jeudi 26 mai 2011

Don Quichotte


6 Comms'
Opéra Garnier • Vendredi 13 mai 2011, 19h30
Orchestre Colonne, dir. Pavel Sorokin
Natalia osipova (Kitri), Ivan Vasiliev (Basilio) et tout plein d'autres danseurs fabuleux du Bolchoï.

***
Don Quichotte, Petipa/Gorsky/Fadecheev, Minuks (musique)
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Il y a quelques noms qui me transportent : "Philharmonique de Berlin", "Bayreuth" ... "Bolchoï", évidemment. Immédiatement, ce mot m'évoque des traîneaux à clochettes glissant joyeusement dans les steppes enneigées, ces immenses souterrains sous les rues moscovites où on se réchauffe l'hiver, et y achète journaux, cigarettes et Baltika. Le ballet du Bolchoï, tellement confiant et majestueux qu'il abandonne le substantif, pour ne conserver qu'un épithète : Bolchoï. Comme si on appelait l'orchestre de Chicago le "Big", en toute simplicité.

Et pourtant (peut-être pour ne pas briser mes rêves ?), je n'avais pas cherché à me procurer une place. Je n'ai toujours pas compris quand on peut espérer dégoter des places à tarif convenable pour les ballets les plus courus, et suis toujours la dernière au courant quant à la date d'ouverture des ventes au guichet.. Début mai, le CE (oh, je vais toujours voter Cfdt, à l'avenir) vole à mon secours : ils ont mis en vente un contingent de places en 3è catégorie à un tarif plus que raisonnable ! Que mes aïeux connaissent mille joies et gourmandises dans leur au-delà ! Hourrah ! Je vais enfin voir le Bolchoï !

Les semaines passent. Quand enfin le Bolchoï arrive avec armes et bagages à Paris, la blogo-twitto-forumo-sphère s'excite. Des rires, des larmes, des éclats de joie sur Dansomanie. La Souris twitte son amour naissant pour Vassiliev, c'est d'excellent augure signe, je suis très souvent d'accord avec elle.

Hier, un Don Quichotte comme un feu d'artifice. Enthousiasme, énergie, rire... l'éclate. Ensuite, vaciller devant Vassiliev. Et sourire.

Joël laisse filtrer quelques remarques sur le public des premières représentations à Garnier :
Public en délire à Garnier pour Don Quichotte. Quel phénomène ce Vasiliev !

Je bous. L'attente devient insoutenable. Vérifications faites, le vendredi 13 au soir, je verrai LA distribution mythique, sur laquelle le Tout-Paris s'extasie. Ivan Vasiliev, le demi-dieu à la silhouette de super-héros de dessin animé et la magnifique Natalia Osipova ! Je compte les jours, les heures, les minutes. Je trépigne. Enfin, le vendredi soir,  mes collègues me voient partir avec soulagement. Enfin débarassés de leur Bolchophile de collègue.

Arrivée à Garnier, un sourire béat et un peu idiot sur les lèvres, je réprime une envie de sauter au coup de l'ouvreur qui m'indique mon fauteuil. Je l'aime déjà, ce fauteuil. Premier étage, juste au-dessus de la fosse d'orchestre (fichtre, Gentil-Prof fait le clown), tout près de la scène : impossible de perdre la moindre miette du spectacle, de surcroît, je suis assise suffisamment bas pour m'ébaubir de la hauteur des sauts des danseurs.

Dès les premières mesures, le décor est posé : la musique est un affreux zim-boum-boum comme seul Minkus en a le secret. Sublimé pourtant par ces danseurs sur-engagés, des plus exposés aux plus petits rôles dans les coins.

Quels musiciens que ces danseurs ! Comment font-ils pour atterir après les sauts parfaitement sur le temps ? Finir une série improblement longue de pirouettes sur le grand accord triomphal au micro-pouillième près ? Les détails font la perfection, ils le savent bien, ces incroyables danseurs : les danseuses font claquer leur éventail en rythme, un petit rigolo fait claquer un torchon (Sancho Pança subit une attaque au torchon, je crois) pile-poil avec l'orchestre, qui fait simultanément claquer quelque chose en fosse. Que la danse est belle quand elle se sert de la musique, au lieu de la limiter à un rôle de papier peint sonore.
Ils sont épaulés en cela par Pavel Sorokin, chef tout placide, à la battue discrète, mais redoutablement efficace. Il exploite sans réserves les possibilités de l'orchestre Colonne et avec discrétion et efficacité, ménage quelques effets magnifiques : un imperceptible ralenti alors qu'Ivan Vasiliev arrive en volant, fait paraître les bonds du danseur encore plus grands, plus légers, plus improbables.

