vendredi 28 novembre 2008

Grigory Sokolov sur Mozart, Beethoven et des bis.


5 Comms'
Grigory Sokolov
Théâtre des Champs-Elysées
26/11/2008 - 20h

Je me rappellerai longtemps ma toute première prof de violon, qui, à 20 mètres et deux cloisons d'un poste de télévision réglé sur Mezzo, pouvait reconnaître les yeux fermés un pianiste russe. Elle n'a jamais trop su me dire quels étaient les indices sur lesquels elle s'appuyait, mais il est certain que Sokolov brouille les pistes.

D'une part par le choix de son programme : les sonates 2 et 12 de Mozart ?! Qui les a déjà entendues en concert ? Qui en a un enregistrement à la maison ? (les intégrales ne comptent pas). Normalement, personne. Même remarque pour les 2 et 13 de Beethoven. On est très très loin d'un programme habituel avec ses doses soigneusement équilibrées de sonate-tubes, de Schumann larmoyant, de Chopin-mignon et de Mozart-tout joli et de Beethoven-bougon-et-tempétueux.

Ce soir-là, il faut se concentrer. Exercice rendu d'autant plus difficile par les réunions interminables qui ont caractérisé ce triste après-midi de novembre. Le théâtre est tout sombre, à peine éclairé par une flaque de lumière sur la scène, et les panneaux "sorties de secours". On découvre ces œuvres, qui ne sont pas foncièrement intéressantes, jouées par un Sokolov qui les charge lourdement de sens. C'est assez difficile de décrire ce pianiste sans tomber dans l'énumération de poncifs : il sait être délicat sans être faiblichon, émouvant sans tomber dans le pathos, impétueux sans paraître vain, puissant sans être bourrin. Son Mozart me donne une impression très authentique, classique et pourtant très libre.

Bref, fallait y être pour le voir. Malgré une technique aboutie, une maîtrise de la nuance et de la couleur exceptionnelle, il est particulièrement atteint du syndrome de la fausse note : il ne met pas des pains à côté, mais des hûches. Que dis-je? Des boulangeries. Mais ça ne l'affecte pas outre mesure, et il reste bien au-dessus du lot par sa musicalité et son intelligence.

Certainement, le public est de mon avis, indépendamment du fait que la moitié de la communauté russe a du se donner rendez-vous au Théâtre des Champs-Elysées. Le record du nombre de rappels est battu. Ici encore, Sokolov est imprévisible : on a du mini-bis (quelques phrases de Liszt?), du méga-bis (Tristesse), du jolibis et du virtuobis*. Un total de six bis, qui compense largement son côté inaccessible : Sokolov refuse les applaudissement inter-morceaux et réduit le contact public-interprète à son plus strict minimum.

Ceci dit, je ressors du théâtre bien perplexe. Les éléments des vitrines de l'avenue Montaigne sont toujours aussi chères (sacrebleu, la dernière fois que je suis venue au TCE, les prix étaient encore en francs) et peu portables... Quoique, la vitrine Jimmy Choo (soupir). En effet, d'ordinaire, je sors d'un récital de piano avec l'impression d'avoir engouffré deux ou trois kilos de chocolat blanc aux noisettes: et hop, un nocturne, et youpi, un prélude de Rachmaninov. Ce soir, j'ai plutôt le sentiment d'avoir dégusté un chocolat grand cru, 99.5% cacao. Moins agréable, certes, bien plus intéressant.

* j'ai en fait tout faux en ce qui concerne les bis. Il y en a bien eu 6, mais pas ceux que je pensais: voir commentaires.

5 Comms':

{ Papageno } at: 28 novembre 2008 à 22:47 a dit…

Merci pour ce compte-rendu si précis et vivant ! A part en disque (très belles sonates de Schubert chez Naïve) je n'ai jamais entendu Sokolov. On le dit génial mais plutôt introverti et d'une timidité maladive. Quant au chocolat... en-dessous de 99% c'est un peu écœurant, avec tout ce sucre, non ?

{ Papageno } at: 28 novembre 2008 à 22:48 a dit…

Quant à la 13e sonate de Beethoven, elle est assez connue tout de même (c'est la soeur jumelle de la "clair de lune").

{ Klari } at: 1 décembre 2008 à 10:52 a dit…

Certes, le chocolat trop sucré c'est écœurant, mais c'est celui dont j'ai l'habitude (pianistiquement du moins). Ce qui est curieux, c'est que je suis venue avec une collègue dont c'était le tout premier concert de musique classique - de sa vie. Et elle a beaucoup aimé. Ça, ça m'a bluffée. Pas facile du tout, pour une première fois.

Ah oui, bon. Tu sais, je ne connais guère que les sonates-tubes de Beethoven..

Anonyme at: 1 décembre 2008 à 23:17 a dit…

Concernant les bûches de Sokolov, il ne faudrait tout de même pas exagérer ... de plus, cela peut être expliqué par son approche technique du piano qui fait de Sokolov, un pianiste à part, certainement l'un des plus aboutis qu'il nous ait été donné d'entendre... quant à ces disques, bien en-deçà de la réalité... Sokolov : il faut l'entendre (en live) pour y croire !!!

p.s. : les Six bis étaient 4 préludes et 1 mazurka de Chopin + 1 prélude de Scriabine

{ Klari } at: 2 décembre 2008 à 09:47 a dit…

Anonyme : je crois qu'on est d'accord. Sokolov demeure avant tout un monument d'intelligence musicale. (C'est ce que j'ai voulu faire passer dans la chroniquette).

Quant aux bis... viouuuu.. j'ai tout faux, semble t'il! merci pour les précisions !

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