mercredi 26 octobre 2011

Pollini


18 Comms'
Salle Pleyel - Dimanche 9 octobre 2011, 16h
Maurizio Pollini (piano), Anna Prohaska (soprano), Alain Damiens (clarinette), Christophe Desjardins (alto), Daniel Ciampolini (percus)
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Giacomo Manzoni : Il rumore del tempo pour alto, clarinette, percussions, soprano et piano (commande du Festival de Lucerne pour Maurizio Pollini)
Beethoven : Sonate pour piano n°21 Op. 53 "Waldstein", Sonate pour piano n°22 Op. 54, Sonate pour piano n°23 Op. 57 "Appassionata"
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Le public des récitals de piano est plus hétérogène que celui des concerts de musique symphonique ou de chambre. On y trouve :
- des Polliniofans : ils sont là pour écouter dans un silence religieux les moindres détails du Beethoven de Pollini (ils ont bien raison)
- des curieux, pianophiles d'un dimanche : ceux-ci se sont dit que du Beethoven au piano, ce serait bien sympathique (ils ont bien raison aussi), ils ne sont pas tout à fait au clair avec ces histoires d'applaudissements, parfois exigés, parfois réprouvés,
- de pauvres hères accablés de terribles rhinopharyngites, bronchites (on a bien une ou deux pneumonies dans la salle) : ils profitent de l'excellente acoustique de la salle Pleyel pour y faire résonner des quintes de toux grasses, creuses, sèches, sonores, toujours magnifiquement timbrées (ils ont tort)
- certains aussi sont venus pour la première partie du concert, le 'Il rumore del tempo', commande du Festival de Lucerne pour Maurizio Pollini, fraîchement livrée par le compositeur, Giacomo Manzoni.

En conséquence de quoi, ces diverses factions se livrent à une bataille sans merci pendant la deuxième partie du concert.
Fin du premier mouvement de la Waldstein :
"-Klap ! Klap ! font les clapeurs, de leurs petites mains enthousiastes et admiratives.
- shhhhhh ! susurrent leurs voisins.
- CHUT ! CHUT ! CHUT ! renchérissent les chutistes, heureux de faire du bruit sans s'abaisser à applaudir,
- CHUT ! aboie un sinistre sire, pour parfaire l'ambiance désormais délétère du concert.

Quelques instants de répit alors que Pollini se lance dans le deuxième mouvement. KEUF ! s'exclame une jeune femme non loin de moi au premier balcon. Les mots me manquent pour rendre justice à ce bruit surhumain, ce magnifique keuf timbré, guttural et caverneux, capable de couvrir les plus imposants fortissimo de Pollini. KEUF ! précise-t'elle, quelques mesures plus tard. rrrrrGGGHHKREUF, enchérit-t'elle à l'attention de ses 1800 auditeurs. Excédés, ses voisins lui intiment l'ordre de sortir. Elle s'exécute, entre deux quintes, non sans faire claquer talons et portes. Un peu plus tard, entre deux mouvements de l'Appassionata, quelques souffreteux, héroïquement silencieux jusqu'ici, émettent un timide keuf, aussitôt contré par un impitoyable chut collectif, sec et impérieux.

Atmosphère sinistre : les experts-ès-Pollini considèrent probablement leur concert gâché par ces pianophiles-du-dimanche qu'ils ont en retour terrorisé sans merci. Ces derniers réfléchiront certainement à deux fois avant de revenir se faire gourmander à Pleyel. Les tousseurs ont fait preuve d'équité, ils ont embêté tout le monde. Entre deux escarmouches de keufs et de chuts, je n'arrive plus à me concentrer sur le concert - je guette avec appréhension les petits bruits gutturaux des uns et les consonnes chuitantes des autres. J'aurais du imiter mon voisin : à l'entracte, il s'est exilé au bout de l'une des bergeries du premier balcon, à la verticale du pianiste, loin du bruit et de la fureur de l'orchestre et des balcons.

La deuxième partie de concert dont j'attendais beaucoup (j'ai un souvenir émerveillé du récital Chopin par Pollini de décembre 2010) n'est ainsi pas à la hauteur de la première partie, hors du temps, apaisante, grâce à la voix d'une beauté surnaturelle d'Anna Prohaska, ancrée par les sifflements rauques et les grognements des instruments qui l'accompagnent.

