mercredi 8 décembre 2010

Prodigieux Pollini


2 Comms'
Salle Pleyel - Mardi 7 décembre 2010, 20h

Maurizio Pollini : piano
Frédéric Chopin :Prélude op.45, Vingt-quatre Préludes op. 28, Deux Nocturnes op. 27, Scherzo n° 1 op. 20, Douze Etudes op. 25 / Extraits : n° 1,2,3,4,7,10,11,12..


J'ai hérité d'une place pour ce concert un peu malgré moi : je n'avais pas prévu d'y venir, je l'avais à peine remarqué dans le programme. Palpatine m'avait mis en cheville avec un de ses amis qui cherchait à se débarrasser d'un billet - et un billet de concert, ça ne se gâche pas.

A la sortie des escaliers qui mènent à l'orchestre, je suis impressionnée : je n'ai jamais vu la salle Pleyel bondée à ce point (et je sais qu'il reste encore quelques centaines de personnes derrière moi, s'attardant dans le hall) : des dizaines de spectateurs sont assis sur les marches, par terre dans les coins, trois rangées de chaises ont été installées sur la scène, autour du piano. Les ouvreuses sont tendues. Les programmes bruissent, les strapontins couinent et les tousseurs toussent.

Mais dès que Pollini s'assied et pose les mains sur le clavier, le silence se fait. Maurizio Pollini possède cette puissance étourdissante typique à ses confrères russes - qui donneraient presque plus l'impression de bûcheronner dans la taïga que de faire de la musique, mêlée à une délicate musicalité : on n'est pas qu'ébouriffés, mais avant tout, touchés, émus.

Alors qu'il enchaîne les passages injouables, je ferme les yeux pour mieux m'imprégner de la musique. En effet, il n'y a rien à voir : la salle est assombrie, une flaque de lumière sur scène, au milieu Pollini, impassible, concentré. Juste quelques mouvements de la jambe gauche qui vient se replier sous le tabouret, pour prendre appui, j'imagine. Aucune mimique, gesticulation ne vient perturber l'écoute. S'il m'arrive souvent de fixer du regard les instrumentistes manquant de projection (comme si écarquiller les yeux permettait de mieux tendre l'oreille*), je n'ai aucun besoin de tricher : j'ai beau être tout au fond de l'orchestre, il fait émettre à l'instrument un son anormalement puissant - yeux fermés, je jurerais être assise à côté du piano.

Pollini opte pour certains partis pris musicaux au premier abord déroutants : il traite de manière cavalière certains passages sur lesquels j'aurais attendu plus d'emphase, ou à l'inverse, il met en lumière certains motifs que j'aurais laissé dans l'ombre. Mais ses choix sont complètement assumés, servis par une redoutable technique qui lui permet d'exprimer ses intentions musicales avec une justesse, une précision, une force de conviction impérieuse, que, finalement, on se laisse entièrement captiver.

On pourra me rétorquer que sa technique est peut-être redoutable, mais que les fausses notes sont toutefois au rendez-vous, en quantité surprenante pour un musicien de ce calibre. Je suis assez perplexe, car je suis d'ordinaire assez sensible aux fausses notes et aux couacs divers et variés, non qu'ils me dérangent en soi (qui est infaillible en ce bas-monde?), mais ils me mettent en état de stress : j'angoisse pour le musicien, je me mets à guetter la fausse note et j'en oublie de savourer la musique. Aujourd'hui, je les remarque à peine. J'imagine que dans une interprétation proprette et lisse un klljwwaingh, gros, gras et faux doit ressortir comme le nez au milieu de la figure, mais chez Pollini, ce n'est guère plus perceptible qu'une minuscule feuille morte entraînée dans un torrent de montagne.

Après quelque temps, je me retrouve yeux fermés, inattentive aux notes, envoûtée. A la fois archi-concentrée et ailleurs, les oeuvres s'enchaînent, comme un rêve. Somnolente, non. Subjuguée.

Les applaudissements finaux me semblent appropriés : pas de hurlements hystériques, pas de joyeux glapissement comme pour Gardiner (oui, oui, je me colle à cette chroniquette), mais de longs applaudissements calmes et nourris, qui me semblent exprimer le respect, le recueillement qu'exige un musicien de ce calibre - qui nous offrira généreusement quatre bis.

*il est déjà prouvé que tirer la langue permet d'appliquer son mascara de manière 10 fois plus précise.

2 Comms':

Anonyme at: 22 décembre 2010 à 15:16 a dit…

Un Pollini magistral, souverain, peut-être même divin(??)le 7 Décembre 2010 Salle Pleyel !!!
Discours musical épuré, d'une justesse de style absolue, d'une incroyable densité, qui infiltre l'âme de l'auditeur et l'emmène au seuil d'un "autre monde".
Aucun autre récital de cet immense artiste ne m'avait autant bouleversée. Ses précédentes prestations n'avaient jamais été autant empreintes d'humanité, à ma connaissance.Son refus absolu de "sentimentalisme" génère une émotion absolue...et miraculeuse !Un récital dont on sort transformé,en se disant que plus jamais rien ne sera "comme avant".
La transcendance existe...nous l'avons rencontrée, et ce ne sont pas quelques rares et méprisables "fausses notes" qui y changeront quoi que ce soit !

{ Klari } at: 22 décembre 2010 à 15:41 a dit…

Entièrement d'accord avec vous.

Vous avez mis le doigt sur quelque chose de très surprenant : un non-sentimentalisme très émouvant.

C'est le genre de récital après lequel on se dit 'je ne peux plus aller écouter Pollini' Et si c'était un peu moins fabuleux ?!

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