lundi 27 juin 2011

Une p'tite grue, une p'tite grue, encore des p'tites grues


14 Comms'
Salle Pleyel - Mercredi 15 juin 2011, 20h
Orchestre de Paris, Kazuki Yamada (direction)

Glinka : Grues et caméra, extrait : ouverture
Khatchaturian : Concerto pour sonotone et orchestre
Tchaïkovski : Symphonie n° 6 en si mineur "Pathétique", en trois, quatre ou cinq mouvements ?
***
Peut-être faites-vous partie de ceux qui s'imaginent un concert de musique classique comme un moment empreint de dignité, de noblesse, où l'on admire dans un silence religieux ces hommes et ces femmes en noir, précieux dépositaires de ce que la culture occidentale a produit de meilleur.

Vous vous fourrez le doigt dans l'oeil. Jusqu'au coude.

Un concert peut être un moment empreint de patati-patata, certes, mais c'est relativement rare. Un concert s'avére généralement bon, voire excellent, parfois franchement drôle - Gentil-Prof raconte de savoureuses histoires à base d'ânons et de Carmen à transporter en plusieurs voyages, mais il n'y a que lui pour les raconter. Ce soir-là j'expérimentai un nouveau genre de concert : le concert-n'importe-quoi.

Pourtant, tout avait bien commencé....
Monsieur X., l'agent du klariscope infiltré dans l'orchestre, m'avait obtenu in extremis une place de premier choix, au balcon.
"- Oui, mais, j'ai pris une excelllllente place à l'arrière-scène, ça va être épatant pour la symphonie !
- Ca suffit avec ton arrière-scène. Hop, zou, au balcon, tu vas m'écouter le soliste dans des conditions décentes.
- Mais je..
- De toute façon, il n'y a rien d'intéressant à l'arrière-scène, à part le chef qui gesticule.
- ....!
- Ouste. Sinon, tiens, tu ne vas pas apprécier, il y a des caméras partout."

Quoi ?! Encore ? En plus du bataillon de caméras coutumier du mercredi soir, il y a une grue, sur scène. Pas une grue-grue, une grue. Une toute petite gruette de caméraman, 4-5 mètres de haut, pas plus. A peine plus visible qu'une escouadre de seconds violons ou un pupitre de contrebasses au grand complet. Elle est coquette, la coquine, elle se trémousse, elle se dandine pour attirer les regards. Comme une girafe affamée, elle dessine de grands U dans le vide, se dresse, vient lécher le nez du malheureux spectateur du siège A430, replie son immense cou pour grignoter l'oreille du timbalier, examiner les contrebasses, se redresse à nouveau pour se planter pile devant mon "excellente place à l'arrière-scène". Et recommence l'opération dans l'autre sens, sans jamais se lasser.
Glinka n'a aucune chance contre l'immense girafe que je dévore des yeux - elle est fascinante, qu'y puis-je. J'ai le mal de mer.

Si jamais je m'avisais de m'intéresser à la musique, d'autres animations sont prévues pour l'empêcher : le caméraman dont je connais si intimement le postérieur a des soucis. Sa caméra menace de s'effondrer sur les premiers rangs de l'orchestre. Une roulette oscille dans le vide. Chute ? Pas chute ! J'observe avec fascination, partagée entre la compassion et l'envie morbide de le voir s'étaler sur le rang AA.

Je me promets d'être plus concentrée pour le concerto. Entre deux courses-poursuites endiablées entre piano et orchestre, je remarque que Katchaturian n'a pas ménagé les effets d'orchestration. En plus de l'apparition du flexatone, un triangle tintinnabule en continu, en arrière-plan. Hum. Pas de mouvement dans la section percus - hormis la caméra girafoportée, ce n'est donc pas un scintillement de triangle. Une caméra ? Un micro ? Un téléphone, certainement ? Un sonotone, pardi !

Au retour de l'entracte, mes voisins de l'arrière-scène sont partis, vaincus par la grue. Un ouvreur muni d'un micro (ont-ils tiré au sort celui chargé de cette délicate annonce, difficile à formuler sans meurtrir les doyens du public ?) prie les spectateurs, pour le confort des musiciens et pour éviter des interférences magnétiques, de bien vouloir contrôler les réglages de leur appareil auditif.

"- Quoi, hein? se réveille mon voisin du rang de derrière.
- Il faut vérifier ton matériel auditif, mon lapin, lui répond sa compagne.
- Quoi ?
- Vérifie ton matériel auditif.
- Mon matériel quoi ?
- AU-DI-TIF.
- Ah ! Tout va bien, je ne l'ai pas mis aujourd'hui !"

Matériels auditifs dûment reglés, le calme revient à temps, pour le moment de gloire des altos, les premières mesures de la Pathétique. Epuisé par tant d'émotions, mon voisin de devant s'abandonne à un petit somme, jusqu'au premier braoum!, coup de tonnerre orchestral qui le réveille en sursaut. La rangée de fauteuil tremble. Je glousse.