(il faudrait réellement songer à agrémenter le champagne vendu - à prix d'or - à Pleyel d'un mélange de jus de carotte et de sirop antitussif)

18 Comms':

{ Joël } at: 26 octobre 2011 à 00:39 a dit…

> de pauvres hères accablés de terribles rhinopharyngites, bronchites (on a bien une ou deux pneumonies dans la salle)
Cette saison, je peux dater l'invasion des toux saisonnières autour du 5 octobre (lors du récital de Juliane Banse à l'amphi' Bastille). Samedi dernier, assis juste derrière moi à l'amphithéâtre de Garnier, un gars qui cumulait cette tare avec celle de renifleur (pas le petit sifflement de nez ou le reniflouï de rien du tout, non, un gros et primitif RNFLFL se terminant par une trille). Pendant l'entr'acte, il continuait, alors j'ai sorti un mouchoir et le lui ai tendu avec un air excédé tout en lui expliquant que ça l'aiderait à faire moins de bruit. Et ça a marché !

{ klari } at: 26 octobre 2011 à 00:51 a dit…

J'ai du mal à t'imaginer l'air excédé :-) En tout cas, ta solution marche mieux que les "chhhhhhh" vindicatifs des autres spectateurs, tout en ne dérangeant personne. Youpi :-)

Idéalement, il faudrait se munir de pastilles, de sirop, de mouchoirs, donc, pour organiser des distributions !

{ Joël } at: 26 octobre 2011 à 01:13 a dit…

> J'ai du mal à t'imaginer l'air excédé :-)
Cela m'a demandé un grand effort de composition :
- RNFL
(Pfff, il commence à m'énerver.)
- RNFL ×10
(Allez, encore un reniflement et je me lance.)
- RNFL
(Ça y est, le mouchoir est sorti du paquet, mis dans la poche de la chemise. Prêt à dégainer.)
- RNFL
(Laissons-lui encore une chance ?)
- RNFL
(Bon, cette fois-ci, J'EN AI MARRE !!!)
- Prenez-ça, ça vous aidera à faire moins de bruit !
(Suit un silence après lequel il finit par me dire « Merci. ».)

{ Klari } at: 26 octobre 2011 à 10:46 a dit…

Il t'a eu à l'usure !!

En ce qui me concerne, j'arrive à peu près, désormais, à faire des remarques gentiment à des voisin(e)s qui font tintinnabuler des bracelets, ou qui feuillettent bruyamment des journaux (j'ai eu le cas avec un jeune homme, qui trouvant les Gurre-Lieder un peu longs, s'est mis à déplier un Libé - en faisant bruisser à plein volume le papier-journal), je ne sais pas encore rester polie avec les renifleurs, les marmonneurs, les papoteurs et les bonbonvores. Je préfère rester coite.

Hugo at: 26 octobre 2011 à 16:17 a dit…

Tiens, moi, hier, place promo pour abonné jeune, 9 euros la catégorie 1, B102, place parfaite. En fait, pas si parfaite que ça. À coté de moi, quelqu'un qui portait un "parfum" (ça ne mérite pas ce nom) atroce. Non, pas simplement une fragrance qui vous ferait dire "mouais, bof, pas pour moi, je préfère le patchouli à la lavande". Non, non. Un truc *immonde*, à la fois capiteux et lourd, une sorte de patchwork désordonné d'odeurs nauséabondes multiples, bref, rien qui ne ferait grâce à Grasse. J'avais tellement de mal à respirer que je n'ai pas pu me concentrer sur les morceaux qui étaient joués.

Pour la deuxième partie, j'ai quitté ma place "parfaite" pour me réfugier à l'arrière-scène.
Encore une anecdote à ajouter à la série "Les mésaventures d'Hugo à Pleyel"...

{ Klari } at: 26 octobre 2011 à 16:26 a dit…

Quelle horreur. Il se peut qu'il y ait un ingrédient dans la mixture pestilentielle en question qui te dégoûte particulièrement. (Djac a acheté récemment un pschiitt ignoble qui me donne immanquablement des nausées, pouah).

L'arrière-scène est souvent un havre de paix, à la moyenne d'âge moins elevé que dans la zone orchestre-balcon, moins soumise aux épidémies saisonnières et aux accès de mauvais esprit (keuf-keuf-chut) que le reste de la salle. Pour des raisons que j'ignore, d'ailleurs.

Vers 19h40 en bas des escaliers du hall ? (pour se faire u petit coucou et récupérer la preccciousss clé usb ?). A ce soir !

