jeudi 24 juin 2010

Mirandolina à la MC93


4 Comms'
Jeudi 24 juin 2010 - MC93 Bobigny
Mirandolina, Martinu

Solistes de l'Atelier Lyrique de l'Opéra de Paris : Olivia Doray (Mirandolina), Alexandre Duhamel (le Chevalier misogyne), Vincent Delhoume (le comte), Damien Pass (le marquis de Forlimpopoli), Stanislas de Barbeyrac (le gentil Fabrizio), Carol Garcia (Ortensia), Aude Extremo (Deianira) et Manuel Nunez Camelin ( le malicieux larbin du chevalier).
Atelier-Orchestre Ostinato.
(je ne mentionne pas le reste de l'équipe, la chroniquette est suffisamment longue comme ça)

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C'est la toute première fois que je viens à la MC93 : comme beaucoup de parisiens, même d'adoption, je souffre du syndrome je-ne-passerai-pas-le-périph. Et c'est dommage : la MC93 est agréablement située sur une place ombragée, d'appétissantes effluves émanant du bar-restaurant traversent le hall jusque la mini-librairie. Le staff me paraît plus détendu et souriant que dans les salles que je fréquente d'ordinaire. Le café, moins onéreux (1€10) - et excellent. La salle, plus intimiste.

J'étais venue avec des a priori positifs, et j'en ressors deux heures plus tard enchantée, ayant passé un excellent moment. De manière générale, je n'ai pas eu l'impression de simplement écouter de la musique, mais vraiment d'assister à un spectacle complet, aussi divertissant et captivant qu'un roman de cape et d'épée ou qu'un blockbuster (bien fait). Il faut souligner que le matériau de base est succulent - je veux lire la pièce dare-dare, les chanteurs s'en donnent à cœur joie, leur enthousiasme est communicatif, et les décors et costumes ne sont pas en reste.

La pièce est enthousiasmante : Goldoni connaissait son métier, et Martinu a très bien su exploiter son matériau de base. Pour faire simple, Mirandolina (charmeuse et très contente de l'être) prend un malin plaisir à rendre chèvre son entourage masculin, dont son employé, le sympathique Fabrizio, et les clients de son auberge : le désargenté et touchant Marquis de Pomdapi, un riche comte, et le Cavaliere, qui ne parvient pas à m'être antipathique malgré sa misogynie, alors qu'il affirme à qui veut l'entendre que les femmes ne sont que des 'infirmità insupportabile' (aïe). Ceci dit, le traitement que lui réserve Mirandolina lui donne raison.
A l'opéra, il m'arrive assez souvent d'avoir l'impression que le texte n'est guère qu'un prétexte oiseux pour faire chanter à la soprano de service de longs et volubiles arias, ce n'est absolument pas le cas ici : l'intrigue avance, hop hop hop, inutile de s'attarder un quart d'heure sur un détail de l'intrigue, ou sur une demi-phrase. Le texte est pétillant et drôle ("je te porterais de l'eau avec les oreilles" assure Fabrizio). Mon attention est complètement happée, je suis presque déçue quand les spectateurs sont lâchés à l'entracte, j'ai terriblement hâte de connaître la suite et découvrir comment cette chipie de Mirandolina va se dépêtrer des ennuis dans lesquels elle s'est fourrée.

La musique, le jeu des acteurs, les costumes sont complètement au service de l'histoire, les costumes, par des détails bien choisis soulignent sans emphase, mais efficacement, les particularités des caractères : le pyjama et les pantoufles du marquis de Perlimpipino sont ternes et élimées, au contraire des vêtements du comte - qui ne manque de rien. L'arrivisme de l'une des roturières cherchant à passer pour une grande dame est soulignée par de surprenantes mais magnifiques bottines roses à brides (je veux les mêmes !). Quand au valet, il ne chante que très peu, se rattrape par des mimiques un peu chapliniennes qui font bien rire le public.

Pas de surcharge en ce qui concerne les décors : une porte de service avec hublots côté jardin, une porte-tambour d'hôtel côté cour. Il serait certes plus simple de passer à coté de ces portes (puisqu'il n'y a pas de mur de part et d'autre desdites portes), mais les chanteurs empruntent héroïquement ces portes, ce qui donnera lieu à quelques gags (le pauvre valet coincé dans la porte-tambour avec ses valises), y compris quand ils ont les bras chargés de mobilier, de vaisselle, de soupe, de divers éléments de décor.