Examinant les recoins du plateau, alors que les étoiles font des choses d'étoiles, je glousse de voir un des danseurs, danser en roulant des épaules et des coudes, comme un invité à un mariage tadjik. Un couple tout mignon dissimulé derrière une brouette de fleurs plus ou moins synthétiques (que c'est kitschounet), se raconte des petits riens en minaudant (j'en manque le célèbre porté à bout de bras "sans les pieds"). Quelques zouaves attablés au fond du plateau construisent une pyramide de chopes de bière. Ils jouent, ils s'amusent  - il me paraît impossible de feindre une telle joie de danser, de jouer.

Ils ne donnent même pas l'impression de danser. Ils ne semblent pas exécuter une suite de pas complexes et pré-établis : ils ont assimilés la technique classique au point qu'elle n'est plus qu'un outil au service d'autre chose. Partager. Emouvoir. Impressionner, aussi.

Surtout Ivan Vasiliev. Vasiliev. Imposant, fougueux, intense. Un chat fait homme. Silhouette étonnamment trapue - mais des épaules magnifiques, des hanches toutes fines et des jambes indécemment musclées. Une tignasse ébouriffée. Et ces yeux bruns, ronds comme des billes, qui pétillent de joie et de malice, dont il est impossible de détourner l'attention. Il danse avec une intensité toute nicolaslerichienne, parfois avec humour (feignant d'être mort, il tend subrepticement avec un geste plein d'humour (voui, un geste peut être drôle) un mouchoir à Natalia Osipova, en larmes), parfois avec discrétion, laissant le premier plan à sa partenaire, ou avec majesté. Notamment quand, à la fin du 4è acte, après des dizaines de sauts, de bonds, il ajoute une ou deux ribambelles de choses (des bonds ? Ne serait-ce pas plutôt un vol long-courrier ?) qui semblent défier les lois de la physique.
"Waaaah! Brrrrrravo ! Weeueghlouair ! " s'exclame un Garnier surexcité.

Quelle partenaire éblouissante, Natalia Osipova qui bondit, sur quelques mètres, semble-t'il, tête en avant, avec abandon - droit vers la fosse d'orchestre - rattrapée in extremis par Ivan Vasiliev. Avec un bras.
"Hoooo" hulule Garnier, frappé de stupeur.
Quel professionalisme, alors qu'enfin, quand le rideau tombe, on voit son beau visage se tordre de douleur. Elle boite. Elle peut à peine poser le pied par terre. Les saluts sont écourtés, alors qu'on aimerait hurler encore un peu toute l'admiration et la gratitude qu'on professe à leur égard. Ce ballet, c'est un cadeau.

Toute émue, il me faut immédiatement trouver quelques oreilles patientes pour partager ma surexcitation. Moi qui coryais que la danse classique était faite pour être admirée de loin, pour impressionner, je viens de découvrir qu'un ballet peut être diaboliquement émouvant (le taux d'humidité d'un de mes yeux est légèrement au-dessus de la normale). Direction la sortie des artistes. On voit passer la moitié de la troupe du Bolchoï. Les danseurs habillés en civil, ont l'air très.. normal. Certains ont profité de leur épopée parisienne pour lécher des vitrines (tiens, un sachet en papier "Les Kooples"), un autre en short élimé et tong, sort son appareil photo pour immortaliser une randonnée en roller qui passait par là.
(les randonneurs auraient du s'arrêter pour acclamer ce jeune danseur. Pfff, tss, bande de béotiens).

Les musiciens veulent savoir : les immenses clameurs du public pendant leur ploums-ploums du quatrième acte correspondent à quoi ? J'essaie de les éclairer : "Ah ! Oh! Hi". Parfois, les images parlent souvent mieux que les mots, un des musiciens a déniché LA vidéo qui explique tout :
(vidéo qu'il serait criminel de ne pas regarder en entier, mais si vous êtes pressés, regardez à partie de 4'30 environ)



Sur ces entrefaites s'approche Pavel Sorokin, le chef, qui organise derechef une mini-séance de saluts officieux pour la poignée de musiciens qui s'attarde : "Lui, c'est Don Quichotte", lequel nous adresse aussitôt un courtois signe de tête "...et Sancho Pança", aussi sympathique en civil que dans son habit de lumière.

