jeudi 15 septembre 2011

Fantastique Philly


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Vendredi 8 septembre 2011, 20h
Philadelphia Orchestra, Charles Dutoit (direction), Jean-Yves Thibaudet (piano)
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Glinka, Ruslan et Ludmila (ouverture)
Ravel, Concerto pour piano
Berlioz, Symphonie Fantastique
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Jusqu'ici, mes expériences avec des orchestres américains se sont soldées par de cuisants échecs. De magnifiques phalanges, certes, au son poliché, mais trop souvent incapables de m'émouvoir. En préparant mon abonnement 2011/12, j'avais donc soigneusement veillé à limiter la présence américaine, ménageant toutefois une exception pour Philadelphie, dont les difficultés financières les ont poussés à se mettre sous la protection de la loi sur les faillites au printemps dernier. Il me paraissait crucial de contribuer un tant soit peu à leur recettes de billetterie*. Ajoutons à cela l'occasion, assez rare à Paris, d'écouter un véritable programme d'orchestre français en tournée à l'étranger: un concerto pour piano joué par un soliste français, suivi de la Symphonie Fantastique qui est, pour des raisons qui m'échappent à un orchestre en tournée, ce que la Joconde est au musée du Louvre.

A de rares exceptions près, les toutes premières minutes d'un concert suffisent à savoir si on a affaire à un concert plan-plan, exceptionnel ou effroyable. Les musiciens se jettent à corps perdu dans une frénétique ouverture de Ruslan et Ludmila. Peut-être un tout petit peu trop excitée, anguleuse - plus Washington Post March dans l'âme que chevaux au galop sur la steppe russe. Je n'adhère pas totalement, cependant tout parti pris peut s'avérer valide s'il est assumé et sincère. C'est indubitablement le cas. Quelle joie de savourer la perfection technique de cet ensemble (une des marques de fabrique des grands orchestres américains?) mais aussi un engagement absolu, qui semble-t'il reflète une réelle joie de jouer ensemble. Ces musiciens jouent comme si leur vie en dépendait - si vous voulez mon avis, la seule manière valable de jouer en orchestre.

C'est la deuxième fois que je croise J-Y Thibaudet en quelques mois, pianiste que je trouve assez déconcertant. Je n'ai rien à lui reprocher - je ne distingue rien dans l'interprétation, les sonorités, qui me déplaise, je devrais ainsi logiquement aimer son jeu ? Pourtant, à l'écoute des deux concertos, Ravel aujourd'hui, Katchaturian en juin, je me suis de temps en temps surprise à légèrement m'ennuyer. Tout bonnement une question de goûts et de couleurs, je suppose. Il est certainement capable de toucher des auditeurs au goûts drastiquement différents des miens. Toutefois son introduction du deuxième mouvement est somptueuse.

Entretemps, je continuer de me laisser séduire par l'orchestre, par ces violons ébouriffés, ces altos ardents, ces contrebasses fringantes, des vents sémillants. A la fin du concerto, un joyeuse pagaïlle gagne l'orchestre, les cordes -abandonnant toute dignité violonistique, tapent à tout rompre des pieds pour réclamer un bis (du Brahms). Il reste une poignée de places à l'arrière-scène dont l'une, au tout premier rang, juste derrière les contrebasses, me fait les yeux doux. Entre sagement écouter du Berlioz (beurk) au balcon ou se faufiler le plus près possible de l'orchestre pour absorber l'énergie dégagée par cette phalange si chaleureuse et avoir un tout petit peu l'impression de faire partie de l'orchestre, le choix est vite fait. Il se produit d'ailleurs un petit mouvement de foule en direction de l'arrière-scène pendant l'entracte. MA place est déjà occupée alors que je grimpe, toute essouflée, l'escalier qui mène à l'arrière-scène. Repli au dernier rang de l'arrière-scène. Charles Dutoit sera au beau milieu de mon champ de vision. Excellent.

Je monte la garde, fusillant du regard les badauds qui lorgneraient avec insistance ma nouvelle place. Un musicien - cuivre peut-être ? égrène sereinement quelques gammes en attendant le retour des collègues. Mortifiée, je dois m'avouer que je n'ai pas la moindre idée de quel instrument il s'agit. Le son, chaleureux et hypnotique, est rond comme celui d'une clarinette - qui sont toutes parties en pause. Puissant comme un cor - quelques cornistes sont présents, mais leurs doigts ne s'agitent pas en rythme avec ces gammes. Trombones ? Ils papotent. Procédant par déduction : quel vent se trouve au fond de l'orchestre - derrière les trombones, blotti contre les timbales ? Une seule réponse possible. Le tuba. A orchestre exceptionnel, tubiste exceptionnel. Exceptionnelle. Jeune, jolie, ultra-talentueuse, championne de lancer de tuba et 'ultimate frisbeeuse' (?) reconnue. Les tubistes sont des musiciens fascinants mais extrêmement rares, quel dommage, j'aimerais tant en fréquenter plus souvent.

Si mes souvenirs sont bons, ce sera ma première Symphonie Fantastique en concert. Je ne cherche pas spécialement à écouter du Berlioz en concert, il me met toujours un peu mal à l'aise : à chaque instant, je me régale de ces couleurs d'orchestre plus chatoyantes les unes que les autres, mais les œuvres dans leur globalité me laissent immanquablement l'impression d'être submergée par un inintelligible verbiage sans queue-ni-tête.

Bref, la Symphonie Fantastique. Très vite, je comprends mieux pourquoi les orchestres français s'acharnent à partir à l'étranger avec la Fantastique : quelle merveilleuse vitrine pour l'orchestre, ce gigantesque puzzle d'atmosphères variées, de couleurs luxuriantes, qui permet de montrer tout ce que les musiciens  savent faire - jouer dans le suraigu le plus éthéré, donner un son plein et généreux, des graves un brin caoutchouteux, jouer râpeux, féroce si besoin. Même variété de ploums, toutes les ethnies sont représentées du pizz doux comme un museau de chat au clac sec, méchant, de l'élastique qui revient frapper le nez. Quelles glorieuses cordes graves: savourez vers 1h18' ce son de contrebasse si timbré, chaleureux. Sublimée par cet engagement si patent, comme si cette soirée était la toute dernière occasion de jouer ensemble, la Fantastique, pourtant longuette sur le papier, passe en un clin d'oeil. Plaf, scritch, scrountch, l'escouade de contrebasses se lève comme un seul homme pour décocher un pizz particulièrement périlleux(?), quelques accords conclusifs et c'est déjà terminé. Je me suis régalée de la première à la dernière note - même si cette impression diffuse de n'avoir rien compris au propos ne m'est pas épargnée, malgré ce chef et cet orchestre prodigieux.

Standing ovation, amplement méritée, à laquelle se joint une moitié de l'arrière-scène (traditionnellement plus radine en saluts debout que le parterre (l'arrière-scène ne s'était pas levée pour Chicago, par exemple)). Le concert se termine dans l'ambiance particulière du bis, quel bis de luxe : la Valse de Ravel, tour à tour charmeuse et angoissante, quelle conclusion adéquate pour ce concert doux-amer où se mêlent, pour moi, la joie d'avoir fait la connaissance d'un nouvel Orchestre Préféré et la crainte de ne jamais avoir l'occasion de les réécouter.

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PS : magnifique Charles Dutoit, que je n'ai pas suffisamment mentionné, cette chroniquette est suffisamment longuette, mais la beauté du concert rend sans aucun doute une fidèle image de son immense talent de chef.

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