mardi 14 décembre 2010

Gergiev & le Mariinsky : Mahler 1 & 5


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Salle Pleyel - dimanche 12 décembre 2010, 16h
Orchestre du Théâtre Mariinsky, dir. Valery Gergiev
Symphonie n°1 Titan
Symphonie n°5 en do dièse mineur


Je ne sais pas combien de Tupolev le Mariinsky a du affréter pour transporter les musiciens avec armes et bagages. L'orchestre est immense (222 musiciens ! 14 cornistes ! 11 hautboïstes !) mais qu'on se rassure, une moitié est restée à St-Pétersbourg, il n'y a guère qu'une centaine de musiciens sur scène. Les Russes ne font pas les choses à moitié. Quand ils bâtissent un satellite, ils le font avec trois boulons, et ledit satellite est deux fois plus gros que celui des américains. Ainsi, quand ils viennent jouer à Paris, c'est pour donner 5 symphonies de Mahler en 48h. Sûrement verra-t'on débarquer l'année prochaine le NY Phil pour une intégrale des symphonies de Mahler en une journée ?

L'effort physique que cela représente est comparable à engloutir 58 boudins blancs en 40 minutes, danser 30 Lacs des Cygnes d'affilée, lire à voix haute les œuvres complètes de Shakespeare sans pause-pipi, traverser l'Atlantique à la nage, etc.. Gergiev (qui, est, certes, un immense chef) est manifestement fou à lier de leur imposer un rythme pareil ; les musiciens, s'ils étaient français, seraient déjà en train de manifester rue Daru, banderoles, vin rouge et saucisson à l'appui. Ce serait intéressant de lire la convention collective des musiciens du Mariinsky.

Évidemment, le public s'est déplacé en masse pour saluer cette performance olympique. J'ai songé rester à la maison cuver ma gueule de bois musicale de la veille, mais je n'ose gâcher la place que l'on m'a revendue à un prix très amical. Je trépigne d'impatience, c'est la première fois que j'écoute la première de Mahler en 'vrai'.

Le premier mouvement est une merveille de tension longuement retenue, l'attente est irrésistible, presque douloureuse. Je me surprends à pousser un soupir de soulagement quand, enfin, l'orchestre est sommé de mettre toute la gomme.

Je découvre enfin en vrai le Frère Jacques en mineur, amorcé par les contrebasses, sombres et mélancoliques, avant de se transformer en kermesse de village affligé d'une épidémie de variole ou en marche funèbre endiablée. C'est fou, dès le ding-ding-dong, on pressent un petit quelque chose très klezmer, dans le rythme, peut-être, avant même que la clarinette n'intervienne. Je scanne l'orchestre pour localiser l'accordéon. Pas d'accordéon en vue. Un étrange mix clarinette-cuivre, sûrement. Gergiev fait de ce mouvement fascinant quelque chose de fougueux, fiévreux, tortueux (à côté, la version indiquée en lien me paraît impeccable - mais un peu insipide).

Et le Stürmisch Bewegt ! Stürmisch et bewegt comme il se doit. Ou puisent-ils cette énergie après plus de 30' de symphonie pour finir dans une hystérie musicale généralisée ? Quelques accalmies au milieu du dernier mouvement, avant que les altos (tagagi dadadam !) n'annoncent le début de la fin avec un petit motif dentsdelamaritime. Ensuite, ça part en vrille totale - l'arrivée de Superman, le débarquement des chars de l'Armée Rouge, le décollage de l'Antonov n-225. Fabuleux, absurde, grandiose, exagéré, époustouflant. A ne pas reproduire chez soi, il n'y a que les Russes qui soient capables de ce genre d'aberration musicale.

A l'entracte se tient une petite conférence de bloggeurs au rez-de-chaussée. L. espère que les musiciens ont accès au légendaire stock de provisions alternatives de Gergiev. Moi, je songe avec anxiété aux lèvres du pauvre trompettiste qui doit engager les hostilités au début de la cinquième. Je lui souhaite d'être abondamment pourvu en Labello.

Cinquième. Toujours un peu sonnée par la Titan (je n'ai pas l'entraînement des héros nationaux du Mariinsky, et j'ai fait ou écouté presqu'autant de musique qu'eux en un week-end), j'avoue m'absenter mentalement quelques instants pendant la 5è. Mais elle éveille toujours chez moi les mêmes sensations délicieuses - j'adore ces solos d'altos du Kräftig nicht zu schnell, le putsch des seconds violons dans l'Adagietto, et la frénésie collective qui mène au final du dernier mouvement. Un tantinet outrancier, mais c'est si formidablement assumé, sincère que ça en devient prodigieux.

Quand je reprends mes esprits et regarde l'heure, il est déjà 19h ! Plus de trois heures se sont passées. Et les musiciens remettent ça dans moins de 24h. A moins que ce ne soit la deuxième moitié du Mariinsky qui prenne la relève, mais j'en doute.

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Petite note de bas-de-page
Pour l'anecdote, dans chaque orchestre, je me trouve un(e) chouchou(e). Dans les pupitres civilisés, cela va sans dire, violons et/ou altos. Par exemple, il y a au LSO un pupitre de seconds que j'affectionne particulièrement. A Colonne, c'est la jeune altiste au sourire rayonnant capable d'entraîner 15 violons amateurs dans son sillage et de me faire jouer des double-croches (!) dans un Allegro (!!) sans sourciller.

Bien que les gestes des cordes soient assez formatés, il reste très souvent une touche très personnelle dans leurs gestes, comme chez les danseurs. Il y a ceux qui confondent violon et enclume, archet et hache, d'autres dont les gestes sont parfaitement maîtrisés, mais un peu aseptisés. D'autres qui se tiennent tout tordus. D'autres rêvent à leur liste de courses. D'autres font les kékés. Et il y a ceux qui ont un geste parfait, efficace, économique mais magnifiquement expressif, détendu, engagé. Ca fait le même effet que voir Nicolas le Riche danser : ça dégage une déboussolante impression de facilité, et le geste doit être visuellement musical.

Et donc, au Mariinsky, il y a, au fond des premiers, un
immense russe, rigolotement apparié à un co-pupitre plus petit d'une bonne tête et demie, avec ces qualités. Il a du trouver une astuce pour tenir son archet avec ses grandes paluches (je vous prie de croire que ce n'est pas évident quand on a des doigts de 10cm de long - que voulez-vous, on m'avait dit de faire du piano je me suis entêtée, bon, bref) sans crisper. Et je me rince yeux et oreilles pendant la cinquième - mon voisin de devant est certainement un ancien basketteur fâché avec son coiffeur, je ne vois de la scène qu'une minuscule portion du pupitre de premiers.

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