mardi 4 janvier 2011

Le jour où j'ai dirigé la Pastorale


4 Comms'
Et soudain, le chef s’exclame, un large sourire aux lèvres «Qui veut venir diriger le premier mouvement de la Pastorale à ma place

Visite impromptue d'un troupeau de séraphins guidé par un archange, parapluie en l'air. Après leur départ, quelques paires d'yeux se tournent vers moi. Quand il s'agit de faire le clown, évidemment, c'est pour ma pomme. Humpf. J'hésite : je suis dévorée par la curiosité. D'autre part, je vais perdre ce qui me reste de crédibilité. Allez zou, soyons fou.

REGLE #1 Gagner du temps. Je serre la main du premier violon, salue et rajuste ma queue-de-pie imaginaire.

On est déjà si nombreux dans l'orchestre ? Il y a des musiciens partout. Qui me regardent (presque) tous. Mais que suis-je venue faire dans cette galère. Ca me rappelle ce cockpit de Tupolev-154. Où, heureusement, il y avait un pilote. Quelques bouteilles de rouge moldave, aussi. Surtout je n'étais pas censée piloter. A quoi peuvent bien servir toutes ces manettes, boutons, voyants ?
Où est le mode d'emploi ? Dans l'étui de la baguette, peut-être ?


J'ai le manche à balai en main, la baguette, je veux dire. Comment je mets le contact ? Le mot magique ? Bon, les violoncelles font partir tout le monde, me semble-t'il. Il y a beaucoup, beaucoup trop de lignes et de notes sur cette partition. Ces zigotos de violoncelles me regardent en gloussant, je n'ai aucune idée comment, en un geste à peine, ils peuvent savoir quand et à quelle vitesse partir. RESPIRER. Je suis le tempo. Le tempo est moi. RESPIRER A FOND. Je peux lire les pensées des violoncelles. Ils peuvent lire mon esprit.
Non, ca ne va PAS marcher.

REGLE #2 Ne jamais admettre son ignorance face à l'orchestre. Tant pis, certaines règles sont faites pour être contournées.

Je supplie l'alto solo de me souffler ce que je suis sensée battre. Croche ? Blanche ? Noire ? Ronde ? A quelle vitesse ? Il s'esclaffe avant d'annoncer à son voisin une garde contre. Foutus altos. On ne peut jamais compter sur eux.

Assez tergiversé, il faut se jeter à l'eau maintenant. J'ébauche quelques mouvements du haut vers le bas, en forme de noires, il va bien se passer quelque chose. "Sploo-splooootwch" font les violoncelles. La fiente du pigeon qui s'écrase sur le trottoir, c'est réussi. Pour les vocalises des alouettes dans les vallées bavaroises, c'est râpé.

REGLE #3 : C'est de la FAUTE de l'orchestre. "C'est nul !" vocifère-je "c'est pourtant simple !" (il faut que je me sorte de toute urgence de ce guêpier).

A cet instant, le vrai chef me prend en pitié, s'empare de mon poignet droit, me fait faire un léger mouvement de baguette qui indique à la fois le tempo et le caractère, une grande respiration qui force le départ et c'est parti ! Comme par magie, un zigouigoui de baguette force un point d'orgue, paisible et satisfait. Mes huits de baguette à la Harry Potter précèdent les coucoux-hiboux des hautbois, les fligedidou des flûtes, les grondements des basses. Il se passe des choses dans tous les coins. Des nuances ! Oh, des entrées ! Une clarinette fait coucou à une flûte. Je vole !

J'ai loupé une tourne. Deux ?

(Avec une main spéciale tourne, une main baguette, une main nuances et coucoux, une ou deux paires d'yeux en plus, cela semble faisable)


Quelques minutes plus tard, la curiosité assouvie et l'orgueil quelque peu égratigné, je retrouve avec jubilation mon fauteuil au fond du pupitre, qui ne m'a jamais paru aussi accueillant. Je regarde un collègue second violon, intimidé, les joues toutes roses, s'essayer aux départs d'orchestre. Monsieur Y. qui lui succède, bat une mesure tout à fait lisible, je le vois se détendre petit à petit, nous donner des indications de nuance, de phrasé. Il dirige deux bons tiers du mouvement ! (Vous noterez qu'uniquement des violons se sont prêtés au jeu.)

Enfin.. désormais, je peux non seulement affirmer que j'ai chanté sous la direction de John Eliot Gardiner, mais aussi que j'ai dirigé la Pastorale. Punaise, je ne vais pas m'en priver.
Preuves en image :

Crédit photo : Richard, trompette

4 Comms':

{ Joël } at: 4 janvier 2011 à 17:09 a dit…

J'adore le « C'est qui eux ? ».

{ klari } at: 4 janvier 2011 à 20:42 a dit…

Héhé ! Tu sais, ça fait vraiment cet effet, avec 60 zigues devant toi, un peu de stress, même quand tu connais ta partie (presque) par coeur !

{ Ced4x } at: 16 juin 2011 à 08:29 a dit…

Je compatis, ayant moi-même fait 2 ans de direction d'orchestre (pardon...d'initiation) quand on est seuls face à tous, c'est dur,très dur! les altos sont des farceurs c'est bien connu, mais ça arrive quon puisse aussi compter sur eux, si si ! lol
Bravo en tout cas pour votre article, fort bien tourné !

{ Klari } at: 16 juin 2011 à 12:06 a dit…

Bonjour et bienvenue !

Oui, ça doit être bien différent ! J'avais pris la baguette en toute connaissance de cause et savais que je pouvais me permettre de faire le clown.

Quand le contexte est plus sérieux, faire du bon boulot doit être archi-difficile, j'imagine. Je suis de plus en plus impressionnée par la capacité des (bons) chefs à faire sens de l'embrouillamini de la partition.

Blague à part, nos altos aux Concerts Gais sont topissimes. Peu nombreux, certes, (5 altos contre nos 12?11? violoncelles) mais très sympas et fiables. De belles plumes, qui plus est !

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