Merlin : "certains instruments sont très difficiles , il est très difficile pour un corniste, par exemple, d'arriver à bout de certains œuvres, les lèvres craquent...."
(d'une, le violon est aussi un instrument très douloureux, de deux : ne détournons pas le sujet des timbales : un timbalier ne risque pas de se luxer l'épaule, même chez Bruckner, que je sache ?)

J'insiste un peu, on me dit "mais le rôle du timbalier est crucial ! Dans la 1ère de Brahms par exemple, il peut mettre en avance ou en retard tout l'orchestre !
(mais puisqu'il vient de dire lui-même que le reste de l'orchestre se débrouille pour le suivre ? C'est le reste de l'orchestre qui devrait bénéficier d'une prime ?!)

Vous voulez que je vous dise ? Le lobby timbalier doit être très puissant.
(les réponses se trouveraient dans le chapitre "Timbales" du livre)

Je me suis procuré dans la foulée le livre, que la Souris ne devrait pas regretter d'avoir acquis : il est parfaitement conforme à l'impression que m'a donnée son auteur : plein d'humour, érudit, rempli à craquer d'anecdotes croustillantes et instructives. Et un critique musical qui prend un plaisir manifeste à interviewer Bernard Haitink entre deux répétitions avec le Chamber Orchestra of Europe (hiii) ne pouvait que me donner envie de lire son ouvrage.


* Guy Braunstein est un des violons solo du Philharmonique de Berlin.

9 Comms':

{ Aloysia } at: 26 mars 2012 à 20:53 a dit…

Aaaah, il me faut ce livre !
Merci beaucoup pour cette chroniquette et l'enthousiasme qui s'en dégage :)

{ DavidLeMarrec } at: 26 mars 2012 à 21:02 a dit…

Merci pour le compte-rendu (et Christian M. peut aussi te remercier pour la promo, un des rares critiques du circuit que je trouve admirables).

The more, the merrier, alors :

=> Ce que dit Braunstein est assez caractéristique d'une forme d'ethnocentrisme musical chez certains grands musiciens allemands (ces dernières années, il y a eu des déclarations peu amènes de Quasthoff ou... Harnoncourt). Ce genre de condescendance mêlée d'une clairvoyance esthétique à ce moment-là fort mince abîme toujours un peu ces personnages, je trouve - en tout cas plus que les musiques qui sont commentées à l'emporte-pièce.

=> Le fait de souligner chez des musiciens l'absence complète de sens des réalités vis-à-vis de la vie économique n'est-il pas en soi aussi une formule d'Epinal ? :) Je suis effectivement frappé par le discours politique assez standardisé qu'on y trouve (le fragment que tu reproduis est très fidèle, je trouve) - on ne trouve pas cette homogénéité dans tous les métiers, tout de même. [Mais musicien, est-ce un vrai métier ? /troll n°3]

=> Le timbalier a vraiment salaire égal avec les violonistes, c'est-à-dire sensiblement plus que les altistes ou contrebassistes ? Son rôle est effectivement un rôle d'équilibre : comme le chef d'orchestre, on peut se passer de lui (Dieu merci, tout Brahms ne ressemble pas à l'entrée de la Première Symphonie ni à "Denn alles Fleisch" !), mais il est un pilier très important de la pulsation. Solti racontait même que pour ne pas déstabiliser l'ensemble de l'orchestre, il évitait de regarder le timbalier et le laissait servir de relais.

{ Djac Baweur } at: 26 mars 2012 à 22:12 a dit…

Le timbalier a vraiment salaire égal avec les violonistes, c'est-à-dire sensiblement plus que les altistes ou contrebassistes ?

Haaaa, mais non mais non !

Les musiciens d'orchestre sont répartis en catégories, selon leur poste, et qui donne la grille de rémunération.

Les tuttistes, qu'ils soient violon ou contrebassiste, sont catégories 3, ou 4, selon les orchestres (ou A, B, etc.).

Les solistes sont catégories 1 (alto solo, hautbois solo, etc.), et si je ne m'abuse, les timbaliers sont toujours considérés comme catégorie 1 (http://adminorchestredeparis.com/pdf/concours-timbalier-2011-reglement.pdf).

En catégorie 2 (ou 3, selon) sont les seconds solos, chef d'attaque, etc.

Et il me semble que certaines fois, le premier violon solo est carrément "hors catégorie".

{ Klari } at: 27 mars 2012 à 00:37 a dit…

@Aloysia : oui, je te le recommande vivement, ce livre est un régal. J'ai presque l'impression qu'il a été écrit pour moi, il regorge d'anecdotes sur des musiciens, des chefs, j'adore ça..

Sans que ça enlève du contenu au bouquin, je pense qu'on peut apprendre autant si ce n'est plus qu'avec un bouquin dont le style serait plus "sérieux".

Bref, un super bouquin rigolo et sérieux qui ne se prend pas au sérieux.

@David :

Merci pour le compte-rendu (et Christian M. peut aussi te remercier pour la promo, un des rares critiques du circuit que je trouve admirables).

Oui, je trouve que ses chroniques laissent vraiment paraître un amour sincère pour la musique, que je ne ressens pas autant chez ses confrères. Je repars de la mini-conf' confortée dans mon impression ;-)

Ce que dit Braunstein contexte, contexte ! On a pas tout les éléments en tête, peut-être avait-il surtout envie de taquiner son chef, détendre un pupitre stressé. Je ne vais pas me lancer dans l'analyse du personnage sur des propos tirés de leur contexte raportés de troisième rang. J'ai bien ri, c'est tout ce que on peut en tirer.
Et puis il joue tellement bien.

Et surtout : HARNONCOURT A TOUJOURS RAISON ! (non mais!)

