vendredi 11 mars 2011

Beethoven, une histoire de statistiques


4 Comms'
Notes préparatoires à la rédaction de la chroniquette du concert de l'Orchestre de Paris du mercredi 09 mars, salle Pleyel.

"La quatrième n'est pratiquement jamais jouée", m'apprend Z. mercredi soir, peu avant le début du concert. Sa remarque mérite d'être creusée. Rappelons que l'Orchestre de Paris fait désormais figurer un petit historique sur les notes de programme : telle oeuvre a été jouée x fois, sous la direction de Zhkihrgorovsky, von Ofenrohrkrümmerbaum, etc. L'exercice est rendu possible grâce à cette magistrale base de données, mise à disposition du public.
Imaginez un peu les possibilités !! L'infinité des analyses croisées potentielles ! Croiser chefs et solistes - décelerait-on un soupçon de favoritisme ; les solistes et les oeuvres - qui déteste quoi ? Analyser les historiques pour extrapoler des prévisions sur 2011-12 ? Voire sur la décennie 2011-2020 ?

Amusons-nous sur un échantillon réduit : i.e. l'ensemble des symphonies de Beethoven jouées par l'Orchestre de Paris en France du 17/02/1968 au 13/03/2011 (je n'ai pas limité l'échantillon à Pleyel, car trop ric-rac et excluant les concerts à Mogador, etc, etc..). Pour certains graphiques, j'ai ajouté les occurrences du Concerto de Berg A la Mémoire d'un Ange, également au programme de cette série de concerts.

Notez, que théoriquement du moins, un petit bidule javascript permet de zoomer sur les graphiques - il suffit de laisser planer le curseur de la souris sur le schéma.

En abscisse : les décennies de 1960-70 à 2010-, en ordonnée : le nombre d'occurrences des symphonies de LvB en gris et du Concerto A la Mémoire d'un Ange en vert-bouteille. En prime, une courbe de régression polynômiale (ordre 3 ou 4, pas sûre).

Qu'en ressort-il ?
On le savait, déjà, mais il est toujours bon de le rappeler : les Symphonies de Beethoven, sont beaucoup, beaucoup plus jouées que le Concerto de Berg.

On constate que :
  • les années 70 ont été particulièrement beethoveniennes. Il faut en chercher les causes du côté du choc pétrolier, du bicentenaire de sa naissance, du centcinquentenaire de sa mort et de la jeunesse de l'orchestre tout nouvellement créé, peut-être (youhou, les amis on va se faire tout Beethoven avec des super-chefs !).
  • les décennies impaires sont plus beethovéniennes que les paires. Au regard de la tendance, on risque une, si ce n'est deux,  intégrales Beethoven sur les 5 à 10 prochaines années.
La topographie beethovenienne est alpine à l'Orchestre de Paris :

En abscisse, les années de 1968 à 2011 ; en ordonnée, le nombre d'occurrences des symphonies de LvB (en gris) et du Concerto A la Mémoire d'un Ange (en vert-bouteille).

Quelques constats supplémentaires s'imposent :
  • Une symphonie n'arrive jamais seule - sur une année donnée, soit on ne voit pas l'ombre d'un scherzo du bonnois, soit les symphonies se succèdent en rafale. Tout ou rien. Contemplez ces majestueux pics beethoveniens (Pic Solti en 73, Sommet Barenboim en 77, collinette Barenboim en 81, Sawallisch sur 94-96. 
  • Hormis 81 et 2004, le Concerto A la Mémoire d'un Ange est joué dans les "creux". En 2011, la présence d'une symphonie de Beethoven et du concerto est d'autant plus réjouissante par sa rareté.
La présence de ces pics - dus en général à un chef, plus rarement deux (par exemple, le pic 85-86 est dû à une ribambelle de chefs, mais c'est une exception) amène tout naturellement la question suivante : mais qui dirige donc tout ce Beethoven?

Une poignée de chefs réalise la plus grande part du boulot. 
De 1969 à aujourd'hui, on dénombre 255 occurrences des symphonies de Beethoven (ça donne le vertige, certains des musiciens ont du pratiquement toutes les jouer), dirigées par quelques dizaines de chefs différents. Parmi ces chefs, la plupart ont participé à une ou deux malheureuses occurrences des symphonies, mais cinq chefs seulement ont contribué à 51% soit 131 occurrences des symphonies. Barenboim en particulier porte la responsabilité de 20% des symphonies de Beethoven jouées dans l'histoire de l'Orchestre de Paris.
Ont-il traité chaque symphonie équitablement? Quid des "Paires", dont la légende dit qu'elles sont ignorées ?

La réponse est NON. Le graphique ci-dessous montre que les Bleues occupent le terrain.

En abscisse : les années de 1968 à 2011. Le nombre d'occurrences - en cumulé, des symphonies est représenté par des aires de couleurs superposées. Pour faciliter la lectures, les Impaires sont bleues, les Paires jaune-orangé.

Contrairement à ce qu'affirme Z., la quatrième est au contraire une des Paires les plus jouées à l'OdP : 18 occurrences entre 1969 et 2011, alors que ma Pastorale adorée se traîne à 17 et la n°2, pourtant si jolie, à 15. Ceci dit, je me demande si une annulation malencontreuse du millésime 2005 de la 4è ne viendrait pas fausser mes chiffres. Peu importe. Quant aux Impaires, Les 9è (pourtant si onéreuse) et 3è caracolent en tête, talonnées par la 5è (Pom-pom-pom-pom) et la 7è.

