mercredi 13 juillet 2011

Wasifuddin Dagar - Institut des Cultures d'Islam


4 Comms'
Institut des Cultures d'Islam - Dimanche 5 juin 2011, 18h
Wasifuddin Dagar (chant), Mohan Shyam Sharma (pakhawaj)

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Multani (alap, jhor, jhala), composition en chautal
Bhupali, composition en tilwara (?)
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J'aime la musique indienne, disons plutôt les musiques indiennes, depuis une dizaine d'années, rien de m'avait toutefois préparée à tomber en amour avec le dhrupad vers 2008. J'avais enfin rencontré mon prince charmant musical, que j'attendais depuis si longtemps, sans savoir quand il me serait donné de faire sa connaissance, ni à quoi il ressemblerait.

Eblouie, follement énamourée, j'ai essayé depuis de partager ma enthousiasme avec quelques personnes de mon entourage. Las, mes tentatives tournèrent court.

"- Tu sais, je suis des cours de dhrupad, depuis quelques temps !
- (dubitatif) Mouais, bof, le concept de son originel, primordial, autour duquel tourne le reste du monde, tout ça, tout ça... C'est bien fumeux, non?
- Mais ça n'a rien à voir ! Les modes, les cycles rythmiques !
- (exalté) Du dhrupâââd ! Géniââl, moi aussi je chante des mantras sous la douche, ça me détend tellllement.
- Mais ça n'a rien à voir...
- (derrière un nuage de fumée odorante) Intéressant, ton truc, dis donc. Ca s'apprend où ? Dans un ashram ? En méditant ?
- Mais...
- (hystérique) J'adore la musique indienne, surtout les chorés dans les films !! J'ai tous les DVD d'Amitabh Bachchan à la maison.
- Moi aussi, mais.... Oh puis zut.

Arrivée à la conclusion que la plupart de mes interlocuteurs préferaient continuer de projeter leur a priori sur cette malheureuse discipline musicale, plutôt que de s'interroger sur ce en quoi elle consistait, j'ai appris à détourner adroitement la conversation vers des sujets plus sécurisants ("tu fais quoi ce week-end?"). Heureusement, il y a Joël. Joël qui m'écoute patiemment alors que je vitupère contre un musicien qui ose m'expédier un alap en moins de 15 minutes, tu comprends, c'est comme si des musiciens d'orchestre désaccordaient soigneusement leurs instruments avant le concert. Du foutage de gueule. Primo, ça ne se fait pas, deuxio, ça gâche le reste. Joël, trop gentil pour me dire que je suis une horrible snob dogmatique/ une excitée de première classe. Bien au contraire, quand je lui propose un obscur concert de dhrupad à Paris, il accepte sans se faire prier.

Nous voici donc, par une belle après-midi de juin, dans la cour intérieure de l'Institut des Cultures d'Islam, un petit îlot de calme dans un recoin du 18è arrondissement. Au fond, l'estrade des musiciens, devant, une douzaine de coussins épars, plus loin quelques tables et chaises pour ceux qui
ont su réserver en avance. Ce n'était pas notre cas, nous optons ainsi pour deux coussins, à un petit mètre du chanteur, assis en tailleur au milieu de l'estrade, entouré de deux tanburas et du percussionniste.

Si près du chanteur, je jurerais que Wasifuddin Dagar ne chante que pour nous. Quelques haut-parleurs amplifient de manière infime les tambura et la voix, comme ils sont quasiment derrière nous, j'entends ainsi, pour la première fois en concert, toute la richesse, la complexité du son des ces immenses courgettes à cordes sans qu'elles ne soient tronquées par l'amplification. Il paraît que quand un grand maître accorde une tampura, on entend déjà les notes du raga dans les harmoniques qu'elle produit.

Wasifuddin prend le temps de laisser d'installer, une à une, chaque note du raga. Sa voix n'est pas spécialement belle, son timbre un brin trop nasillard à mon goût, sans la profondeur ni les graves ahurissants des Gundecha, sans l'impétuosité de certains autres Dagar. Le plus impressionnant est l'intensité de son chant, derrière chaque son, une intention musicale. Le fil se déroule lentement, touche après touche ; un univers se crée, teinté par la lumière bien particulière de ce raga étrange. Les gestes sont cruciaux, il s'accompagne d'une main, qui précéde, parfois accompagne le son. Paf, d'un geste vif la main tranche l'air de bas en haut : la voix rebondit sur les graves, avant de filer dans l'aigu. Un geste rond, ample de la main vers l'extérieur : le son s'échappe, s'attarde dans la cour de l'ICI, avant de s'évaporer. On n'entend plus la note depuis quelques secondes, pourtant on a la certitude que l'air autour de nous continue de vibrer. Parfois les voyelles des notes chantées sont imperceptiblement modifiées, le son disparaît dans le miroitement des notes des tambura, s'y faufile, avant de réapparaître.

