mercredi 2 mars 2011

Grandes voix d'Inde du Nord


2 Comms'
Salle Pleyel • 19 février 2011, 18h
Ulhas Kashalkar, Rashid Khan, Ajoy Chakrabarty

Ustad Ulhas Kashalkar : Raag Puriya (alap puis compositions en Tilwara, puis Teental), Raag Bahar (compo en Teental, puis Ektaal), Raag Desh (mini-compo)
Ustad Rashid Khan : Raag Yaman (Teental), Raag ???
Ajoy Chakraborty : Raag Rageshri (Rajeshwari, écrit Joël, mais je ne suis pas d'accord!) (Alap, puis compos en ektal et teental) ; Composition de Bade Ghulam Ali Khan en raag Bahari.
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Un jour, je vous raconterai comment, à l'instar d'Obélix et la marmite de potion magique, je suis tombée dans la musique indienne. Quand j'en redemande, au lieu de m'oppposer une fin de non-recevoir, la Salle Pleyel et/ou la Cité de la Musique se font un plaisir de me concocter un programme aux petits oignons (exemples 1, 23 et 4). Aurai-je ma ration en 2011/12 ?
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Après qu'Ulhas Kashalkar et son équipe ont pris place sur l'estrade blanche, le Maître accorde à l'attention de son disciple une immense tambura, magnifique, tout en bois foncé et en cucurbitacée dodue. En théorie du moins, me dit-on, il faut non seulement accorder les quatre cordes de l'instrument, mais également les harmoniques (à exporter de toute urgence à l'orchestre : le chef d'orchestre devrait accorder lui-même tous les instruments à cordes - harmoniques inclues, il nous %£^]@#-erait moins avec la justesse, ensuite).

Puis U. Kashalkar se lance dans l'alap de Puriya. Des trois vocalistes, pourtant tous étiquetés khyal, l'alap d'Ulhas Kashalkar est le plus dhrupadisant. Peut-être le moment est-il venu de faire un minuscule détour théorique.

[attention! risques d'amalgames ! ceci n'est PAS un blog d'ethnomusicologie]

A peu près tous les Indiens musiciens sont d'accord sur une chose : le raga, ou raag, ou mode (à la rigueur), est primordial. Grosso modo, un mode, ça se présente (alap), puis on brode autour. Un dhrupadeux va longuement s'attarder sur la présentation presque arythmique du mode, puis, dès que le décor modal est bien planté, préférer une discrète complexité rythmique à la simple virtuosité mélodique dans la composition, alors que les ritournelles enjouées de certains khyaleux un brin paresseux préfigurent les mélodies les plus cruellement obsédantes de chansons bollywood. En général, après quelques instants, on voit très bien à qui on a affaire.

Reconnaître un généreux alap, façon dhrupad me fait pousser des petits cris de marcassin - c'est si rare à Paris*. On reconnaît les différents 'chapitres' de l'alap, chacun consacré à une des notes de la gamme, séparés par la petite 'phrase-clochette'**, petit motif de transition avant d'examiner le degré suivant. Tout doucement, le mode prend forme. La note de programme affirme qu'en outre Ulhas Kashalkar jongle avec aisance entre des styles d'ornementation de plusieurs écoles pendant ses concerts. Ce qui ferait le régal des authentiques connaisseurs (j'imagine que ça fait le même effet que de glousser à des blagues de Haydn).

Les trois chanteurs de la soirée chantent tous suprêmement juste, mais Ustad Kashalkar maîtrise ce petit je-ne-sais-quoi qui donne l'impression qu'il chante plus juste que juste. S'amuse t'il à timbrer différemment certaines notes ? Fait-il joujou avec des microtons ? Toujours est-il qu'il colore avec beaucoup de subtilité certaines notes dont l'importance est ainsi magnifiée.

Pendant la composition, il est accompagné d'un percussionniste, qui ne prendra pas la peine de ré-accorder ses tablas en cours de route avec son petit marteau, le son produit par les frappes finit par se rapprocher un peu dangereusement du chaudron rouillé.