De retour à la maison, l'évidence s'impose : il me faut une deuxième dose de Vasiliev. Sitôt dit, sitôt fait : tirelire cassée, billet pris pour les Flammes de Paris, le surlendemain. Il ne reste plus que de la première catégorie. Oups.

Pour ceux qui ont lu jusqu'ici, une petite gourmandise.

Aussi : Danse avec la Plume - 1, Danses avec la Plume 2, Joël, Concertclassic, le fil de discussion sur Dansomanie, A petits pas, MimylaSouris

6 Comms':

{ Joël } at: 26 mai 2011 à 22:56 a dit…

(feignant d'être mort, il tend subrepticement avec un geste plein d'humour (voui, un geste peut être drôle) un mouchoir à Natalia Osipova, en larmes)
À ce moment-là, il tripote aussi quelque partie arrondie du corps féminin... (Ce que je n'ai pas vu faire dans une des autres distributions.)

{ Klari } at: 27 mai 2011 à 01:13 a dit…

Ca alors ! Je n'y ai vu que du feu... Mon inconscient a du censurer !

{ la souris } at: 29 mai 2011 à 12:49 a dit…

Je confirme le geste bien (dé)placé. Il faut dire qu'être couple à la ville doit permettre une relation plus complice sur scène.

Rhaaa, j'aime Vassiliev, j'adore ce billet. Des billes rondes, une silhouette de dessin animé pour un danseur qui se transforme en extraordinaire balle bondissante, oh que oui. Les étoiles qui font des choses d'étoile, la musique en papier peint sonore ou les musiciens qui se demandent ce qui peut bien se passer, tout ça me fait retrouver le même sourire riant que le spectacle en lui-même.

Et maintenant j'attends le billet sur Flammes de Paris, parce que celui-là, je ne l'ai pas vu.

{ Klari } at: 29 mai 2011 à 22:30 a dit…

Oui, tout à fait !

Ceci dit, je me demande si dans le cas spécifique du couple Osipoca-Vasiliev, leur complicité en tant que danseurs n'a pas facilité leur vie de couple. Un intensif visionnage de vidéos youtube et d'articles sur internet me laisse penser qu'ils dansent ensemble depuis 2007-8 (au moins!) et qu'ils ne sont en couple que depuis peu. Mais tu as raison, ces deux types de relation ne peuvent que s'alimenter l'une l'autre.

Quelle joie, ce ballet, n'est-ce-pas ? Flammes de Paris était à mon sens plus ratable (s'il fallait choisir, il fallait voir DQ), à part l'immense bonheur que peut procurer une deuxième dose de Vasiliev.

Je suis en train de la rédiger, j'en ai 4-5 en retard, je me noie.. (mais comment fait P. ?)

{ la souris } at: 6 juin 2011 à 22:08 a dit…

Comment fait P. ? c'est pourtant très visible : sur son blog (notes plus courtes) et sous ses yeux (beaux cernes assortis à ses habits de sa couleur fétiche).

Et pour en revenir à nos moutons, j'adorerais que ce même P. prenne au sérieux la velléité énoncée une fois, d'apprendre à danser le tango. Parce qu'un homme qui danse, on en tombe assez facilement amoureuse, alors quand c'est déjà le cas... miam ! Je n'ose fantasmer sur un partenaire avec qui l'on pourrait se lancer dans des impro' classico-contemporaines n'importe quand, n'importe comment.

{ Klari } at: 7 juin 2011 à 10:49 a dit…

Punaise, il me fait honte. Je peux me targuer de valises imposantes, sans pour autant produire de chroniquettes.
Bon.
Merci l'anti-cernes.

Yep. Je te rejoins, ça doit être le youpi absolu de faire jouer le rôle de compagnon et de partenaire de tango à la même personne. Chu toujours tombée sur des gars qui avaient horreur de danser, c'est malin, tiens. J'ai pris des cours de tango à une époque - pas assez longtemps, malheureusement, mais quels bons souvenirs ! (en plus, ils enseignaient un tango très sobre, très simple pas du tout le tango-tiens-prends-en-plein-la-vue, ce que j'appréciais d'autant plus)

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