samedi 22 octobre 2011

Kavakos


10 Comms'
Salle Pleyel Mercredi et jeudi 12/13 octobre 2011
Orchestre de Paris, Leonidas Kavakos (violon), Paavo Järvi (direction)
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Tubin, Symphonie n°11
Tchaïkosky, Concerto pour violon
Rott, Symphonie (il n'y en a qu'une, mais laquelle!)
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C'est à Bombay que j'ai rencontré Leonidas Kavakos (si j'écris un jour mes mémoires, ce sera la première phrase). A l'époque - oh, c'était il y a une mini-éternité : je n'avais pas encore songé à me procurer un violon, ni même à me lancer dans l'étude d'un instrument. Je dépensais mon argent ailleurs qu'en concerts et je ne chroniquettais pas. Le critique musical d'un journal local m'avait pourtant pris sous son aile. Peut-être avait-il décelé mon potentiel de concertogoinfre ? Ainsi, nous avions passé six mois, inséparables, à écumer les concerts de ghazal, de kyal, de qawwali, de bauls du bengale, de jazz (un peu) et quand un orchestre symphonique daignait s'attarder à Bombay, nous nous ruions l'écouter. Comme par exemple, l'orchestre du festival de Verbier avec Akiko Suwanai (sans le savoir, elle a un peu contribué à ma décision de choisir le violon). Je me rappelle plus vaguement de Leonidas Kavakos, plus de son nom peut-être que du concert. Je serais bien incapable de me rappeller avec qui il a joué quoi, il ne me reste que le souvenir ténu d'un grec replet et moustachu aux faux airs de Séraphin Lampion.

Deuxième tentative, à Budapest, en deux mille cinq ou six, alors qu'il était venu étrenner notre Philharmonie flambant neuve, en compagnie de Charles Dutoit et du Budapest Festival Orchestra. Quelques petits efforts de ma part : je venais tout juste de me mettre au violon, ma prof qui travaillait au sein de la concurrence m'avait dégoté quelques places via une de ses consoeurs, violoniste au BFO. Kavakos sort l'artillerie lourde : le concerto de Tchaïkovsky, déjà ! Confiture pour des oreilles encore insuffisamment dégrossies pour l'apprécier.

Quelques années d'éloignement jusque l'hiver dernier, où je le retrouve avec le Gewandhausorchester Leipzig, sur le concerto de Dvorak. Mais cette fois, je suis prête : cela fait deux ans que je rôde le soir salle Pleyel et j'ai écouté jusqu'à plus soif des violonistes falots, crâneurs, intéressants, mauvais, cabotins, sympathiques, anecdotiques, oubliables, très bons, fragiles.. : je commence à avoir une petite de ce que j'aime, et de ce que je n'aime pas. Kavakos, de son côté, a apporté le concerto de Dvorak. Il est à peine reconnaissable : le commercial des Assurances Mondass s'est transformé en professeur Snape, émacié et ténébreux. Seules les lunettes à fine monture sont restées. Les hasards de la billetterie m'ont assise au premier rang, à droite aux pieds des seconds violons, à quelques mètres du violoniste, qui pour orienter son violon vers le public, se tient face à moi. Une décennie après notre première rencontre, je tombe enfin sous l'empire du violoniste. Le concerto à la fois très sobre, incandescent et bouillonnant aurait amplement suffi, découvrir en bis son Bach me fait définitivement chavirer : pur, dépouillé à l'extrême, incroyablement vivant et dense, pourtant. Depuis, nos rendez-vous se rapprochent : une magnifique soirée Brahms avec le Philharmonique de Radio-France, en juin qui se clôture par deux généreux bis - deux Bach, que la petite armée de Kavakophiles dévore avec ravissement.

Trois longs mois à patienter avant son concert parisien, ses deux concerts parisiens, grâce à l'attachante habitude de l'Orchestre de Paris de donner le même programme deux soirs de suite. Joie, bonheur, félicité ! Monsieur H. n'a pas pu attendre, il s'est ravitaillé à Londres entre temps. Tous les Kavakophiles ont répondu à l'appel, agglutinés, les yeux exorbités, les oreilles voraces, ils (nous?) essaimons vers les premiers rangs de la salle Pleyel "euh, pardon, est-ce que la place à côté de vous est libre ?". Ecouter le même concerto deux soirs de suite avec un tel soliste n'est ni lassant, ni répétitif. Même chemise, mêmes lunettes peut-être, mais les deux versions du Tchaïkovski sont bien différentes - la première plus retenue, celle du lendemain plus ébouriffée et énergique. Un premier soir pour examiner, décortiquer, un deuxième pour se laisser fasciner et émouvoir.