Attention aussi, quand le violoniste invité à parler de l'aspect aventure humaine de la musique, je crois (je n'ai pas pris de notes, aie) qu'il parlait du rôle primordial des qualités humaines d'un chef dans la bonne marche d'une entreprise chef-orchestre par rapport à ses compétences techniques. Ou un truc du genre. Et dieu sait que je suis tout à fait d'accord.
J'ai été chiffonnée essentiellement par la croyance qu'il n'en était pas de même dans une entreprise non-artistique.
(ah ces musiciens)
(contexte ! contexte !)

Mais musicien, est-ce un vrai métier ?
je vais me faire engueuler, si je réponds, hinhinhin :-)

=> Le timbalier a vraiment salaire égal avec les violonistes, c'est-à-dire sensiblement plus que les altistes ou contrebassistes ?
dans un orchestre salarié (par opposition aux associatifs où les musiciens sont intermittents), genre l'OP, la piétaille (contrebasses tutti, violoncelle tutti, violons 1 & 2 et alto sont payés pareils.
TOut ce qui est soliste (violon solo, chefs de pupitre divers et variés, et timbalier) est beaucoup mieux payé !
Pour les choses étranges comme piccolo, hautbois 2, qui ne sont ni solistes ni tuttistes, je ne sais pas comment ça se goupille, mais je crois que chaque orchestre a son énarque de service qui se fait un plaisir de rédiger une note de 80 pages sur la rémunération de tel ou tel musicien selon qu'il joue du hautbis ou du hautbois d'amour, plus ou moins loin de chez lui, en hiver ou en été, etc, etc.....

Djac explique tout ça mieux que moi dans son commentaire ci-dessus.

Solti racontait même que pour ne pas déstabiliser l'ensemble de l'orchestre, il évitait de regarder le timbalier et le laissait servir de relais. oups, je suis pas ton raisonnement. Pourquoi regarder le timbalier aurait contribué à paumer l'orchestre ?

{ Klari } at: 27 mars 2012 à 00:39 a dit…

@Djac & @David : mon Guy Braunsteininou serait donc hors catégorie... (pfiou...)

Il est RICHE, alors ?!?

{ DavidLeMarrec } at: 28 mars 2012 à 12:28 a dit…

On ne regrette jamais de passer ici. Un instant après avoir posté une question, on se retrouve avec une tendinite scrollante à consulter tout ce qui a été écrit en réponses. \o/

Merci à vous deux pour tous ces ajustements.

@ Klari : Il voulait dire par là que le timbalier était une sorte de co-chef, et que le solliciter était non seulement superflu, mais de surcroît moins sûr que de s'en remettre à son expertise.
Après, j'ai vu des chefs tout aussi illustres donner des départs aux timbales, hein...

{ Klari } at: 28 mars 2012 à 17:35 a dit…

"Un instant après avoir posté une question, on se retrouve avec une tendinite scrollante à consulter tout ce qui a été écrit en réponses. \o/
utilise la touche "fin" de ton clavier ;-)

Après, j'ai vu des chefs tout aussi illustres donner des départs aux timbales, hein...
Il faut bien qu'ils s'occupent en concert, ces braves chef d'orchestre ! Ca ferait mauvais genre, feuilleter son Equipe sur le pupitre..

(et moi qui croyais qu'en concert les timbaliers remplissaient quelques grilles de sudoku, grattouillaient des mailloches, ajustaient l'ordre de rangement d'icelles sur la table-à-mailloches, tapaient une fois ou deux sur leurs chaudrons, et hop, maison ! Ca avait l'air bien, comme taf..)

{ DavidLeMarrec } at: 28 mars 2012 à 20:11 a dit…

"utilise la touche "fin" de ton clavier ;-)"
Non, ça je le réserve pour les chroniquettes.

[Tiens, pourquoi un bandeau "IP fordidden" s'installe en haut de l'écran ?]


"Il faut bien qu'ils s'occupent en concert, ces braves chef d'orchestre ! Ca ferait mauvais genre, feuilleter son Equipe sur le pupitre.."

A en croire les musiciens du Philharmonique de New York, les jeunes inexpérimentés trop affables qui viennent chez eux pourraient tout aussi bien le faire... :)


"(et moi qui croyais qu'en concert [...] Ca avait l'air bien, comme taf..)"

Tu négliges le temps passé à compter. La nervosité, les violonistes ne l'ont qu'avant d'entrer en scène. Après, ils n'ont plus le temps.
Alors qu'on ne compte plus le nombre de timbaliers qui ont dû abandonner la carrière prématurément pour la maison de repos, épuisés par l'enjeu de tant d'entrées successives.

[C'est encore plus drôle pour les cornistes, parce que par principe l'instrument fait en sorte qu'ils ratent chacune de leurs entrées...]

{ Klari } at: 29 mars 2012 à 00:51 a dit…

"utilise la touche "fin" de ton clavier ;-)"
Non, ça je le réserve pour les chroniquettes.

Je suis mortifiée ! Enfin, tu fais ce que tu veux, tu n'es pas obligé de lire mes salades (me drape dans ma toge, l'air vexé)

Du taf de timbalier :
Oui, je sais bien, mais c'est un plaisir coupable de violoniste même amateur, de tirer sur le timbalier. (comme les pros).

"drôle drôle"..Dans le bouquin, il y a des anecdotes scabreuses (et très attristantes) à propos de certains musiciens, notamment à vent, qui ont fini alcooliques, ou dépressifs. Ce n'est qu'un minorité, j'imagine, mais ça continue d'éroder l'aura de glamour du métier de musicien d'orchestre..

(faut pas croire, les cordes comptent aussi)
(de toute façoon, ils n'ont que ça à faire, pendant leur "Tacet" de 198 mesures)

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