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Après l'entracte, que je consacre à râler contre l'omniprésence de l'harmonium (certainement pas la meilleure exportation culturelle française) tout en dévorant des samosas, nous reprenons nos places respectives pour écouter Rashid Khan.

Plus immédiatement accessible, sa voix a un timbre plus agréable que celui, légèrement rocailleux, d'Ustad Kashalkar, ses graves sont chauds et douillets, mais il s'avère moins intéressant que son prédecesseur. Il préfère éviter les pièges de l'alap, qu'il réduit à la portion congrue (vandale ! un alap-express de 15" ?!), et s'attarde dans la composition : de courtes improvisations - un tantinet répétitives avant de retrouver en fin de taal le percussioniste sur un 'Mere Piya' - petit leitmotiv amoureux et enjoué, presque bollywoodisant.

Il est accompagné d'un percussionniste prodigieux, Yogesh Samsi, un des trois-quatre grands tablistes (?) actuels, avec Zakir Hussain, Vijay Ghate etc. Il montre une conception elliptique, mallarméenne du rythme. Jamais les temps forts ne sont accentués, plutôt escamotés même, à peine suggérés par les frappes qui les entourent. Il maintient les oreilles en état de manque permanent - délicieuse sensation, cependant la structure du cycle est toujours perceptible, en filigrane.

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Chassés de nos places de luxe (au fur et à mesure que les musiciens réclament "a little bit more tabla, please" " a bit more voice, please", "more for the maestro", le niveau sonore devient difficile à supporter), Joël et moi préférons s'installer confortablement loin de la scène et des enceintes, pour savourer la performance d'Ajoy Chakraborty, un compromis entre le dépouillement de Kashalkar et la légèreté de R. Khan. Son rageshri ne me laisse que peu de souvenirs - mais il clôt ce somptueux et généreux concert (5 heures de musique !) par une composition de Bade Ghulam Ali Khan en raag Bahari, d'une douceur et d'une beauté ineffables.

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Lire aussi : Joël
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*la plupart des musiciens indiens en visite dans la région ont tendance à vite expédier l'alap, et passent plus vite à la partie accompagnée de percussions. L'exemple le plus frustrant est Amjad Ali Khan qui ne dépasse jamais les 2-3 minutes à Paris. Les préliminaires, ça ne se bâcle pas.
** je vous ordonne d'écouter cet enregistrement des Gundecha (ça, c'est de l'alap de compétition), vous entendrez la première occurrence de la phrase-clochette quand ils en ont fini avec le 'Sa' avant de passer au Ga (?) - vers 5'20-5'30 (sauf erreur de ma part, il faudrait vraiment que je fasse vérifier mes assertions par une Autorité Supérieure). Certes, la compo se fait attendre, mais quand elle arrive, 40' plus tard, le mode est tellement présent qu'il saute aux oreilles, c'est impressionnant. Ah, les Gundecha... (soupir nostalgique)

2 Comms':

{ Joël } at: 3 mars 2011 à 01:15 a dit…

Pour la distinction Rageshri/Rajeshwari, honnêtement, je n'ai aucune idée de qui a raison. En tout cas, les deux noms existent et sont tous les deux des ragas nocturnes. Vu la vitesse à laquelle les noms de ragas sont en général annoncés par les chanteurs, j'ai en général plutôt l'impression de manquer une ou deux syllabes plutôt que d'en rajouter. Moi qui étais tout content d'avoir compris un mot qui s'avérait désigner un nom de raga existant !

{ Klari } at: 3 mars 2011 à 08:51 a dit…

"honnêtement, je n'ai aucune idée de qui a raison" Moi non plus !

Tu peux être tout content, tu n'as pratiquement pas loupé de nom de raga ! Enfin, il nous manque le 2è de R.K.

L'idéal aurait été de les reconnaître à la gamme et au pakad, mais il faut encore qu'on s'entraîne un peu avant, je crois.

Vu le soin que tu as accordé à ta préparation pré-ringienne, je pense que tu seras un expert-ès-raga très très longtemps avant moi ;-)

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