Je ne sais pas pourquoi ce violoniste en particulier me plait tant: certes, je lui trouve des aigus magnifiques (les graves aussi !), des double-cordes ahurissantes de précision - mais en cherchant un peu, on peut trouver ces mêmes qualités chez certains de ses confrères, après tout. Peut-être l'intensité de sa concentration, visible jusque dans sa posture : toute son énergie paraît focalisée sur le son, sans qu'il n'en reste pour les sauts-de-chat, les pirouettes que d'autres violonistes aiment esquisser (oh que ça m'agace). Peut-être le contraste entre son expression tendue, un peu sombre, en opposition avec la chaleur du son produit et les sourires complices échangés avec le chef et le premier violon. Ou les sourires adressés au public, qui n'a pas pu se retenir d'applaudir après le premier mouvement du concerto (il y avait de quoi, remarque). Même ses terrifiants reniflements, pudiquement censurés sur les retransmissions radio ou internet, sont musicaux : ils correspondent à des respirations naturelles dans la partition, et si le spectateur est un minimum impliqué, il prendra par imitation une légère inspiration qui suffira amplement à couvrir le "ssshhhrffffrr" sonore émis par les orifices nasaux de Leonidas Kavakos.

Mais le plus éblouissant, est son jeu extraordinairement présent, bouillonnant, parfois rugueux, toujours digne, sans jamais donner l'impression embarrassante de surjouer (j'ai horreur des musiciens qui dégoulinent de bons sentiments sur scène). La pertinence, la beauté et la sincérité des intentions musicales. L'impression qu'il déteint toujours sur les orchestres qui l'accompagnent - comme une forme de légère hypnose collective, à voir le train d'enfer qu'il a imprimé au cordes de l'orchestre de Paris dans le finale du concerto le jeudi (ou peut-être le mercredi ?), sans parler de l'euphorie généralisée qui s'est emparée du Philhar en juin dans les dernières mesures du Brahms. Il faut que je retourne l'écouter, je suis loin d'avoir élucidé le mystère Kavakos.

Deux concertos qui passent à la vitesse de l'éclair. Très souvent, j'ai un petit pincement au cœur entre la fin d'une œuvre et les premiers applaudissements. Je me réjouis bien sûr d'avoir passé deux demi-heures extatiques en compagnie de mon violoniste préféré, mais je ne peux ignorer un accès de mélancolie. Et si c'était la dernière fois que je l'écoutais sur ce concerto ? Et s'il arrêtait de jouer du violon ? Et si, et si ? Et si, encore une fois, je devais rater ce qui aurait du être le concert de ma vie* ?

L'immense avantage de venir à Pleyel accompagnée de Gentil-Prof est d'avoir la primeur sur l'identité du bis "la 4è d'Ysaÿe" me dit-il, l'inconvénient, son regard légèrement consterné alors que je lui demande des précisions "la 4è quoi ?" (sonate, si vous tenez à savoir). Le lendemain, la souris et moi avons tant et si bien applaudi qu'il nous joue LA Sarabande de Bach, pendant que nous soufflons discrètement sur nos paumes pour leur faire retrouver couleur humaine. Sarabande qui revient régulièrement en bis (pourquoi celle-ci, d'ailleurs ?), mais que l'interprétation de Kavakos donne l'impression d'écouter pour la première fois.

Le prix à payer pour assouvir ma kavakophilie (tout se paie, en ce bas monde..) est la symphonie de Rott, que j'ai héroïquement écoutée deux fois, partagée entre consternation et fou rire. Mais elle mérite sa propre chroniquette, cette 'incroyable' symphonie.

Et aussi : David le Marrec, Paris-Broadway, Concertonet, Palpatine, Joël, Resmusica, Altamusica, ACA, Souris.

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* Haitink, mon chef préféré, avec le Chamber Orchestra of Europe, mon orchestre préféré, et Leonidas Kavakos, mon violoniste préféré. Sur le Brahms (mon kavakoncerto préféré, à aujourd'hui). Bon, certes, le concert était à Lucerne, et hors de prix. Mais quand même....ET JE N'Y ETAIS PAS.  Et le Chostakovitch que je vais devoir manquer en mai prochain, hein ??

