jeudi 24 mars 2011

Berg - Beethoven, Orchestre de Paris


2 Comms'
Salle Pleyel • Mercredi 9 mars 2011, 20h
Orchestre de Paris, dir. Paavo Järvi, Gidon Kremer (violon)

Beethoven : Consécration de la maison, Symphonie n°4
Berg : Concerto A la Mémoire d'un ange.
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Gidon Kremer est venu accompagné de son épouse, talentueuse photographe, dont les photos en noir et blanc ornent le hall de la Salle Pleyel. En plus de savourer la beauté de ces images, qui s'attachent à montrer des musiciens en pleine concentration, ou dans des situations où leur vulnérabilité est patente - trac pré-concert, instants de détente, on peut s'amuser à reconnaître un Gergiev aux cheveux plus abondants et moins ébourriffés.

J'aime découvrir des œuvres en concert, l'oreille vide de préjugés. Si cette stratégie est valable pour du Brahms, elle est désastreuse dans le cas du Concerto A la Mémoire d'un ange. J'aurais du me plonger dans un enregistrement. Ainsi, je suis passée complètement à côté d el'oeuvre et du soliste- alors que j'en attendais beaucoup.Heureusement, il y aura une session de rattrapage l'année prochaine.
L'impression d'irréalité que me donne ce concerto, poignant et en demi-teintes, est prolongée par le bis, un morceau atemporel, d'une tristesse presque résignée que mes compagnons et moi sommes incapables d'identifier. L'ingéniosité de sources bien informées aura été nécessaire : il s'agit d'une Sérénade (2009) de Valentin Silvestrov. Aucune mention de cette pièce sur Internet, aucun enregistrement, comme si elle n'avait jamais existé.

J'étais venue sans aucune attente vis-à-vis de la Symphonie n°4 (fort peu jouée, n'est-ce-pas). Au pire, j'étais un peu inquiète, les 5è de Haenchen et 3è de Dohnanyi, avec les mêmes, m'ont laissé un souvenir mitigé : Beethoven exécuté avec un son dodu et pâteux comme si nous avions affaire à du Bruckner (ou du Schumann, tiens).

Très dépaysée, je ne reconnais aucun musicien de l'orchestre. Un peu plus tard, je me rends compte qu'une partie de cache-cache géante se joue devant moi : les seconds violons font exceptionnellement face aux premiers, les altos ont chassé les violoncelles qui eux-même ont délogé les seconds violons. Le timbalier est passé à droite (d'habitude, ils surplombent la pyramide orchestrale), et les clarinettes et bassons, en général douillettement installés au milieu de l'orchestre, sont au dernier rang, bien visibles. Mais où sont les cuivres ? Même les contrebasses sont ailleurs.

L'orchestre parait visuellement plus compact, resserré. Cette disposition me paraît par ailleurs idéale pour mettre en valeur les échanges de ping-pong musical que Beethoven aimait tant organiser entre premiers et seconds violons.
Le dépaysement n'est pas que visuel, auditif aussi : sans réduire drastiquement les effectifs (je compte 6 contrebasses, je vous laisse effectuer les savantes additions et multiplications qui donneront le nombre total de musiciens), Paavo Järvi tire de l'orchestre un son percutant, aéré et lumineux, pas pâteux pour deux sous, à la manière LSO (mais avec Gardiner) ou Chamber Orchestra of Europe, auquel je ne m'attendais pas.
L'orchestre joue avec un enthousiasme irrésistible - qui se répand jusqu'au fond des pupitres : les cordes en particulier jouent avec un engagement contagieux  qui rend justice à la vitalité de cette symphonie.

Paavo Järvi en profite pour biffer au marqueur le 'ma non' dans Allegro ma non troppo : les musiciens suivent sans problème apparent ce tempo d'une allégresse quasi-frénétique. Les archets fument, dans les dernières mesures, chez les vents, les oscillations horizontales du basson contrastent avec les bonds verticaux du clarinettiste, qui menace de s'envoler.

