samedi 23 octobre 2010

Sir John, où tu veux, quand tu veux - même du Schumann


4 Comms'
Salle Pleyel - samedi 23 octobre 2010, 20h
Orchestre Révolutionnaire et Romantique, T. Zehetmair (violon), C. Poltéra (violoncelle), Dir. Sir John Eliot Gardiner a.k.a. Sir JEG
Schumann, Ouverture de Manfreg (gargl)
Brahms, Double concerto pour violon et violoncelle
Schumann, Symphonie n°3 Rhénane (eurk)
en Bis: Schumann, Concerto WoO (!) 23, mouvement lent.


Un des mes collègues prit récemment un risque inconsidéré, m'expliquant avoir "vu Carmen à l'Opéra Comique, dirigée par un chef anglais, je crois". 'Un' chef anglais ? Le seul et unique John Eliot Gardiner, ce concentré d'énergie musicale, ce magicien, ce maitre Jedi de précision, de nuance, de musicalité. 'Un' chef anglais ? Mon maître-à-penser, la seule personne au monde capable de me faire acheter en pleine possession de mes moyens, un billet pour un concert au programme Baygon-klari.

A l'heure où Laurent s'approchait du Met y écouter un délectable Boris Godounov, je zombifiais gentiment dans le métro, les oreilles bouchées, le cerveau réduit en compote à la fin d'une longue et improbable journée impliquant des concombres de mer, des lettres d'amour, un alien, des dirigeables-libellules, des audioguides en grève de l'anglais, des centaines, des millions, des milliards de personnes me demandant où sont les toilettes - et des tarentules. Il est parfois judicieux d'aller au concert en état second. Moins d'énergie dédiée à pester contre la ploucerie musicale de l'ignoble Robert, un heureux état d'abrutissement béat à la place.

Je passe la première partie au premier balcon. Le son y est un peu étouffé - je ne sais s'il faut mettre en cause mes nerfs auditifs hors de service, les instruments d'époque, certainement moins puissants que des instruments modernes. Ou l'acoustique de Pleyel (si les énergumènes de l'Elysée se décidaient à signer-tamponner-parapher le dossier de la Philharmonie au lieu de lancer d'anecdotiques projets de Carte Musique), peut-être ? Les oreilles sont frustrées, mais les yeux festoient ! Les gestes de Sir JEG renferment une puissance expressive inouïe. Il fait partie de cette école de chefs qui dirigent une bonne demie-seconde en avance de l'orchestre : ses gestes, d'une richesse et d'une diversité hors du commun sont irrésistibles : ils font à la fois ressentir la pulsation, ce micro-décalage avec le pulsation ( un je-ne-sais-quoi dans l'accélération du geste qui évoque immédiatement cette sensation étrange d'"au fond du temps"), la dynamique et les couleurs souhaitées. Il semble façonner la musique - quand les musiciens jouent enfin ce qu'il dessine, il y a une sensation d'évidence.
A l'inverse de jeunes chefs encore patauds, qui ne bougent guère que les avant-bras et les mains, il dirige avec le corps entier, parfois droit comme un I, les mouvements des bras sec et précis, quand il exige une intervention militaire des cuivres, parfois souple et fluide, des genoux aux épaules, le geste à la fois économe et ample. Comme Nicolas Le Riche, il est difficile de détourner le regard, lui aussi donne cette impression d'avoir tant assimilé la technique que le geste est devenu entièrement personnel, purement au service de l'expression.

Je me rends compte qu'il reste une place au premier rang, à un mètre des chaussures du chef. Plus près de toi, mon Maestro. A l'entracte, je file toutes voiles dehors vers le rang AA, tant honni d'habitude. Je mène l'enquête, la place tant convoitée n'appartient pas à un ami de mes futurs voisins. Je m'assieds, jambes flageolantes, papillons dans l'estomac. Toute l'entracte, je tends le cou comme une poule affolée - un retardataire me privera t'il de la proximité de Sir John ? Je vis, je meurs ; je me brûle - enfin, les lumières s'assombrissent, annonçant le retour imminent de l'orchestre. La place AA 102 est mienne. Les musiciens reviennent, souriant chaleureusement aux spectateurs du premier rang. Ils sont rayonnants, détendus et concentrés. J'entends enfler les applaudissements - Sir John serait-il en train de sortir des coulisses ? Enfin, longeant les premiers violons, il fait son apparition, grand, fin, élancé, souriant, (marié).

Mes oreilles perçoivent deci-delà des incongruités si schumanniennes - un peu de musique de kermesse répétée à l'envi jusqu'à écoeurement, un sehr mässig brusquement conclu par un plic-plouc en pizz des plus ridicules, beaucoup de lamentations rhénano-suicidaires et de ritournelles insipides. Schumann standard. Si le son était un peu assourdi au premier balcon, je savoure maintenant à pleines oreilles l'énergie et l'engagement des musiciens - et le son aéré et digeste, au vibrato si frugal.
La proximité avec les musiciens est délectable : en particulier avec le premier rang des cordes. Des cuivres et des bois ne sont visibles que quelques paires de chaussettes. Les violonistes et les altistes s'échangent constamment des regards, ou des sourires narquois quand Schumann vire trop brutalement au pompier. Irrésistiblement, les impulsions de sir JEG déclenchent des réponses automatiques - je gigote, je respire avant les entrées, je dodeline de la tête sur les accents - ce qui m'agacent tant quand je l'observe chez mes voisins de concert - je me crois chef d'attaque d'un hypothétique pupitre de troisième violons, je jubile, je me régale - tout en étant envahie d'un sentiment d'imposture. Mon neurone disponible me rappelle cruellement ma nature de second violon - syndiqué et dilettante.

Au moment des saluts - déjà ! - jamais 34 minutes de Schumann n'ont passé aussi rapidement - vite, vite, une photo. Je laisse apparaître au grand jour ma groupitude, renonce à toute crédibilité - au premier rang, la fille au sourire béat qui mitraille, c'est moi. Je réussis même à me convaincre qu'Il me voit et me sourit. Les pouvoir de l'autosuggestion..

Aussi : Zvezdo.

4 Comms':

{ Joël } at: 24 octobre 2010 à 13:26 a dit…

Même par JEG, Schumann, pour moi, c'est non !

{ Klari } at: 24 octobre 2010 à 19:16 a dit…

Je ne sais pas ce qu'ont tous les grands chefs à jouer du Schumann ces derniers temps.

L'année dernière, j'avais échappé, in extremis, grâce à de vilains maux de ventre, à du Schu' dirigé par Herreweghe.. Cette année, JEG.. Bah, il revient en décembre pour du Bach, youpi !

{ Joël } at: 24 octobre 2010 à 20:35 a dit…

Je ne sais pas ce qu'ont tous les grands chefs à jouer du Schumann ces derniers temps.
Facile : il est né en 1810... Après on sera tranquilles jusques en 2056 pour le bicentenaire de sa mort.

{ Klari } at: 25 octobre 2010 à 17:34 a dit…

Suis-je bête ! Vivement 2011, qu'on entame gaiement une longue période de 45 ans de bonne musique.
En même temps, j'ai paradoxalement apprécié de pouvoir profiter d'un concert en déconnectant totalement de la musique, en m'intéressant uniquement à la gestique du chef, aux interactions entre musiciens, etc.. Une fois de temps en temps, c'est vraiment rigolo.
< mode palpatine on> et puis y'avait quelques mecs mignons chez les violons et les altos, me suis bien rincée l'oeil

(Ceci dit, c'était en 2009, Herreweghe sur Schu')

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