mardi 24 janvier 2012

Janáček aux Bouffes du Nord


5 Comms'
Théâtre des Bouffes du Nord, lundi 23 janvier 2012, 20h30
Alain Planès (piano), David Grimal et Hans Peter Hofmann (violons), David Gaillard (alto), Xavier Phillips (violoncelle) = Mini-Dissonances

Concert "Janáček"

Quel magnifique décor que cette salle, légèrement délabrée - ce qui lui confère un charme d'autant plus séduisant, dont les murs rouges mettent en valeur les beaux tons marrons et rouge des instruments à cordes. (je n'étais encore jamais venue, j'ai très très honte)

Quatuor n°1 "Sonate à Kreutzer"
Mélancoliquement euphorique ou sereinement résignée, la musique se cale sur les longues lignes sinueuses d'une partie du quatuor, pendant que le violon 2 joue les grillons. Une accalmie avant que le violon 2 ne se transforme en grenouille, le violon 1 en pic-vert.

Prohadka (violoncelle et piano)
Les pizz' discrets mais insistants du violoncelle perturbent délicatement l'introduction du piano, tendre comme une berceuse, faisant pressentir une histoire mouvementée, au suspense haletant. Le violoncelle s'anime peu à peu, puis traverse le mouvement 2 à toute vitesse d'archet, mû par une volonté farouche (une mission urgente ? une princesse morave à sauver ?). Après un mini-chant triomphal (la princesse est sauvée des griffes du méchant !), le piano et le violoncelle se lancent dans une joyeuse farandole puis une conclusion apaisée.

Dans les brumes (piano)
Magnifique morceau qu'Alain Planes tient à dédier à Gustav Leonhardt. Hommage d'autant plus poignant que le dernier concert du Maître a eu lieu dans cette même salle. J'y entends les gouttes de rosée qui tombent délicatement sur le clavier, les feuilles qui frémissent doucement, agitées par la brise. Un chien s'ébroue joyeusement après avoir pataugé un peu trop longuement dans la boue. Je me demande si les notes aigues du piano ne sont pas censées évoquer les cloches des vaches qui paissent non loin. Janáček est un compositeur insoutenablement poétique.

Sonate pour violon et piano
David Grimal est tout simplement fascinant d'intensité contrôlée dans le mouvement lent, la Ballada. Peut-être est ce si émouvant parce qu'il ne cherche pas à trop vibrer, trop phraser ? Ballada qui me laisse la gorge un brin serrée avant que les lutins sautillants du mouvement 3 ne me dérident avec leurs clins d’œil malicieux à Bartók. Le tout dernier mouvement m'évoque Piazzolla. Les grognements rythmiques du premier violon, peut-être ? Pendant le concert, Janáček m'a tour à tour rappelé Mendelssohn, Copland. Piazzolla aussi, donc. Ah.

Quatuor n°2 "Lettres intimes"
Un téléphone s'est invité. On patiente le temps qu'il se rendorme. Le violoncelle adresse un silencieux "on y va?" à ses collègues et...
...Janáček jongle adroitement entre mélancolie, lyrisme, joie (mais teintée de chagrin) sans prévenir l'auditeur. A peine a t'on ébauché un sourire que bim!, la paupière s'humidifie (la phrase d'alto accompagnée par de discrètes notes aigues de violons) les musiciens ne nous ont pas attendus, ils se dandinent déjà sur des rythmes adorablement rustiques. Janáček est un maître de l'oxymore musicale: registre lyrico-clownesque alors que l'alto s'obstine à chanter un thème sublime contrecarré par les pom-pom! moqueurs du violoncelle. Les cordes aiguës bruissent comme un essaim de moustiques (du Lachenmann, maintenant ? voilà autre chose), on crèverait d'envie d'en écraser un contre un mur, blam! un grand accord final et, ça tombe bien, on peut enfin applaudir à tout rompre.

Une fois n'est pas coutume, j'ai très peu parlé des musiciens, qui ont si bien servi la musique qu'ils n'ont que peu attiré l'attention sur eux-mêmes. Que dire de plus ?
(peut-être pourrait-on mentionner les tibias très très énergiques du violon 2 ?)

Aussi : Joël (moins verbeux, mais on ne peut plus pertinent), Palpatine.

5 Comms':

{ Joël } at: 24 janvier 2012 à 10:43 a dit…

Les pages de triples-croches du violon 2 dans le premier quatuor ! (Je constate sur http://imslp.org/wiki/String_Quartet_No.1,_%22Kreutzer_Sonata%22_(Jan%C3%A1%C4%8Dek,_Leo%C5%A1) que sur la partition de cette partie de violon 2 (dans cette édition-là au moins), on voit aussi en style « petites notes » un certain nombre d'interventions des petits camarades. Du coup, je comprends mieux comment cela peut être au moins un minimum jouable.)
Heureusement que la sonnerie a retenti avant et pas pendant le deuxième quatuor !
À part ça, bravo pour la chroniquette express !

{ Klari } at: 24 janvier 2012 à 18:15 a dit…

Djac me dit que ça s'appelle un "à-défaut", les petits bouts en petites notes. Ceci dit, je préfère ton expression, "petites notes", plus poétique et plus compréhensible qu'à-défaut. A défaut de quoi, d'abord ?

Oui, j'ai encore la tête qui tourne d'avoir pondu la chroniquette si vite, ça change des trois mois réglementaires. N'empêche, j'aurais du faire comme toi : fantabuleux, point. J'ai été tentée de le faire après mon Berlin-Harnoncourt. A la place, j'écris un roman.. (je crains).

(j'ai hâte de lire la chroniquette de la Souris!)

{ Joël } at: 24 janvier 2012 à 19:15 a dit…

Je ne l'ai malheureusement pas inventée, cette expression :-( C'est un souvenir de terminologie lilypond : http://lilypond.org/doc/v2.12/Documentation/user/lilypond/Special-rhythmic-concerns.fr.html

Andanteconanima at: 24 janvier 2012 à 19:35 a dit…

"Verbeux" ? Macché verbeux ! En voilà un compte-rendu plein d'inventivité, de poésie. Une invitation émue à aimer Janacek. Rien de moins.

{ Klari } at: 25 janvier 2012 à 01:31 a dit…

Merci, quel beau compliment !

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