lundi 20 décembre 2010

Encore une formation anglaise géniale.


4 Comms'
Vendredi 17 décembre 2010 - 20h
Cité de la Musique
Chamber Orchestra of Europe, dir. V. Jurowski, Joshua Bell, violon.
Mikhaïl Glinka, Valse-Fantaisie ; Felix Mendelssohn, Concerto pour violon / op 64 en mi mineur ; BIS : Henri Vieuxtemps "Souvenir des Amériques" ; Franz Schubert, Ouverture dans le style italien, Symphonie n° 3 ; BIS : Gioachino Rossini "Ouverture de Cendrillon"

Bêtement, j'avais pris des places pour ce concert pour Joshua Bell plus que pour le Chamber Orchestra of Europe - au fond, je suis une midinette de première classe. Et une béotienne. Joshua Bell dégouline de charme avec son visage joufflu de violoniste élevé au lait entier et au maïs. Le concerto de Mendelssohn lui va comme un gant : il produit un son riche, pas outrageusement puissant, une vraie pâte sonore beurrée et expressive.

Il montre une incroyable maîtrise de sa boîte à outils de violoniste : un son flûté, délicat, presque impalpable - mais en ffff quand même ? De la corde de sol gourmande comme du miel aux noisettes ? Rondeur et délicatesse tout là-haut, là où les seconds violons n'osent s'aventurer ? Joshua Bell gambade, caracole, sautille - mais si on fait abstraction de sa gymnastique, la précision de l'archet saute aux yeux. Encore plus frappant dans le bis rigolo et virtuose dont il nous fait cadeau, d'ailleurs.
Pourtant, il me manque un petit quelque chose : l'association Joshua Bell + COE + Mendelssohn aurait du donner lieu à une explosion de feux d'artifices, or ce n'est "que" très très bien.

Mais attendez un peu la fin de l'entracte. Où on croise quelques violonistes :

" Son dos est tout contracté !" "Meuh non, le cou, la tête, les bras sont complètement libres !" "Tu ne trouves pas qu'il a un jeu de dandy ?" "Franchement, décevant ce vibrato assez uniforme, très serré1".

Laissons les experts débattre et regagnons nos places. Les chaises de la Cité de la Musique sont un peu basses (et non-réglables, contrairement à celles de Pleyel) : de nombreux musiciens les empilent pour obtenir une hauteur d'assise convenable. J'ai un pincement au coeur en me rappellant nos pyramides de chaises roses, à l'Orchestre du Chantier.

Dès l'ouverture à l'italienne (590 ou 591?), on note plus d'entrain - les musiciens ont sifflé un petit expressso amélioré pendant l'entracte, peut-être ? Sont-ils soulagés de s'être débarassés du soliste ? Heureux de se retrouver, entre copains ?

Mais ils ne font que se dégourdir les jambes avant la Symphonie. Je l'appréhendais un peu, d'habitude Schubert m'ennuie. Avec les effectifs modiques du COE (un gros orchestre de chambre ou un mini-orchestre symphonique, disons2), je m'attendais plus à une micheline surannée et souriante, serpentant dans la campagne, poussant de temps à autre un petit pon! badin, qu'à la vitalité effervescente de Grand Central en heure de pointe. Une entrée vrombissante de seconds violons lancés à toute allure comme un TGV me colle au dossier de mon fauteuil. Quelques instants plus tard, je ressens encore le déplacement d'air. Les altos renchérissent : un crescendo d'altos mené par l'alto solo, l'oeil mutin, le sourire espiègle, ne semble jamais s'arrêter. Ils ont atteint les limites de l'instrument, croit-on, et non! Ils en rajoutent encore. Et encore. Comment est-ce humainement possible ? Comment s'empêcher de ronronner à l'écoute de leur pizz', précis, ronds et veloutés comme des pattes de chat sur un tapis persan ? Ceci dit, quand l'alto-en-chef se trompe de sens d'archet (oups!), ça n'empêche pas le pupitre entier d'éclater silencieusement de rire, et de continuer comme si de rien n'était.

D'habitude, je dédaigne avec hauteur les vents pour mieux écouter les cordes. Impossible avec ces huits phénomènes, perchés au fond de la scène. Au milieu des vents, le carré magique des quatre solistes (oh, ces solistes, oh!). Quand les quatre jouent ensemble, il est impossible de distinguer chaque instrumentiste, les timbres et l'intonation sont parfaitement fusionnés, c'est prodigieux3. Même leurs gestes plus ou moins involontaires sont identiques et me paraissent reflèter le même engagement musical. Quand ils jouent séparément, on peut choisir de se rincer l'oreille, ou de se laisser charmer par le sourire goguenard du bassoniste qui semble défier son clarinettiste de voisin de finir son solo sans couac.
Astucieusement, Schubert a inséré dans la symphonie un mini-concerto pour hautbois et basson, comme s'il savait que ce passage serait joué par F. Leleux et un basson taquin. Je manque de superlatifs pour décrire le jeu de François Leleux (souplissime ? ductilissime ? richissime ? musicalissime ?), d'une aisance stupéfiante, accompagné par le bassoniste ayant retrouvé son sérieux, présent, un tout petit peu en-deçà, juste ce qu'il faut.
Et quand un solo surnaturellement beau s'élève au dessus de la mêlée, je scanne l'orchestre. QUEL instrument inconnu au bataillon produit un son aigu si doux, si rond ? Le piccolo. Le piccolo ? Le PICCOLO.