Flash-forwardons jusque la fin du concert. Sachez qu'une œuvre du répertoire romantique ne peut se terminer que de deux façons :
- la fin en badam-poum-schlarf-petit silence hésitant-re-badam-poum-schlarf. Ce que Joël appelle l'hydravion, le définissant ainsi : le syndrome de l'hydravion, c'est l'intention du compositeur de produire plus d'effet en utilisant des procédés qui imitent le bruit d'un hydravion en train d'amerrir, ce qui, suivant le sens du vent et des vagues peut demander plusieurs tentatives d'approches. En d'autres termes, badam-poum-schlarf-petit silence hésitant-re-badam-poum-schlarf ad nauseam jusqu'à ce que l'hydravion ait réussi sa manœuvre. De soulagement, on applaudit plus ou moins automatiquement.
- deux-trois insisissables ploums de contrebasse et/ou de violoncelle, suivis d'un long silence recueilli. Ce que j'appelle la feuille de bouleau qui tombe sur l'eau du lac Ladoga, créant d'imperceptibles frémissements à sa surface.

Tchaïkovsky, ce petit renard, a conclu le troisième mouvement de la Pathétique en hydravion. La faction des applaudisseurs s'est aussitôt mise en action, secondée par le vacarme des chutistes "CCcchhhhhh ! Chhhûûût " qui font autant, si ce n'est plus, de bruit. Les applaudisseurs se tiennent coi mais n'en pensent pas moins. Ils sont prêts, paumes raidies, avant-bras tendus, pour la 'vraie' fin de la symphonie.

Dernières mesures du quatrième mouvement. Les contrebasses ceuillent avec componction la dernière feuille de bouleau, que les gelées d'automne ont miraculeusement épargnée. Ploum. La contemplent quelques instants. Ploum. Avant de la déposer avec une délicatesse extrême sur une mince plaque de glace sur la Volga. Plou...

CLAP ! CLAP ! CLAP ! Un applaudisseur contrarié s'est lancé dans des applaudissements d'école. Paumes parfaitement arrondies pour créer une caisse de résonance, donnant au CLAP! tout l'énergie nécessaire pour étrangler le --oum! qui continue de vibrer. Timbrés, rythmés, ces CLAP! fédérateurs entraînent dans leur sillage tous les timides, qui attendaient un leader pour applaudir à tout rompre.

"Naoon ! Chut ! Quelle honte !" s'exclament, les Chutistes-amateurs-de-ploums-finaux, outrés.

Fin de partie en Pat.
Les applaudisseurs, tétanisés, n'osent plus applaudir.
Les chut-ploumistes pourraient désormais applaudir. Pris à leur propre piège, ils ne peuvent décemment plus applaudir après avoir ordonné le silence à l'autre moitié de la salle.
Les indécis se demandent si le chef n'aurait pas déniché un cinquième mouvement, oublié, précieusement conservé sous un matelas dans un appartement communautaire moscovite. Ils n'osent pas applaudir.
Les musiciens se marrent.
Le chef ne se retourne pas. A t'il survécu à ce concert-folklore ?

Certes, nous autres auditeurs n'avons pas été exemplaires. A notre décharge, nous venons d'observer une caméra faire des "U" de quatre mètres de haut pendant deux heures. Nous sommes en sale état.

Râlons maintenant.
C'est le troisième concert en un mois de l'OP (1, 2) où je vois quasiment plus de caméras que de musiciens sur scène. Halte aux chroniquettes-bisounours.



Aussi : c'est mieux le jeudi, Oui, chef!, Concertonet.

14 Comms':

{ Joël } at: 28 juin 2011 à 00:14 a dit…

Tu n'as plus qu'à soudoyer Palpatine pour qu'il fasse des yeux doux à « Kaptation »...

{ Klari } at: 28 juin 2011 à 00:58 a dit…

Je me suis renseignée samedi ;-)

Apparemment, la boîte de Kaptation s'occupe non seulement des captations de l'OP, mais aussi des captations "plus discrètes" des productions cité-musique / pleyel (COE-haitink,etc..). Les bataillons de caméras semblent être une spécificité OP, il faudrait que je fasse les yeux doux à l'administration de l'orchestre plutôt qu'à Kaptation !

Hugo at: 28 juin 2011 à 01:25 a dit…

http://gohu.org/IMG_20110628_011143.jpg

Au moins j'ai le nez propre maintenant.

{ Klari } at: 28 juin 2011 à 15:23 a dit…

Bienveillantes divinités célestes !?

C'était vous ! Vous, dont j'ai admiré le stoïcisme tranquille deux heures durant, vous, qui n'avez jamais montré le moindre signe d'impatience, qui ne vous êtes pas levé à demi quand la caméra se plantait sous votre nez !
Je salue avec le plus grand respect votre calme olympien.