Réduisons à nouveau l'échantillon aux cinq chefs de tête. En croisant neuf symphonies avec plusieurs dizaines de chef, on obtient des tableaux et des graphiques, très esthétiques, mais peu parlants.

En abscisse : les symphonies, chaque tranche de couleur d'un bâtonnet de l'histogramme représente le nombre de directions en concert de l'oeuvre par un chef donné.

Certes Barenboim a contribué à la prolifération des 9è orchestrodeparisiennes, mais il convient de nuancer ce propos. Prenons la question à l'envers : au lieu de compter le nombre de chefs par symphonie, illustrons plutôt pour un chef donné, la part relative des occurrences de chaque symphonie. Et là, tout s'éclaire !


En abscisse : les principaux chefs retenus dans notre échantillon réduit. Chaque tranche de couleur représente la proportion - en pourcentage, d'une symphonie donnée par rapport au nombre total de symphonies de LvB dirigées par tel ou tel à l'OdP.

On peut d'ores et déjà distinguer deux, à la rigueur trois, catégories de chefs dans ce mini-échantillon :
  • les Grandioses : Solti, Bychkov.  Différenciés par un faible pour l'Héroïque en ce qui concerne Bychkov, et une passion immodérée pour les 7è et 9è dans le cas de Solti, ces deux symphonies réprésentant à elles deux presque 70% de l'activité symphonio-beethovenienne de Sir Georg à l'Orchestre de Paris. En tout cas, ils affectionnent tous deux les symphonies-tubes.
  • les Grandioses qui combattent (plus ou moins efficacement) leur nature : Christoph Eschenbach a bien essayé de programmer quelques 2è et je l'en félicite ! Mais je crains qu'il ne l'ait choisie qu'en guise de faire-valoir pour la 5è, jouée à la même série de concerts. Et les chiffres ne mentent pas : "du Beethoven, du Beethoven, oui mais la Neuvième !" (sur un air connu).
  • les Equitables : Barenboim, bien sûr, est-ce vraiment étonnant pour ce Confucius musical qui a créé ze Orchestre israëlo-palestinien, qui dirige tout aussi volontiers du Berg que du Wagner. Certes non. Soit dit en passant, j'aimerais que le prix de ses concerts parisiens soit plus équitable. Le juste parmi les justes, le Salomon des chefs d'orchestre, celui qui avec une minutie sans pareille a donné à chaque symphonie la place qu'elle méritait : Sawallisch. Chaque symphonie a été jouée 3 ou 4 fois - aucune chouchoue n'a été désignée (admirez la régularité des rayures de Sawallisch dans le graphique).
  • les Prometteurs : Paavo Järvi entame son Beethoven OdPois avec une des symphonies les plus discrètes : la 4è. Signe de bon augure, très certainement. Je suis prête à parier qu'on écoutera les Méconnues très prochainement. Hum, une petite Pastorale ? (d'autant plus que la 4è de mercredi donnait plutôt envie d'en écouter d'autres du même acabit).
Il reste tant de questions sans réponse : Brahms vs Schumann à l'Orchestre de Paris ? La place des compositeurs français dans la programmation de l'orchestre ? Quelle période du XIXè est la plus représentée ? Par quel chef ? Quel soliste génère le plus $$d'entrées$$ ? Existe-t'il une corrélation entre la nationalité des chefs et la nationalité des oeuvres jouées ? Y'a t'il un profil d'oeuvres jouées en hiver ? Au printemps ?

Hggnhhyi. Il me FAUT cette base de données en entier. En attendant, ne serait-ce que du simple point de vue statistique, ce concert de mercredi dernier était inratable. Pour de la chroniquette, allez chez Palpatine et Zvezdo en attendant que je rédige la mienne.

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* avec un montage spécial mal-de-mer.

4 Comms':

zvezdo at: 12 mars 2011 à 12:06 a dit…

il dit vraiment n'importe quoi, ce zvezdo. Il faudra que tu me le présentes, à l'occasion.

{ Klari } at: 12 mars 2011 à 20:56 a dit…

Bon, je t'ai affublé d'un sobriquet non-identifiable pour préserver ton anonymat. Que puis-je apporter au MP pour me faire pardonner ?

{ ptilou } at: 13 mars 2011 à 10:25 a dit…

Étant professionnellement homme de chiffres, j'adore ce type d'analyses...
Bravo ! Et en effet, il y a souvent un décalage entre les opinions et les analyses chiffrant les faits sur lesquelles elles s'expriment... et ce dans bien des domaines et expertises...

{ klari } at: 13 mars 2011 à 12:24 a dit…

Merci !

Sans pouvoir me prétendre femme de chiffres, il y a certaines correspondances entre cette chroniquette et les choses que je fais pour gagner ma croûte - et financer les concerts auxquels j'assiste. Mais jouer avec une base de données de concerts, c'est beaucoup plus amusant !

C'est à la fois rigolo et instructif de jouer avec les chiffres, toutefois avec un brin de mauvaise foi, j'aurais pu leur faire dire n'importe quoi, n'est-ce-pas ? Par contre, c'est malin, maintenant, j'ai envie de faire joujou avec les archives de la programmation de la salle pleyel, je m'interroge en particulier sur la présence pléthorique de Bruckner 5 l'année prochaine. On n'en finit jamais..

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