Sax at: 1 novembre 2011 à 20:49 a dit…

Oserais-je dire que le conformisme qui interdit d'applaudir après chaque mouvement me semble pesant ? Et qu'heureusement quelques peuplades (sûrement moins civilisées) s'en affranchissent et donnent par exemple aux PROMS de Londres cette ambiance si électrique (au moins quand on l'entend à la radio).

{ Klari } at: 3 novembre 2011 à 13:00 a dit…

Hello !

Je suis globalement (mais globalement seulement, hein) d'accord avec toi. Quand le premier mouvement d'une symphonie se finit sur un tonitruant blam!blam!blam!, c'est clairement une invitation à l'applaudissement. Pourquoi s'en priver ?

Dans le cadre d'un récital de piano, la question se pose autrement : pourquoi on considère le clap-clap tabou ? S'il s'agissait de préserver la concentration du soliste, les "cccchhhhuutt" bruyants et agressifs sont tout aussi, si ce n'est plus, inopportuns. Après tout, le clap n'est qu'une expression d'admiration, de remerciement, le chhhhuut exprime quoi au juste ? La condescendance, aggressivité, mépris ? (halte au chut!)

Par contre, je suis un peu gênée quand les gens applaudissement même quand le pianiste reste assis, la tête résolument penchée vers le piano. S'il n'invite pas à applaudir, on n'applaudit pas. Mais c'est plus une question de politesse que de connaissance du cérémonial de concert : après tout, quand tu rentres dans le bureau d'un collègue et que celui-ci regarde ailleurs et parle dans un téléphone sur l'épaule, tu évites de beugler un tonitruant "on va à la cantine ?". Simple question d'éducation :-)

mais je crois que l'article d'Alex Ross sur les applaudissements va te plaire !

Hugo at: 3 novembre 2011 à 14:23 a dit…

Parfaitement d'accord avec Klari. Je ne me suis pas privé d'applaudir Kavakos après le premier mouvement du concerto de Tchaikovski.

Je pense surtout que les chutistes veulent montrer leur savoir. Eux, non, ils ne se font pas avoir par le 3e mouvement de la Pathétique, non non, eux, ils *savent*. Même pas ils l'ont lu dans leur programme que y'a un piège, ils le savaient avant. Ils vont souvent au concert. Ils ont certainement prévu, répété leur chut intérieurement pendant tout le 3e mouvement, afin de pouvoir le délivrer avec conviction dès les premiers claps claps des applaudisseurs de pénultième mouvement.

Aux Proms, par contre, lorsque j'y étais cet été, pas le moindre applaudissement intermouvement. Bon, OK, c'était pas la Pathétique, mais quand même. En sortant du Royal Albert Hall, les 4 amis qui m'accompagnaient et pour qui c'était leur premier concert symphonique m'ont tous demandé "how do you know when to applaud?". Autrement, les peuplades promesques ne sont pas si populaires qu'on nous le fait croire, ça reste en majorité du retraité aisé et du jeune cadre bien habillé.

Parfois, le mieux est peut-être de tout jouer attacca, comme l'a fait dernièrement Welser-Möst sur une symphonie qui s'y prettait parfaitement. On se rend compte aussi que les souffreteux tousseurs arrivent finalement très bien à se retenir puisqu'on ne décerne pas plus de toux intempestives. En y réfléchissant, peut-être n'ai-je pas bien compris le rôle des toux intermouvements ; peut-être ne servent-elles pas à se racler la gorge une bonne fois pour toute afin d'être silencieux pendant que l'orchestre joue, mais au contraire, s'entraîner à produire la plus belle quinte (de toux, pas l'intervalle, quoique, une quinte de toux en quintes, ça aurait de la classe) au moment judicieux (pppp de l'orchestre ou solo de flute, au choix).

{ klari } at: 3 novembre 2011 à 16:52 a dit…

Je crois que tu as très bien cerné les pratiques des chutistes, Hugo. je viens d'essayer de tousser en quintes mais ce n'est pas très facile, en effet.

J'avais réfléchi, un jour, à quelques règles d'applaudissements (qu'il faudrait idéalement reformuler en dictons rigolos)

- concert symphonique : n'applaudir que quand on voit le blanc des yeux du chef (évidemment, ça ne marche pas de l'arrière-scène),
- récital de piano : n'applaudir que si le pianiste est debout;
etc.

