jeudi 17 mars 2011

Liszt & Wagner - Budapest Festival


6 Comms'
Salle Pleyel ¤ 5 mars 2011 20h
Budapest Festival Orchestra / Budapesti Fesztiválzenekar, Iván Fischer (direction)
Petra Lang (soprano)

Liszt: Mephisto-Walz n° 1 - Tanz in der Dorfschenke; Richard Wagner : Tannhäuser (Ouverture et Bacchanale), Les Maîtres chanteurs (Prélude), Le Crépuscule des Dieux (Voyage de Siegfried sur le Rhin, Marche funèbre de Siegfried, Scène finale.
***
A mon âge avancé, je n'ai toujours pas compris quand, comment, où, avec combien de mois, si ce n'est de décennies d'avance il convient de réserver pour une représentation d'un opéra du Ring. En novembre dernier, le site de l'Opéra ne me proposait plus que des places à 115€ (gargl) pour Siegfried, actuellement donné. Qu'importe : à catégorie égale, un Siegfried à Bastille revient à  5 ou 6 concerts Pleyelois. Le taux de change aura encore évolué en faveur de Pleyel l'année prochaine, je crains.. Je me suis ainsi rattrapée sur un morceau de Crépuscule donné par un des 10 meilleurs orchestres au monde (et ai fait des économies)

Après des années passées à observer des orchestres dans leur habitat naturel, je suis arrivée à la conclusion que chaque orchestre observe un protocole d'entrée sur scène différent, qui permet de l'identifier quasi-immédiatement. Ceci est très utile, notamment pour ceux qui, comme moi, ne savent pas différencier des orchestres à l'oreille. Ainsi :
  • les orchestres américains, sont déjà en place depuis trois quarts d'heure quand vous vous installez dans votre fauteuil, chaque membre de l'orchestre joue le trait le plus difficile possible, très fort, très vite,
  • les membres du Gewandhausorchester Leipzig, premier violon inclus, foncent droit vers leur siège, à côté duquel ils restent debout jusqu'à ce qu'ils soient au grand complet. Le public applaudit plus longuement l'arrivée des musiciens sur scène, et on évite l'entrée solitaire du premier violon, un peu en retard,
  • le London Symphony débarque, grand sourire aux lèvres, s'assied, les seconds violons s'échangent blagues et ragots,
  • les Concerts Gais et Beaux aussi,
  • l'Orchestre de Paris se faufile entre les chaises et les pupitres, s'assoit le temps que le premier violon les rejoigne, au moment de se relever, un musicien sur deux de la rangée la plus proche du public exécute un délicat petit pas de côté pour parfaire le quinconce présenté à l'assistance,
  • les musiciennes du Concertgebouw font leur entrée avec leur instrument, mais aussi, pour beaucoup d'entre elles, une petite sachoche noire à l'épaule. Allons bon, les clés et les papiers ne risquent rien dans les vestiaires de Pleyel ? Et si un portable sonnait ?!
  • nos amis hongrois font une entrée lipso-amstellodamoise - tout ensemble, tous debout, les femmes munies d'un réticule noir. Mais ce qui les différencie des précédents, hormis les moustaches à la hussard de certains musiciens, c'est la rapidité à laquelle ils s'accordent. Un pon, un flûû, et on n'en parle plus. Aucune guirlande comme les aiment tant les cuivres, pas de traits discrètement tricoté chez les violons.

Le concert commence sur les chapeaux de roues avec une transcription pour orchestre d'un extrait de la Mephisto-Waltz n°1 - qui me laisse sidérée par la beauté et la limpidité de leur son, alors qu'ils sont en effectif monumental : aucun grondement de basse, aucune voix intermédiaire n'est noyé. A ceci s'ajoute un engagement stupéfiant de la part des musiciens. Tous les violonistes attaquent comme des chefs de pupitre et, à la fin de chaque phrase, leurs archets se soulèvent dans un mouvement qui semble parachever le motif joué (évidemment, comme le caméraman a craqué sur une des hautboïstes, on ne voit pratiquement jamais les cordes sur la vidéo).
Toutes leurs qualités techniques n'empêchent pas l'orchestre d'exprimer une saine dose de férocité : dans les premières mesures du Liszt, les klank-klank-klank de violoncelles au petit trot résonnent rentre-dedans, hargneux, presque irréguliers (mes aïeux, ils font sonner du Liszt comme du Bartok). Les passages plus doux permettent à l'orchestre de montrer avec délices la rondeur et la délicatesse de leur son : en deuxième partie, on va se régaler.

A l'exception des publicités Canard WC, il s'agit de ma première prise de contact avec la Tétralogie. Je trépigne d'impatience pendant l'entracte, alors qu'une toute jeune spectatrice à ma droite finit de lisser les cheveux de sa poupée.

Cet orchestre superlativement doué réussit à donner à cette musique - pourtant assez massive, un caractère à la fois solennel et tourmenté. Je suis étonnée de reconnaitre une poignée de leitmotifs, j'imagine que tout un chacun doit en connaître plus ou moins consciemment une demi-douzaine à force de voir des films américains, ils remplissent avec une efficacité que je ne soupçonnais pas leur rôle de marqueur émotionnel.