Wasifuddin aime chanter les silences, l'impalpable. Que ce soit dans l'infra-pianissimo ou par le jeu des ornementations. Il aime bien s'attarder autour d'un degré de la gamme, l'effleurer l'air de rien, sans chanter cette note en particulier, ornementer un peu au-dessus, un peu en-dessus. Alors qu'on s'attend à ce qu'il chante enfin la note suggérée, il préfère se taire, laisser résonner un peu de silence auquel elle se superpose, inaudible et omniprésente, lumineuse, précise, au poullième de ton près.

On quitte l'alap pour une composition en chautal. Si d'ordinaire la moindre mesure tordue me fait pousser des petits hurlements de terreur, l'inébranlable stabilité rythmique du maître et du percussionniste rassure. Wasifuddin a l'extrême délicatesse de battre ce cycle en 12 temps, d'un geste précis, où se lisent la pulsation, le caractère, les dynamiques. Il aurait été un très très grand chef d'orchestre, c'est évident. Pourquoi se limiterait-il à faire le zouave devant des musiciens, alors qu'il est à la fois musicologue, instrumentiste, compositeur, chef et soliste ? Il entraîne dans son sillage le public, ceux qui savent 'clapper le tal' clappent, ceux qui ne savent pas essaient, imitant les autres, encouragés par le regard souriant du chanteur. Le percussionniste, trop retors pour battre les temps sur son pakhawaj, s'emploie avec malice à frapper les subdivisions, les contretemps, tout sauf l'essentiel. Pourtant, le cycle reste évident.

Je pensais que 'clapper un tal' n'était qu'une afféterie propre à ceux-qui-savent. Ca l'est peut-être, il faudrait creuser. En tout cas, les gestes permettent de se retrouver dans le cycle. Très vite, on se surprend à attendre avec impatience le premier temps du cycle suivant. Résolution, pas résolution ? Oh, le percussioniste et le chanteur sont reparti pour un deuxième tour de tal, parfois un troisième, avant de se retrouver, toujours sur le premier temps. Parfois les retrouvailles se font explosives, tonitruantes, parfois tendres, discrètes, un discret effleurement, plus suggéré que marqué par une légère inflexion de la voix et une frappe à peine plus appuyée sur le pakhawaj.

Entre les deux ragas du concert, un séance souriante de questions-réponses. Certaines des questions seraient plus adaptées à un ethnomusicologue qu'à un grand maître de dhrupad. "Comment se caractérisent les ornementations propre à votre école de dhrupad - la dagarvani par opposition aux autres" A chaque question, la réponse donnée est passionnante, parfois incongrue, à l'image d'un petit poisson tropical vif et habile à qui l'on demanderait d'expliquer l'impact de la longueur de la nagoire caudale sur la vitesse natatoire.

Trop vite le concert se termine. Trois heures se sont écoulées. Il faut se déplier. Crouic, crouic, gémissent les genoux.

4 Comms':

{ Aloysia } at: 14 juillet 2011 à 11:44 a dit…

3h qui passent trop vite, c'est vraiment triste.
En tout cas, ces descriptions du concert et le passage du petit poisson tropical me donnent envie d'aller en écouter !

{ Klari } at: 17 juillet 2011 à 17:49 a dit…

Merci ! Si ca donne envie d'aller en écouter, youpi.

Oh, au contraire, c'est une excellente chose, qu'elles soient passées à la vitesse de l'éclair, ces trois heures ! L'inverse aurait été plus inquiétant.

Oui, oui, il faut aller en écouter, du dhrupad, bien sûr, mais ca vaut le coup de prendre son temps, écouter des choses plus légères avant (du ghazal, du khyal). Abordé brut de pomme, le dhrupad peut être un peu rebutant - mais pas forcément, ceci dit.

Anonyme at: 24 octobre 2011 à 17:56 a dit…

Laurence Bastit en réponse à Klari. Je sais bien de quoi vous parlez, pas seulement parce que j'étais une des deux perosnnes au tanpura ce 5 juin, mais parce que le dhrupad m'a aussi conquise très profondément, à première écoute, il y a 33 ans de cela. c'"tait unconcert du père et de l'oncle de Wasifuddin Dagar, les FRERES DAGAR ( de Delhi), et depuis lors le charme ne s'est pas démenti au point que cela est ma seule raison d'être et de demeurer en INDE: CONTINUER AVEC WASIF 0 TRAVAILLER 0 LA PROMOTION DU DHRUPAD;
oN PEUT PARLER PLUS SI VOUS VOULEZ; eN CE MOMENT NOUS SOMMES 0 nANTES? JUSQU4AU é( NOVEMBRE? EN 3R2SIDENCE DE CHERCHEUR3;
Peut-être aurez-vous envie de m'en dire plus sur votre découverte et vos projets.
Amitiés,
Laurence

{ Klari } at: 26 octobre 2011 à 10:39 a dit…

Bonjour,

Merci pour votre message et bravo encore pour ce magnifique concert du 5 juin.
De ce que vous écrive j'en conclus que, quand on tombe dans le dhrupad, c'est foutu, on ne peut plus en sortir ! Ca ne m'étonne pas beaucoup, remarque..

Vivement les prochains concerts de dhrupad parisiens !

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