lundi 10 janvier 2011

Michel Portal Sextet


5 Comms'
Dimanche 9 janvier, 16h
Salle Pleyel, Michel Portal Sextet
Michel Portal, divers trucs à anche simple, clarinette basse surtout
Bojan Z, piano et claviers
Ambrose Akinmusire, trompette
Scott Colley, contrebasse
Jack DeJohnette, batterie
Lionel Loueke, guitare

De concert en concert, il y a des choses qui ne changent pas : le café gourmand pantagruélique du Do-Ré-Mi, les serveurs qui devinent avant même qu'on n'ouvre la bouche - ou le porte-monnaie, combien de monnaie il faudra rendre (je suis persuadée qu'ils sont dotés de pouvoirs magiques).

D'autres changent : le public a sérieusement rajeuni, le ratio h/f a évolué, la scène est délimitée par de grands rideaux noirs, qui cachent les escaliers de part et d'autre du plateau lui-même recouvert d'un tapis noir. Sans cet austère et imposant mur blanc qui surplombe la scène, la salle Pleyel a des airs intimistes, cosy, presque. Le fourbi des musiciens, les touches du piano, les clés des instruments à vents baignent dans une chaleureuse lumière rougeâtre.

Les musiciens entrent sur scène, après que quelques timides salves d'applaudissements réclament leur arrivée. Chacun rejoint son petit Q.G. : Bojan Z. entouré de son piano et de ses machines infernales, Jack DeJohnette à la batterie - au milieu d'une zone délimitée par des cache-fils, le guitariste Lionel Loueke est banni au loin côté cour, enfin, côte à côte à l'avant-scène, les vents.

Damned, le concert est amplifié. Plus que généreusement. En plus du syndrome de Schumann, j'ai des réactions physiques incontrôlables dès que le son est un peu fort (sachez que quand je demande à baisser le son, c'est pour mieux écouter) : mes oreilles se ferment, mes connexions neuronales se défont et je sombre dans une torpeur profonde. J'en suis tirée par le son d'un instrument que je ne reconnais pas immédiatement : câlin comme une flûte, alliant la rondeur d'une clarinette, l'expressivité du cor anglais à la présence de la ... trompette (!). Mes oreilles s'ouvrent immédiatement, et enfin, je rentre dans le concert. Trop sombre pour prendre des notes, je me contenterai de livrer quelques impressions en vrac :

- Le niveau individuel des musiciens est invraisemblable, que ce soit en termes de son, de phrasé, de ligne. (Oh, si Bojan Z. avait joué le Tchaïko mercredi dernier...encore que, d'après Bladsurb, ce soit une fausse bonne idée (bref)). La partie immergée de l'iceberg : les robustes ploums du contrebassiste, qui s'amuse dans son solo, à jongler avec à la fois les capacités rythmiques, harmoniques et mélodiques de son instrument. LE solo de trompette. Oh, LE solo de cor anglais trompette. Le reste est à l'avenant, croyez-moi sur parole. Ou vérifiez par vous-même.
- Chaque musicien est capable de se mettre complètement en retrait : des plics-plocs de clés de la clarinette basse, sans souffler, peuvent délicatement renforcer les ploums du contrebassiste, à l'inverse, un solo de clarinette basse s'achève sur une entrée du piano et de la contrebasse d'une discrétion féline. Pendant quelques instants, on a simplement l'impression que le son de l'instrument est un peu plus riche que d'habitude, que le bois a décidé d'émettre quelques harmoniques de plus. Les six sont vraiment au service d'un projet commun, chacun est capable d'épauler l'autre de manière à la fois constructive et discrète.
-Après moult discussions sur le pianiste de mercredi soir (ça me turlupine, ce pianiste russe archi-doué, qui fait pourtant accoucher les montagnes de petits souriceaux), on me suggère qu'il s'agirait d'un problème de rythme. Cela rejoint en effet une de mes grandes théories, qui veut que pour chaque couple oeuvre-interprète, il y ait un Tempo Parfait (faut-il développer ? le Tempo Parfait, c'est le tempo parfait, entre le tempo-de-limace, et le tempo-amphétaminé), mais aussi un Tempo Magique. Le Tempo Magique s'approche du Tempo Parfait*, certes, mais il peut être insensiblement plus lent, pour provoquer chez le spectateur une irrépressible sensation corporelle d'attente, de tension. Les six prouvent une étroite accointance avec le Tempo Magique, car même dans les passages qui, il faut l'avouer, m'ennuient un peu, mon attention leur reste totalement acquise.
- Pas de saturation, pas de "Six gus jouent à fonds les ballons les uns à côté des autres". Jamais. Et je leur en sais gré.

Mais ce qui valait le détour, c'est le deuxième bis. Quelques saluts et allers-retours de musiciens plus tard, Michel Portal revient seul, fait mine de patienter, ses amis se font attendre. Ils décident de rester en coulisse goûter un repos bien mérité. En bis, un solo de clarinette basse, donc. Tout y est : un sens du rythme implacable, un phrasé souple, virtuose mais d'abord et avant tout expressif. Et des nuances ! Les 1500 personnes présentes sont fascinées, pendues à l'embouchure de l'instrument, il peut ainsi se permettre dans cette immense salle des chuchotis imperceptibles aussi beaux que les grondements majestueux des graves. Somptueux. (chic, on pourra bientôt le réécouter sur la Cité-Musique-TV)

*(Pour continuer dans le débat Tempo Magique vs Tempo Parfait, Pollini est tout à fait capable d'envoûter 2000 personnes au Tempo Parfait, plus difficile certes, mais il ne concoure pas dans la même catégorie).

5 Comms':

Sax at: 10 janvier 2011 à 09:47 a dit…

Bref, vos avez aimé

(Attention à ne pas confondre rythme et tempo, au moins avec les musiciens de jazz c'est un coup à être foudroyée sur place)

Sax at: 11 janvier 2011 à 13:10 a dit…

Je ne sais pas si je dois vous remercier.
J'ai écouté sur arteliveweb.
Très beau.
A mon goût, un peu trop beau, trop propre, mais c'est sans doute le cadre Pleyel qui fait ça, il manque ce petit brin de folie que pourtant Portal maîtrise à merveille dans des lieux plus rustiques.

A part ça, en travaillant 30 heures pendant les 10 prochaines années, je devrais arriver à m'approcher un peu de leur niveau je pense.

{ Klari } at: 17 janvier 2011 à 10:25 a dit…

Bonjour Sax.

Un peu longue à répondre.. j'étais en congés (et heureuse de l'être).

30 heures sur 10 ans ? Soit 3 heures par an ? ;-)

Sax at: 18 janvier 2011 à 11:24 a dit…

30 heures par jour ...

{ Klari } at: 20 janvier 2011 à 17:11 a dit…

Ah oui !

Arf, en ce qui me concerne, je considère que des gusses comme Perlman, ou n'importe quel soliste, ou les violonistes professionnels, ne jouent pas le même instrument que moi. L'instrument qu'ils jouent se trouve juste avoir le même forme - mais pas du tout le même timbre que le mien.
Du coup, je ne me torture pas à coup de comparaison.

Enfin, quoique, certains jours... (soupirs)
(Mais on les trouve où, hein, les 30 heures ?!)

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