10 Comms':

Monsieur H. at: 22 octobre 2011 à 01:58 a dit…

Je crois que de la même façon que l'a été Akiko Suwanai pour toi, c'est Kavakos qui a catalysé mon envie d'apprendre le violon. Pour Akiko, on verra ça dans une vingtaine de jours, avec le Mendelssohn (<3) que j'ai déjà entendu cette saison par Tedi Papavrami, mais j'avais été un peu déçu (http://www.sallepleyel.fr/francais/evenement.aspx?id=11905).

Ahh, la Sarabande. Je ne connais pas la brésilienne prénommée Sara dont il est question, mais moi, c'est clair, quand Kavakos la joue, ça me fait cet effet. Le jeudi, j'étais au Châtelet où Simone Lamsma jouait la sérénade pour violon et orchestre à cordes de Bernstein, et où elle a donné en rappel... la Sarabande ! Eh bien, j'avais été séduit pendant la sérénade par sa maîtrise d'archet extraordinaire, mais le bis... bof. C'est pas aussi bien que celle que Kavakos avait joué en juin dernier après le Brahms, et, je n'en doute pas, celle qu'il jouait au même moment à Pleyel.

Brahms que l'on peut retrouver pendant encore 2 jours ici: citedelamusiquelive.tv/Concert/0969116
(Et c'est là qu'on peut se réjouir d'être à la fois geek, prévoyant et de disposer de bons outils [http://rtmpdump.mplayerhq.hu/ et http://www.wireshark.org/])

D'ailleurs, le concert du jeudi était enregistré ou pas ?

{ Klari } at: 22 octobre 2011 à 02:07 a dit…

Hiiiiiiii, tu as été prévoyant !!! Pourrais-tu me transmettre le résultat de ta prévoyance sur une clé USB, une fois, s'il-te-plait ? (j'ai essayé d'être prévoyante avec vlc et rtmmdududmp, mais je n'ai eu que des messages d'injures de la part de mon ordi..

Je vais ignorer d'un air détaché ton jeu de mot à propos de Melle Bandedebach, mais il y a en effet deux Sarabandes : celle de Kavakos, et les autres. Je l'ai entendue le lendemain, à Pleyel, par Teztlaff, et ...humpf, disons.

Suwanai avait été épatante sur le Tchaikovsky - je me rappelle ne pas avoir respiré pendant la demi-heure qu'a duré le concerto, et quand, à la fin de l'entracte, nous l'avons vue s'installer dans le public, une bonne partie de l'auditoire s'est mise spontanément à l'applaudir.. Du coup, j'ai presque un peu peur de la ré-écouter (ce sera la deuxième fois seulement !!) et de dénaturer un souvenir ébloui (et reconnaissant !)

Anonyme at: 22 octobre 2011 à 02:51 a dit…

Comme Teztlaff n'a pas joué la Sarabande de Bach le lendemain mais l'andante de deuxième sonate (si mes souvenirs sont bons), c'est normal que ca ne ressemble pas trop à ce qu'a joué Kavakos. Je dis ça, je dis rien.

Hugo at: 22 octobre 2011 à 04:28 a dit…

OK, j'ai mis ça sur clé USB, je te la passerai mercredi. Aussi, Anonyme a raison.

{ klari } at: 22 octobre 2011 à 09:15 a dit…

Hou la bourde !! Merci pour la correction..

A ma décharge, si je ne dis pas de bêtises, l'Andante de la deuxième sonate est sur cette fameuse video (http://citedelamusique.tv/Concert/0969116.html) qu'on ne peut regarder que jusqu'à lundi et que je regarde en boucle! Du coup, c'est à cette version vidéo que celle de Teztlaff ne ressemblait pas.

(ouf. meubles sauvés)

@Hugo : merci :-) à mercredi !

{ andanteconanima.net } at: 22 octobre 2011 à 12:26 a dit…

"Le commercial des Assurances Mondass s'est transformé en professeur Snape, émacié et ténébreux." Tout est dit (mais c'est fou d'imaginer que pendant les 90's, LK ait été une espèce de frère jumeau caché d'Edwy Plenel, avant sa métamorphose d'aujourd'hui !)

