mercredi 8 décembre 2010

Mille fois mieux, mais encore dégoûtant.


2 Comms'
Cite de la Musique, 4 décembre 2010, 15h-18h
Répétition publique, English Baroque Soloists, Monteverdi Choir, Sir John Eliot Gardiner, direction
Bach : Concerto pour violon et hautbois BWV 1060a, Cantate
"Nur komm der Heiden Heiland" BWV 61, Cantate "Süsser Trost, mein Jesus kommt" BWV 151, Cantate "Wachet ! Betet !"

NB: les citations en italique sont de John Eliot Gardiner himself, en français dans le texte.


Quand, en septembre, j'avais annoncé à mes collègues, toute penaude, que la répétition publique des English Baroque Soloists avec Gardiner était complète, je m'étais attirée un torrent de quolibets : "Quoi ? Toi, tu n'as pas pu avoir de place ! ha !" Mais je n'étais pas tant mortifiée qu'abattue. C'était sans compter l'intervention de Mademoiselle O., qui, ayant décidé d'avancer Noël cette année, m'a fait don de sa place.

Avant de m'élever avec allégresse vers les astres lointains, je gambade dans les pelouses enneigées du parc de la Villette, ravie mais inquiète : le placement est libre, me retrouverai-je reléguée dans un coin obscur du parterre ? Sainte-Cécile est avec moi, puisque, malgré une halte-minute nécessaire au vestiaire, je me rue vers ma porte fétiche, à l'écart, peu fréquentée, qui mène à la grande salle de concert. Et je me fige de bonheur : de mon fauteuil au premier balcon, je suis tout juste derrière les choristes, que je pourrais ébouriffer si besoin était, à cinq-six mètres à peine de mon chef adoré, déjà sur le plateau, en grande conversation avec ses musiciens. Que je pourrai admirer de près, et entendre : les indications qu'il donne aux musiciens ne sont pas amplifiées, seules le sont les explications à destination du public. Mais de ma planque, j'entends tout !
Pendant que les musiciens s'installent, déballent les outils, s'accordent, JEG, dans un français impeccable teinté d'un imperceptible accent, évoque les petits problèmes logistiques qu'ils ont rencontré, la neige, l'Eurostar, l'absence de déjeuner, etc.

On entame les hostilités avec le concerto pour violon et hautbois en ut mineur, en soliste Kati Debreczeni au violon, et Michael Niesemann, qui est en fait "saxophoniste, mais ne joue pas trop mal du hautbois". Pendant les mises au point (qui permettent au hautboïste de reprendre son souffle - sa nuque devient rose, rouge puis violette au cours du concerto), JEG présente son comparse Robert Levin, claveciniste, qui, dans un français tout aussi excellent, s'attache à nous ouvrir les oreilles et nous faire entendre la présence des accords parfaits de tous les degrés de la gamme, alors que l'oeuvre est officiellement en ut mineur. C'est passionnant.

Je suis ébahie par les connaissances encyclopédiques de JEG, qui dit avec humour qu’il faut être un « un peu Sherlock Holmes pour faire de la musique », étudier les textes, les partitions autour de la musique. Il nous fait appréhender l’intérêt des œuvres jouées, avec pertinence, gentillesse, exigence, sans jamais donner l’impression de bêtifier, de prendre de haut son public, tout heureux d’expliquer que dans tel passage, il y a « coexistence d’une ouverture à la française, un truc inventé par un mafioso italien du nom de Lully, de vestiges de chant médiévaux, presque un madrigal, et une forte influence luthérienne », ou de nous faire appréhender l’influence de Vivaldi sur Bach « il lui a chipé la ritournelle, l’usage des rythmes motoriques, et le goût du pathos lyrique ».

Parfois, cela devient cryptique : il échange quelques mots dans un obscur dialecte asiatique avec l’organiste, je comprends vaguement qu'ils causent jeux, tirasses et tremblants (Combien de chefs sont au fait des problématiques d’organistes, combien ?). Il montre aussi une bonne connaissance de la langue allemande, exigeant des choristes qu’ils prononcent ‘Lob’ avec un p parfaitement assourdi, réclamant un stop glottal ailleurs. Ce qui ne l’empêche pas de requérir par ailleurs tout simplement « chantez un gros ssssccccccchhhhhhh ; raccourcissez le frst ».