J'essuie d'un air dégagé une larmichette pendant la Marche Funèbre de Siegfried, et me retiens de sursauter la première fois que les trombones ponctuent d'un pon-pon tonitruant les sombres tagadadidadaam de violoncelles (vers 2'39 de la marche funèbre). La conjonction de cet orchestre, de ce chef (oh, il me FAUT leur Mahler), de cette partition est miraculeuse : une gravité empesée, hautaine, presque, mais diaboliquement émouvante, sans le pathos un tantinet kitsch que j'associe à certains orchestres un peu plus loin vers l'Est. Après concertation avec d'éminents experts, nous élaborons la théorie que Fischer et son orchestre, pour arriver à ce tel degré d'expressivité, font joujou avec sagacité avec la pulsation - soit ils pressent très légèrement, ce qui génère cette impression d'excitation brutale - comme dans le Liszt, ou bien au contraire ils jouent la plus grande partie de la Marche funèbre et de l'Immolation de Brünhilde au fond du temps.

De mon perchoir à l'arrière-scène, j'entends quand même Brunhilde (Petra Lang) alors qu'une petite centaine de musiciens nous séparent. De face, elle est presque terrifiante : sa mâchoire se tord pour mieux projeter, plus fort, plus loin. Pendant un temps mort, je compte les cors. Quatre ? Huit tout à l'heure, non ? Ils sont méconnaissables car ils ont caché leur cor sous leur chaise pour empoigner leur tuba Wagner.


Alors que je vois un des timbaliers poser une oreille sur les peaux de ses timbales, accordeur en main, je devine que la fin est proche. Un méli-mélo de motifs (les experts y reconnaîtraient un condensé du Ring) grossit jusqu'à implosion, avant de laisser place à une conclusion apaisée de cordes. Le monde est sauvé ? Condamné ? (NE ME DITES SURTOUT PAS !)

Deux-trois petits aller-retours de chef et puis s'en vont. En me levant je regarde l'heure : il est 22H04, alors que le programme pronostiquait une fin de concert à 22H. Quelle ponctualité !

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*Concert à voir sur citedelamusique.tv, bien sûr.
*N'oubliez pas de réserver pour le prochain concert parisien du Bfz !

6 Comms':

{ Joël } at: 18 mars 2011 à 02:16 a dit…

> avant de laisser place à une conclusion apaisée de cordes
C'est la Rédemption par l'amour que chante pour la première fois Sieglinde au troisième acte de la Walkyrie juste après l'apparition du motif de Siegfried gardien de l'épée (que l'on entend aussi joué par les trompettes à la toute fin du Crépuscule, immédiatement suivi par celui du Crépuscule justement et enfin cette Rédemption...).

{ Klari } at: 18 mars 2011 à 11:13 a dit…

le Leitmotivator a encore frappé !

C'est fou, ça marche vraiment, cette histoire de repères émotionnels... (demain soir, Rheingold, c'est décidé)

Sax at: 18 mars 2011 à 21:23 a dit…

"(évidemment, comme le caméraman a craqué sur une des hautboïstes, on ne voit pratiquement jamais les cordes sur la vidéo)."


C'est très exagéré.
D'ailleurs moi je crois bien que c'est plutôt sur la flûtiste qu'il a craqué. Ou sur la harpiste.

{ Joël } at: 18 mars 2011 à 23:25 a dit…

En tout cas, je m'étais fait indépendamment de Klari la même opinion sur l'attitude du réalisateur à propos de la hautboïste !
(La façon dont c'est filmé est assez hallucinante, d'ailleurs, je n'ai jamais rien vu de tel ! (Il ne manque plus que le chrono en bas de l'écran pour se croire dans la série 24.) Parfois, c'est intéressant, parfois, ça manque de mettre au premier plan ce qu'il faudrait. Et puis, il y a cette très-charmante hautboïste, enfin bref...)
J'aime bien ton expression « Un méli-mélo de motifs », parce que c'est vraiment ça !

Sax at: 19 mars 2011 à 20:50 a dit…

A ma défense (si besoin est) j'ai arrêté le visionnage au bout de 7 minutes, c'est assez insupportable à mon goût cette succession de plans de 3 secondes maximum.

{ Klari } at: 21 mars 2011 à 20:11 a dit…

Oui, je crois que c'est une équipe différente de l'équipe habituelle qui a filmé. D'ordinaire, on a des plans plus larges et plus paisibles (je préfère).

Ici, le montage est plus mouvementé, avec des écrans scindés (beurk) et des travellings dans tous les sens (p'têt pour faire écho au motif du Rhin?), malheureusement l'image est parfois à côté de la plaque par rapport à la musique : des légers ploum-ploum-ploum de cordes illustrés par un gros plan d'un trombone oisif, ça me perturbe et je ne sais plus qui joue quoi, moi... C'est rigolo, ce parallèle avec 24. 24, Ring, même combat ? Jack S. Bauer ?

Alors, hautboïste (si oui, laquelle?) ou flûtiste ? Moi, je crois que le caméraman est amoureux de la hautboïste châtain ;-)

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