(mais quelle était la proba qu'on se croise par comm' interposé chez Palpatine, que vous soyez à ce siège en particulier, que vous ayez gardé votre ticket, que vous ayez lu cette chroniquette, que vous soyez aussi un grand Kavakophile ?!)

Blague à part, vous avez été contacté par l'OP pour remboursement ?

pierre at: 28 juin 2011 à 17:51 a dit…

Deux ajouts :
- pour les utilisations alternatives du lac Ladoga, bien sûr, la référence, "Kaputt" (Malaparte),
- pour un grand duel applaudisseurs-chut-istes, l'autre référence, final du quatuor "la plaisanterie" de Haydn (opus 33, me semble). Gag programmé par un compositeur blagueur; ça marche à peu près à tous les coups - explications à demander à Djac.

klari at: 28 juin 2011 à 18:07 a dit…

"Un miroir que ce ciel toscan, si proche que le moindre ploum le ternit..." ?

Non ? Bon, d'accord, j'irai faire un p'tit tour chez Gibert. Moi pas avoir lu Malaparte. Honte. Très honte. Vile moi.

Hugo at: 28 juin 2011 à 20:58 a dit…

En fait, en A430, j'étais situé juste derrière le caméraman, donc la caméra ne venait pas vraiment me chatouiller le nez. C'est vrai que parfois elle se positionnait devant ce que je regardais, mais en contrepartie j'avais l'écran du caméraman sous les yeux pour profiter de la vue aérienne de la caméra.
C'était plutôt marrant en fait, je n'ai même pas cherché à me replacer à l'entracte, mais je dois avouer que mon flegme (ou ma flemme ?) est très développé.

La coïncidence est en effet remarquable. Pour le calcul de la probabilité, je laisse cet exercice aux bacheliers.

Pour un remboursement, non, je n'ai pas été contacté, j'aurais dû ?

{ klari } at: 1 juillet 2011 à 01:23 a dit…

Bon tant mieux, tant mieux.

En ce qui concerne le remboursement non. J'imagine que la présence d'une grue sur scène ne compte pas comme changement d'intervenants - qui ne donne de toute façon pas lieu à remboursement. Sur le dos des billets de l'OP, on lit aussi que la visibilité est prise en compte dans le prix du billet, donc pas de remboursement possible sur ce motif. Blague à part, la visibilité en 4è catégorie sur ce concert n'était pas du tout comparable à la visibilité aux mêmes places pour tout autre concert à pleyel... Bref, le remboursement, on peut le mettre dans un endroit obscur et caché, mais je continue de penser que c'était de très mauvais goût de mettre ces places à la vente...
(soupir résigné)

A bientôt ! au moins pour le débrief du concert de Leonidas K. en aout ;-)

{ Joël } at: 4 juillet 2011 à 00:50 a dit…

pierre> pour un grand duel applaudisseurs-chut-istes, l'autre référence, final du quatuor "la plaisanterie" de Haydn (opus 33, me semble). Gag programmé par un compositeur blagueur; ça marche à peu près à tous les coups
Oui, c'est bien le quatuor op. 33 #2 en mi bémol majeur, que j'écoute en boucle depuis un certain concert Humour noir de musiciens de l'Orchestre de Paris à l'Athénée, lors duquel aucun spectateur ne se fit avoir, mais qu'est-ce que cela a gloussé ensuite...

{ Klari } at: 4 juillet 2011 à 09:52 a dit…

Héhé ! Qu'est-ce que j'ai regretté de ne pas avoir été à ce concert... Pas l'impression qu'ils remettent le couvert l'année prochaine à l'Athénée, quel dommage !

{ Joël } at: 4 juillet 2011 à 23:39 a dit…

En fait, ce sous-ensemble de l'Orchestre de Paris est le Quatuor Thymos. Et ils feront plusieurs concerts à la Cité de la musique l'année prochaine...

{ Klari } at: 5 juillet 2011 à 00:21 a dit…

Tu retourneras les écouter ?

Tu fais allusion à la biennale de quatuor à cordes ? Pour l'instant, j'ai fait l'impasse dessus. J'ai marqué d'une croix blanche l'expo-conf' "Luthiers de demain", c'est tout. Tu as pris des concerts de quatuor ?

{ Joël } at: 5 juillet 2011 à 01:24 a dit…

Oui, j'irai les écouter lors de la biennale (j'ai réservé cinq concerts de quatuors en tout). Je n'ai pas encore réservé ça, mais peut-être que j'irai les écouter jouer du Steve Reich, aussi à la CdM, pour un ballet de la compagnie Karine Saporta. (C'est terrible Paris, il y a vraiment trop de spectacles !)

{ klari } at: 5 juillet 2011 à 11:05 a dit…

Et tu es trop gourmand ! :-)

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