Le fait de devoir manger, boire, boxer, pousser des transats ou servir des bières / kir /verres de vin rend le spectacle vivant, mais ne semble pas empêcher les chanteurs de chanter leur rôle. Leurs voix sont plus magnifiques les unes que les autres, et singulièrement bien adaptées aux personnages joués. Pas d'affectation, pas de cabotinage, l'opéra est chanté et joué avec une spontanéité, un naturel rare. Ayant un faible pour les voix graves, j'ai été particulièrement émue par le baryton chaud et très légèrement rocailleux -juste ce qu'il faut - d'Alexandre Duhamel (le chevalier), le baryton-basse de Damien Pass (le marquis débonnaire sans-le-sou), ainsi que par la merveilleuse voix d'Aude Extremo, dont j'ai regretté la concision du rôle. Soit dit en passant, Stanislas de Barbeyrac (Fabrizio) a une voix à chanter des Dalla sua Pace à retourner l'estomac. Olivia Doray a une voix merveilleuse et assure un rôle costaud sans faillir, sauf les récitatifs, qui contrastent avec ceux des ses collègues, plein de naturel et d'aisance. Un petit souci d'accent tonique, peut-être ?

La musique de Martinu est de celles qui détraqueraient le célèbre cher-et-tendro-mètre de Zvezdo, autrement dit, elle a un indice de Boulez à peu près égal à zéro*. Néoclassique, certes, proprement orchestrée (pas d'instruments barbares aperçus dans la fosse), elle évolue organiquement pour mieux souligner les moment cruciaux de l'intrigue ou les émotions des personnages, sans jamais tomber dans le caricatural ou le facile (pas de zim-boum-boum bayadérisants).
A force de me rincer les oreilles avec de généreuses doses de LSO et d'Orchestre de Paris, je suis entre temps devenue un peu difficile : de ce que j'entends de la fosse, le niveau individuel des musiciens est très bon, par contre l'orchestre dans son ensemble manque un tantinet d'homogénéité (quelques aigus un peu criards) et souffre de petits soucis de mise en place et d'équilibre. Pas assez de répétitions, peut-être? La partition de Martinu renferme peut-être plus d'embûches qu'il n'y paraît depuis mon fauteuil ? Mystère et boule de gomme. Ceci dit, ce type de structure professionnalisante est archi-intéressant, et si l'existence d'orchestre comme celui-ci peut contribuer à développer les productions d'opéras à tarif accessible, je n'ai qu'un mot à dire : youpi.

Dans mon métro du retour, je me demande pourquoi un opéra aussi divertissant, fin et économique (peu de changements de décors, 7 chanteurs, orchestre raisonnable) n'est créé en France que 50 ans après son écriture. Y'a vraiment des choses qui m'échappent.

En tout cas, filez le voir fissa. (rappel : tarif réduit à 15€ pour les lecteurs du klariscope).

* L'indice de Boulez mesure la non-écoutabilité d'une oeuvre : Flûte Enchantée : 0/10, la plupart des compositeurs ircamiens : entre 9 et 10 /10. C'est complètement subjectif, je sais. M'en fous.

4 Comms':

Anonyme at: 25 juin 2010 à 19:01 a dit…

Beh oui.
Martinu, c'est beaucoup de musique à redécouvrir : trouve les symphonies (Bamberg/Järvi, je crois); les concertos ou pièces concertantes, notamment pour violon / alto (Suk), plein de musique de chambre délicieuse quoiqu'inégale - dont une ou deux pièces piano-violon, je ne sais plus, écrites pour Albert Einstein, son collègue à Princeton ou un endroit du même genre, et aussi la célèbre "Revue de cuisine"; et du lyrique, cantate ("L'épopée de Gilgamesh") ou opéra ("Le Christ recrucifié", à voir si ça passe en France un jour ..), etc ..
Et tout ce que je n'ai pas encore entendu !!!

Amicalement,
Pierre

{ Klari } at: 26 juin 2010 à 14:38 a dit…

Houlala, c'est qu'il était prolifique, le bonhomme. Je veux bien m'y mettre, mais figure-toi qu'on ne trouve même pas d'enregistrements de Mirandolina sur Amazon.fr, par exemple. je crois qu'on en trouve sur amazon.com. Ou alors, ce serait un excellent prétexte pour organiser une petite virée à Prague et dévaliser un disquaire local.
(j'avais bcp aimé le Mémorail pour Lidice, il y a qq semaines à Pleyel).

Qu'est-ce que c'est, cette célèbre 'Revue de cuisine" ?!

Autre question que je me pose : pourquoi n'a t'il pas été sollicité pour composer des musiques de films ? (franchement, je trouve que sa musique s'y prêterait bien (comme l'autre, tiens)

Anonyme at: 29 juin 2010 à 09:39 a dit…

J'amènerai les échantillons en ma possession.
La revue de cuisine - eh bien, c'est mieux quand on ne sait pas à quoi s'attendre. Je me contente de révéler qu'il s'agit de musique de chambre ...
Musique de film = sais pas, probable qu'on lui aura au moins demandé.

Bien à vous, etc ...
Pierre

{ Klari } at: 30 juin 2010 à 22:44 a dit…

Je me débrouillerai pour avoir à disposition quelques échantillons de pain et de fromage, alors. Il ne faut jamais écouter de la musique, le ventre vide, c'est bien connu !

Veuille agréer, etc...

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