Il sait manifestement quels chanteurs titiller : une des basses, Jonny Sells, probablement un des plus à l'aise scéniquement, est aussi celui qui se fait le plus botter le popotin. Le tout très bon enfant, mais JEG ne le laisse pas tranquille ("Engage ! Engage !" ), n'hésitant pas à lui arracher des mains sa partition, le pousser vers l'audience, pour provoquer plus d'implication. Par contre, il fera preuve de beaucoup plus de douceur vis-à-vis d'une chanteuse plus timorée, faisant juste semblant de tirer un fil invisible au-dessus de sa tête pour relever une note un peu basse. D'autres se font taquiner, en particulier un jeune ténor gallois :
"Sur ce passage. Ecoute les altos et les violons, essaie de rechercher un son se rapprochant du leur"
Puis, aux violons :
"Vous aussi, écoutez ce qu'il fait, et do something welsh". Ca glousse chez les cordes.

Le clou de la répétition, c'est bien évidemment le choral, dont les partitions nous sont enfin distribuées (les ouvreuses répugnent à s'aventurer vers nos hauteurs, étrange). L'orchestre et le choeur jouent ensemble le choral. Magnifique. JEG s'adresse au public.
"- A vous maintenant.
- ....
- On y va!
- Heut schleusst er wieder auf die Tür, minaude timidement le public
- C'est lamentable ! Lamentable ! Les musiciens et les choristes, 10 minutes de pause, le public, on reste répéter. Debout, tout le monde debout, on ne peut pas chanter assis. Hop.
- Heut schleusst, vagit l'audience.
- C'est mille fois mieux ! Merci ! Mais c'est encore très dégoûtant. Il ne faut pas que le public s'ennuie, plus d'énergie ! Heut schleusst ! nous houspille t'il.
- HEUT SCHLEUSST ! beuglons-nous tous en choeur, ravis.
- Allez, tout le monde en pause.
Soulagés, nous partons nous aérer, sous les applaudissements souriants et compatissants du hautboïste, qui était resté nous prêter main-forte.

Au retour de la pause, je constate que les rangs des English Baroque Soloists ont grossi - un tout petit organiste haut comme trois pommes, 8-9 ans à tout casser, s'est installé à la place du précédent organiste et essaie l'orgue. Les choristes s'installent, tout joyeux d'accueillir un nouveau musicien parmi eux. Un autre mouflet prend un cour particulier de trompette. Pendant ce temps, JEG signe des autographes. Je n'ai pas osé en quémander un, j'aurais du lui donner un flyer des Concerts Gais (après tout, en tant qu'ex-cachetonneur à Colonne, il aurait pu se retrouver renfort aux Concerts Gais, non?).

Alors que les violonistes se battent avec un affreux trait injouable, l'un deux annote sa partition, y appose quelques ratures, ne rejoignant ses confrères que pour la toute dernière note du trait - je me reconnais bien dans ce genre de magouille. Je jette un coup d'oeil discret aux choristes, désoeuvrés : l'un triture son iphone, un autre bouquine, les paumes retournées d'une basse indiquent qu'il est plongé dans une scéance de yoga, un ténor fait de l'administratif, un contre-ténor drague une alto (évidemment, c'est pratique), un autre se ronge les ongles.

C’est de la joie que je perçois dans les applaudissements finaux, mêlées de hurlements et de sifflets réjouis. « Merciiii » hurle un sectateur ravi. « Ca vous a plu ? » demande JEG « Vous revenez tout à l’heure ? ». Ouiiii, mugit la salle, alors que je geins un non plaintif, à la grande surprise de mes voisins, qui s’attendaient à me revoir aux concerts.
C’est que j'ai encore répétition. Avec les Concerts Gais. Je suis d’ailleurs dramatiquement en retard. Étrangement, Marc K fait preuve des mêmes exigences que JEG : après les premières mesures de la Pastorale « il ne faudrait pas que le public s’em****de ; non plus ! De l'entrain ! », et nous accuse de produire des pets-de-lapin. Des pets-de-lapin, nous ? Il ressemble parfois à peu trop à JEG, le Marc K.

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NB: Vous pouvez apprécier l'impeccable français de JEG dans cette vidéo, où on le voit présenter la météo aveyronnaise.

2 Comms':

{ Djac Baweur } at: 11 décembre 2010 à 11:56 a dit…

En même temps, si tu chantais la cantate en bhairav, je comprends que John Elliot ait été interloqué.

{ Klari } at: 13 décembre 2010 à 10:35 a dit…

Tu crois qu'on peut tweaker un clavecin pour le faire sonner comme une tanbura(douinnnndouuuuinnndooouiinnndddouuuuu) et dhrupader par-dessus ? Si oui, je me mets sur-le-champ à la musique baroque !

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