Il arrive, en concert, de voir que les musiciens partagent une expérience intense, mais l'émotion peine trop souvent à se propager parmi le public. Or, si on s'amuse à regarder sur le site du CEO le pedigree des musiciens et le matos sur lequel ils jouent (le chef d'attaque des seconds a un guadagnini, hii), le COE ressemble furieusement à une PME où l'employé en bas de la chaîne alimentaire serait au moins ESSEC-SciPo-ENA-MBA Harvard, et titulaire d'un doctorat de russe passé pendant les vacances. Les secrétaires travailleraient sur des Cray de compétition. Toutes thésardes. Traduction ou adaptation du vocabulaire élisabethain en français. Défis, solutions à l'aube du XXIè siècle. Eh, Anglais requis, non ? La conjonction du niveau des musiciens, de la qualité de leur matériel et de cet engagement musical font qu'après la symphonie, je suis bouleversée, musicalement lessivée, sonnée et éblouie4. Bizarrement, je serais incapable de préciser le nombre de mouvements de la symphonie, ou de siffloter le moindre thème. Compte-t'on le nombre de montées et de descentes sur un circuit de montagnes russes ? Non, on se contente de se cramponner et de hurler.

Les musiciens sont tout chose, eux aussi : après les saluts, les embrassades. Le grand bassonniste dépose un bisou affectueux sur le crâne dégarni de François Leleux, avant de taper sportivement dans la paume du clarinettiste. M'attardant dans le grand hall, j'ai le plaisir de retrouver Mademoiselle O., tout aussi émerveillée. Elle, elle a l'insigne honneur de tenir la porte au bassonniste à l'entrée de la Cité. Oh que je suis jalouse.

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A voir : la vidéo.
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1 - moi, j'adore le vibrato très serré, les gros wahouhouhou indélicats comme des éléphants dans un magasin de procelaine me déplaisent souverainement. Mais c'est un débat aussi stérile que le nombre de sucres idéal dans le café.
2 - mes cordes adorées ne sont pas en effectif monstrueux (9/9/6/5/3). malgré tout, le son est outrageusement puissant,tout à fait comparable à un troupeau malhérien.
3 - un copain flûtiste me confirme que c'est effectivement horriblement difficile
4 - par du Schubert ?!

4 Comms':

{ Joël } at: 21 décembre 2010 à 12:30 a dit…

> d'habitude Schubert m'ennuie
Quoi !? Ai-je bien lu ? J'en suis abasourdi.

{ Klari } at: 22 décembre 2010 à 15:37 a dit…

Oups, je te sens déçu/surpris/inquiet. Rassure-toi, je vais bien, et suis encore à peu près en pleine possession de mes moyens.

Pour la petite histoire, j'avais écouté il y a longtemps une 4è de Schubert avec l'ONDIF, un orchestre que j'aime beaucoup (lien et non seulement je me suis ennuyée, mais je n'ai gardé aucun souvenir de cette symphonie.

Et pourtant, qu'est-ce que j'ai adoré la joué en avril dernier !! Tu vois que j'ai des avis tranchés, mais il n'est pas si difficile que ça de me faire changer d'avis ;-)

Rassuré ?

{ Joël } at: 23 décembre 2010 à 01:25 a dit…

> mais je n'ai gardé aucun souvenir de cette symphonie.
Au point que la symphonie a changé de numéro en cours de route ;-)
> Rassuré ?
Oui. À vrai dire, je ne connais pas très bien les œuvres symphoniques de Schubert. Je connais mieux ses Lieder et sa musique de chambre...

{ Klari } at: 23 décembre 2010 à 09:20 a dit…

Mais non, je ne suis pas sénile, je te donne juste un autre exemple de l'ennuyabilité des symphonies de Schubert. Tssss ! Cet exemple s'appliquait donc à la 4, pas à la 3.

Par contre, je t'avoue être une béotienne en ce qui concerne la musique de chambre et les Lieder.

A part la Truite que j'ai eu le plaisir de massacrer à la flûte à bec comme tant d'autres sacripants. Il y a très très longtemps.

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