Ne pas applaudir du tout marche aussi, hein, mais je trouve ça très arrogant. (me suis retrouvée à côté de deux radins du clap à Pleyel dernièrement, j'ai eu du mal à m'empêcher de leur faire une réflexion)

{ bladsurb } at: 4 novembre 2011 à 19:43 a dit…

J'adore l'étude d'Alex Ross sur les applaudissements (entre autres, l'anecdote sur Wagner, hé hé) ! Comme le Guardian n'en publie qu'une version abrégée, voici l'allocution complète.

Sax at: 7 novembre 2011 à 20:02 a dit…

Merci pour l'article. Pas encore eu le temps de tout lire.

Par contre (comme quoi on peut être incohérent), je suis toujours un peu gêné par les applaudissements inter-chorus pendant les concerts de jazz.
D'abord ça crée une espèce de compétition à celui qui sera le plus applaudi, et en général c'est plutôt celui qui fait le plus de bruit que celui qui a le plus d'idées.
Et surtout, ça empiète forcément sur le chorus suivant. Déjà que 32 mesures ce n'est pas très long, si les 2 ou 4 premières sont couvertes par les applaudissements précédents, ça devient plus difficile d'établir un climat avant le pont.

{ klari } at: 8 novembre 2011 à 10:40 a dit…

>Baldsurb : oui, l'anecdote Wagner vaut son pesant de cacahuètes ! merci pour la version complète, je vais me la garder précieusement au chaud !

>Sax : houlàlà, que de vocabulaire nouveau, mais je crois avoir compris l'idée. Je crois qu'être incohérent est une des prérogatives du spectateur-lambda. pas que sur les applaudissements, d'ailleurs. Sur les oeuvres, les chefs, les orchestres - j'ai mes chouchous, pas toujours pour des raisons fondées :-)

Hugo at: 8 novembre 2011 à 13:55 a dit…

Samedi dernier, Patricia Petibon. Je retrouve mon hétérosexualité perdue pour Leo. Une soprano rousse un peu folle qui chante pieds nus ? Do want.

Jolie démonstration de duel applaudisseurs/chutistes. Comme c'est un récital avec beaucoup d'oeuvres au programme, on applaudit après chaque morceau. Mais attention, y'a des pièges, il y a aussi des oeuvres en plusieurs mouvements (parfois, ce sont des extraits). Les applaudisseurs applaudissent. Les chutistes montrent qu'ils ont lu le programme en chutant. Le compositeur de la création donnée en deuxième partie est un chutiste, je suis assis juste derrière lui. Non content d'avoir offert au public sa composition, il donne donc en bis un chut de compétition, tête penchée en arrière, afin d'améliorer sa propagation par réverbération sur le plafond de la salle, probablement.
Mais la palme revient à ce couple à côté de moi, qui n'a pas applaudi une seule fois pendant la première demi-heure, pour se mettre tout à coup à applaudir après un ploum-piège, quelques mesures avant la fin du mouvement.

{ Klari } at: 8 novembre 2011 à 14:11 a dit…

Patricia Petibon ne me fait aucun effet, à part m'agacer au plus haut point (mais je peux tout à fait imaginer l'effet que cette très belle (certes) rousse peut faire sur un membre du sexe opposé). Je n'approuve pas, mais je ne juge pas.

- le compositeur qui réclame son chut : pas glop. (ça mériterait de faire exprès de rajouter une couche de chut, ou de clap)
- le clap du ploum-piège : über-glop. Parfois, on dirait que des gens ont été payés spécialement pour donner du matériau à chroniquette (parfois, je me pose des questions !)

Sax at: 8 novembre 2011 à 20:51 a dit…

Pardon pour le vocabulaire

Chorus : improvisation en solo (en général)
32 mesures : les morceaux de "vrai" jazz sont écrits sur une grille harmonique de 32 mesures de forme AABA (un peu plus qu'une forme sonate donc). B est le pont pour les anglophones.
(Bien sûr les exceptions sont aussi nombreuses que variées)
Un soliste efficace improvise sur une seule grille. Un bavard va continuer pendant plein de grilles et s'arrêter quand le batteur et le bassiste vont se liguer pour le perdre.

Ah oui, 12 mesures c'est le blues, avec aussi plein d'exceptions, de 2 mesures pour le mauvais rock à 44 mesures pour DB Blues de Lester Young.

Je crois que c'est tout.

{ Joël } at: 13 novembre 2011 à 12:52 a dit…

J'ai failli m'étouffer de rire en lisant le commentaire d'Hugo...

{ klari } at: 15 novembre 2011 à 11:10 a dit…

Je crois me rappeler avoir recraché un café sur mon écran d'ordi :-)

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