Les conclusions que cette 4è m'amènent à tirer sont enthousiasmantes:
  • un orchestre capable de jouer du Beethoven (en particulier une symphonie non-tube) avec autant de conviction, de clarté, d'énergie peut jouer magnifiquement n'importe quoi. Ceci vaut également pour Haydn - les échos du Haydn de la semaine suivante sont tout aussi élogieux.
  • on ne va pas s'ennuyer sur le répertoire classique / romantique précoce avec P. Järvi. Ouf, car on le verra dans les parages jusqu'à 2016. Et je doute par ailleurs que l'Orchestre décide subitement de ne plus jouer Haydn, Mozart, Beethoven par pur esprit de contradiction
  • je vais devoir augmenter la proportion de concerts de l'OP dans mon abonnement Pleyel (ce qui va certainement dans le sens de la politique d'augmentation des ressources propres, patati, patata), bien que le tarif C (45-10€) que pratiquait encore régulièrement l'OP en 2008/9  est en train de tirer sa révérence, ce que je n'approuve pas.

Quelque temps après, un jeudi soir vers 19h50, non loin du métro Ternes, j'ai croisé P. Järvi, à pied, en civil, qui se dirigeait vers son bureau Pleyel. Je me suis retenue in extremis de lui sauter au cou et de l'assurer de toute mon admiration pour sa 4è, mais la scène m'a un peu interloquée :
- il va au boulot à pied ? (ou pire, en métro, avec le commun des mortels?). Ceci n'aurait pourtant pas du me surprendre.. Inconsciemment, je devais me l'imaginer débarquer à Pleyel dans une Rolls-Royce tirée par quatre lippizans. Perruque poudrée sur la tête.
- à 19h50 ? Mais il ne passe donc pas l'après-midi dans sa loge, à méditer sur la partition ?
- un chef sans baguette, sans orchestre, sans une salle Pleyel autour, donne l'impression d'avoir perdu 20-30 centimètres...
(Punaise - je suis certainement influencée par tout plein de préjugés sur la musique classique en général, les chefs d'orchestre en particulier. Il faut que je règle ce problème de toute urgence).

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Aussi :
Certainement un des concerts de l'Orchestre de Paris les mieux reçus par la (blogo-)critique : Concertonet dégaine le compliment ultime en comparant l'orchestre à mon Chamber Orchestra of Europe adoré " le même esprit et la même excellence que l’Orchestre de chambre d’Europe", Resmusica salue la jovialité des pupitres de vents, Palpatine trouve la 4è très bien, la Souris aussi,  Zvezdo admire le "solo redoutable de basson, une fugue aérobique" dans la Consécration. Si le Petit Concertorialiste regrette le "manque de classe de certains pupitres"(?), il souligne toutefois le "le plaisir de jouer : voilà quelque chose de vivant, de plein de sens, et qui ne sent pas le fabriqué". Et même M. Järvi est content.

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Lectures supplémentaires :
L'introduction à l'orchestre : l'orchestre comment ça marche, volume 1, volume 2, volume 3 - et le schéma pourri.
La symphonie n°4 en images.

2 Comms':

{ la souris } at: 25 mars 2011 à 17:12 a dit…

J'avais du me dire que je repasserais par chez Palpatine mais c'était une grossière erreur : on ne perd jamais si facilement le fil qu'avec un blog. J'ai toujours un peu peur avant de commencer ma lecture sur les blogs de musiciens, qui s'enthousiasment souvent avec plein de vocabulaire critique (mais je lis attentivement les programmes de l'Orchestre de Paris et, même trop paresseuse pour chercher, je commence à deviner certains termes) ; c'est un peu comme quand on va au concert pour la première fois et qu'on se demande, tel un athée dans une église qui regarde à quel moment faire le signe de croix, quand on aura le droit d'applaudir - pas entre les mouvements, j'ai appris depuis, même si je persiste à penser que des applaudissements ne sont pas pires que les éructations des tuberculeux en phase terminale.
Mais là, entre le ping-pong et la grosse Bertha musicale, je dois dire que je me suis bien amusée, tout en y retrouvant des impressions partagées. ^^

{ klari } at: 26 mars 2011 à 01:03 a dit…

Ton commentaire mérite beaucoup plus qu'une réponse en une ligne (je dois filer au dodo, je prends un train à une heure indue). Je réfléchis, je mets mes idées en ordre, et te réponds - tu soulèves des tas de questions sur lesquels je souhaite rebondir plus longuement.

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