mercredi 15 décembre 2010

Ariadne a Naxos - Bastille


6 Comms'
Mardi 14 décembre, 19h30 - Opéra Bastille
Ariane à Naxos, R. Strauss
Orchestre de l'Opéra de Paris, dir. Philippe Jordan, XXXXX, violon.

Pour Ariane, la scène de Bastille a troqué son lac aviaire pour des décors de construction - en première partie, une maison viennoise, la neige tombe sans discontinuer au fond du plateau (en écho à l'actualité ?), des boîtes à instruments traînent près d'un escalier. Celles des musiciens dans la fosse ? Après l'entracte, un immeuble en construction, des parpaings, un van Volkswagen en arrière-plan, un brouette, une bétonneuseière. Le matériel des ateliers de l'Opéra?

Ce que j'ai compris de l'argument ? Pas grand'chose - je n'ai pas le réflexe de lire tous les sur-titres. Ca galope de tous côtés en costume tyrolien, un compositeur se lamente dans un sofa. Une voiture se gare dans la rue enneigée. A Naxos, un important chantier de construction a été interrompu, ce qui peut expliquer la présence d'une bétonneuse dans le salon d'Ariane, régulièrement traversé dans un sens puis dans l'autre par des vacanciers en chemise hawaïenne et short en toile. Le canapé a été remplacé par une brouette confortable, faisant office de fauteuil. A la fin de la journée, un certain Bacchus, en toge élimée, hurlant de véhéments "Circé ! Circé !" fait son apparition. Manifestement, il doit se contenter d'Ariane.


A argument incongru, orchestration incongrue : cuivres et vents sont présents en formation standard. Dans les bas-fonds, quelques claviers et un généreux attirail de percussions ; par contre les cordes sont réduites à la portion congrue. A peine une demi-douzaine de violons au total, premiers et seconds confondus. Ce n'est indiqué nulle part, mais il faut avoir à l'esprit qu'Ariane à Naxos est en réalité un gigantesque concerto pour violon-solo-anonyme.

Prenons quelques instants pour imaginer les entretiens de recrutement de premier violon solo à l'orchestre de l'Opéra de Paris.
"-Bonjour, je vous présente rapidement le poste à pourvoir. Vous jouerez Ariane, un concerto injouable de 2h30 de long*, 20 soirs d'affilée, dans une fosse sombre et surchauffée. En plus de vos fonctions de soliste, vous assurerez également le rôle de chef de pupitre. Votre nom ne devra pas figurer dans le programme, ni sur les affiches. Vous ne serez pas convié à venir saluer sur scène à la fin de la représentation. Vos 25 ans de violon vous donnent droit à un alléchant salaire trois fois moindre que celui d'un petit jeune chargé de ponte de powerpoint industrielle en banque. Vous bénéficierez de tickets resto à 9€80, en plus de la cantine et d'une excellente mutuelle. Signez en bas à droite.
- Oh, merci ! Youpi !"
Je vois d'ici le sourire carnassier du recruteur, se félicitant d'avoir embobiné un jeune violoniste, encore naïf. Foutu métier.

J'ai toujours eu un peu de mal à écouter du Strauss - et ses interminables arcs mélodiques, très différents de ce que j'ai pu écouter plus jeune (j'ai grandi avec la Flûte, et vous?), mais cet opéra est étonnamment accessible - pour du Strauss. Il s'amuse avec les possibilités que lui offre cette orchestration fantaisiste pour alterner des passages subtils pour les cordes avec des choses plus grasses et ronflantes. L'oeuvre est servie par des chanteurs plus que talentueux, à l'exception de l'un d'entre eux, affligé d'un légér zézaiement, assez handicapant pour chanter en allemand. Une Zerbinetta en bikini-paréo - après avoir préalablement ôté son paréo, chevauche un des touristes en chemise bariolée, sans louper une note d'acrobatiques vocalises - à caractère indubitablement orgasmique. Mais quel est le rapport avec les lamentations d'Ariane à côté de sa bétonnière?

Malgré tout, un opéra - même un Strauss abscons, reste une expérience magique. Les décors, les lumières, la musique me rendent ma vis comica, et je ressors de Bastille avant une vague envie de louer un David Lynch pour finir la soirée.

Lire aussi : Joël (qui a compris),Fomalhaut..
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*Un concerto décent ne doit pas durer plus de 30-40 minutes. 

6 Comms':

Anonyme at: 16 décembre 2010 à 08:38 a dit…

La mise en scène n'est peut-être pas très romantique, mais bon, ce sont les chanteurs qui doivent faire vivre tout cela, et un article dans concertclassic est édifiant.

C'est une bétonnière, non pas une bétonneuse. Ni l'une ni l'autre ne sont gracieuses, je vous l'accorde.

{ Klari } at: 16 décembre 2010 à 10:35 a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
{ Klari } at: 16 décembre 2010 à 10:38 a dit…

Bonjour ! Bétonnière, en effet, merci pour la correction.

Peut-être êtes-vous à la recherche d'une 'vraie' critique d'Ariadne ? Auquel cas ma chroniquette a du vous décevoir : je n'ai ni les compétences ni les connaissances nécessaires pour rédiger des critiques (et je ne souhaite pas le faire). Concertclassic, et d'autres, le font mille fois mieux ! Un jour, j'écrirais un petit laïus dans la rubrique 'A propos', pour éclaircir tout ça, promis.

Par contre, quand je lis "ce sont les chanteurs qui doivent faire vivre tout cela" je dis non, non, et non ! Comme si un chef d'orchestre disait en répétition "les premiers violons doivent faire vivre l'œuvre!" ils ont un rôle important, certes, mais pas plus important que celui des altos, du trianguliste au fond qui s'ennuie, et des seconds violons, évidemment. Pour moi, l'opéra est un tout, les chanteurs sont certes plus visibles, mais en aucun leur rôle est plus important que celui de l'orchestre, de l'éclairagiste, du chef, etc.. Non !

{ Klari } at: 16 décembre 2010 à 22:59 a dit…

Oui, je réalise avec retardement que je n'ai pas fini ma réponse à votre commentaire : j'ai expliqué ce que je ne fais pas - de la critique musicale en bonne et due forme, mais pas ce que je fais. Je cherche plus à garder une trace de mes impressions en concert (en gros, je cherche un prétexte pour raconter ma vie) : dans le cas d'Ariadne, j'ai passé les deux heures de spectacle dans un état hébété, ahuri - et la bétonnière y était pour beaucoup. Elle méritait donc d'être généreusement mentionnée dans cette chroniquette !

Anonyme at: 19 décembre 2010 à 08:09 a dit…

Klari,

Vous faites un compte-rendu qui contraste délicieusement avec les méandres souvent ardus au décryptage. Toutes les impressions comptent, qu'elles soient écrites par une candide ou par un "érudit" du moment. Tous les points de vue sont permis, car avec un peu de bon sens on peut saisir la capacité musicale des participants, taper un peu sur le metteur en scène et balayer les commentaires creux que l'on peut lire (?) sur certains forums.
Merci de vos impressions.

T

{ Klari } at: 20 décembre 2010 à 16:12 a dit…

Merci à vous !

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