J'adore le développement sur les "ssshhhrffffrr" : ces pianissimi encore plus légers que sa respiration, ay ay ! On en reste pendu à chaque mouvement d'archet. Et puis cette posture, souvent droite comme un i, qui s'assouplit lorsque la partition s'emballe... Pas de surjeu, pas d'esbroufe. Ah là là (quel homme!).

Et quelle belle chroniquette. Brava, brava !
Un cordiale saluto,

ACA

{ klari } at: 22 octobre 2011 à 13:59 a dit…

Hello ACA. Merci pour tes mots gentils ! Pour rendre à César ce qui appartient à César, l'analogie avec Snape a été trouvée par la Souris, je me suis éhontément servie chez elle.

Ceci dit, je tiens à souligner que je l'adorerais également en Edwy Plenel : quelque part, c'est la garantie que son succès est uniquement du à son immmmmmense talent et non à une apparence physique particulièrement flatteuse sur des affiches et/ou des jaquettes de disques. Trouve t'on d'ailleurs une seule violonistE moins que physiquement sublimissime sur le marché, actuellement ? Hilary Hahn ? Janine Jansen ? Julia Fischer ? Toutes des beautés..Tant mieux pour elles, mais donnez-moi une violoniste un peu rondelette et un peu moins photogénique, juste pour me prouver que l'apparence physique ne compte pas, tiens !).

Sa posture, ah oui, sa posture ! Je voulais en parler, puis j'ai oublié, et puis elle est déjà tellement longue comme ça, cette chroniquette, mais elle me fascine. Qu'est ce qui ne me fascine pas, chez cet homme, d'ailleurs ? Droit comme un I, certes, mais sans raideur, sans tension. (c'est assez nouveau, il était plus gigoteur au début des années 2000, d'après les témoignages de M. YouTube). Et quand il gigote un peu - comme dans le finale du mvt 3 de Tchaikovsky, l'effet est d'autant plus frappant. J'aime aussi quand il se dresse sur la pointe des pieds, assez rarement d'ailleurs, pas à la fin de toutes les phrases, plutôt en conclusion d'un mouvement ou d'un 'chapitre' de l'oeuvre jouée, comme il se déchargeait d'un petit résidu d'énergie..
En fait, quand je le regarde jouer, je ressens à peu près la même chose que quand je regarde Nicolas LeRiche danser (vu de très très loin, les deux loustics ont l'air de partager les mêmes qualités humaines et artistiques, d'ailleurs).

Bon, je te souhaite une bonne journée, je vais regarder les quelques kavakovidéos sur youtube que je n'ai pas encore visionnées... ;-)

Anonyme at: 9 novembre 2011 à 11:51 a dit…

Bon, c'est l'occasion de te faire découvrir une perle : une de mes violonistes-chouchoutes; immense talent, qui a un peu sacrifié à l'enseignement.
Et malheureusement, je n'ai pas trouvé d'enregistrement datant de ses "grandes années" - il y a au moins vingt ans. Mais on peut encore apprécier, et imaginer ce qu'elle a pu produire. Le lien :

http://www.youtube.com/watch?v=I9K5cbL6eEk

Elle n'est plus toute jeunette, et aurait probablement été plus connue, effectivement, si elle avait comme les autres atteint au prix d'efforts inhumains (je ne parle pas de Sevcik, là) l'obligatoire 90-60-90, plutôt que son 105-140-188 des années 80.
Mais les connaisseurs savent; et maintenant, tu en fais partie !
Bise - PH

{ klari } at: 9 novembre 2011 à 13:46 a dit…

188 ? Comme tu y vas !

L'ordi où je suis actuellement ne me permet pas d'écouter à un volume suffisant pour entendre quoi que ce soit. J'examinerai de plus près le dossier ce soir. Avec l'image seulement, je ne suis pas choquée par ses mensurations, mais je le suis par le choix de la teinte de rouge à lèvres (rose fuschia ??? ma qué!).

Ceci dit, il n'y a pas de honte à préférer l'enseignement au quotidien de violin-hero-globe-trotter ! (n'est-ce-pas ?) Même s'il est dur de résister à l'attrait des capitales, des fan(e)s en délire, des signatures tardives d'autographe, des restaus post-concert où jouent des ensembles tsiganes... Et ce récital budapestois, alors ?

{ klari } at: 9 novembre 2011 à 14:50 a dit…

(place au jeu de mot tzimbabaploum-tsouin-tsouin :
Les violonistes triment sur Doukan, les violonistEs triment sur Dukan et Doukan)

wouarf-wouarf.

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