jeudi 29 mai 2008

Un peu de chantier à Pleyel


2 Comms'

L'Orchestre de Paris, une fois n'est pas coutume, a convié un troupeau de consultants d'Eurogroup (leur sponsor principal) ainsi que des civils, à une répétition publique: la Symphonie #3 Kaddish de Leonard Bernstein. Un morceau très sombre, accompagné d'un texte encore plus sombre, écrit et narré par Samuel Pisar, un vieux pote de Bernstein et de Kennedy, survivant des camps de Majdanek, Dachau et Auschwitz.

La première partie de la répétition se rapproche d'un "vrai" concert, à quelques détails près :
- les musiciens et le chœur sont en tenue de ville. Toute la panoplie vestimentaire est représentée: cela va du jean élimé - basket au costume cravate,
- à l'opposé, une grande partie du public est en pingouin. C'est notamment le cas des Eurogroupois, qui n'ont pas quitté leurs costumes et tailleurs de travail,
- le chef a apporté une serviette de toilette qu'il a disposé sur la rambarde de son estrade,
-le tubiste dort, le nez dans le pavillon de son instrument,
- le public est en retard, bruyant et dissipé.

Au balcon, à ma gauche, des fous rires et une lecture d'horoscope, à ma droite, le siège le plus bruyant de tout Pleyel - pourtant récemment refaite, n'est-ce-pas? Tout ceci couvert par l'accent polonais un peu trop amplifié de Samuel Pisar, alors que l'ingé son semble dormir et amplifie parfois ses toussotements, ou oublie de remettre le micro alors qu'il a recommencé à déclamer.

En deuxième partie, je me replace à l'orchestre, à un quatrième rang - censé être réservé aux Eurogroupeux, pour pouvoir profiter de l'interaction orchestre-chef, et fuir, incidemment, les lecteurs d'horoscope et les sièges grinceurs. Une grande partie du public est partie (très certainement boucler une propale pour le lendemain), il ne reste qu'un public réduit, et un orchestre dissipé. Alors que le chef, John Axelrod, un jeune et bouillant américain, est encore tout fringant, l'orchestre - peut-être fatigué nerveusement par la première exécution de cette œuvre, est surexcité comme une bande de collégiens avant les vacances. Peut-être est-ce aussi du au fait que le chef fait plus travailler le chœur que l'orchestre(certains membres du chœur ont probablement école tôt le lendemain).

Cela va des contrebassistes qui semblent avoir des soucis de lecture de partition "c'est marqué quoi? Ah? Pianissimo?" aux violons, d'humeur plus que farceuse. Les altos, en particulier, sont en forme: l'un fait valdinguer son coussin (et moi qui pensait que ça n'arrivait plus à ce niveau), manquant assommer sa voisine de derrière, en attente d'un heureux évènement (ou d'un petit alton). Alors qu'un autre altiste fait le fou, j'échange quelques grimaces amusées avec son voisin. L'alto solo n'est pas en reste, Anabela Chaves (je crois) qui rabroue vertement le chef, lui rappelant qu'on ne peut mettre qu'un certain nombre de notes sur un archet. Elle continue de jouer tout en hochant rageusement la tête, tournant colériquement une page pour finalement faire un signe négatif du doigt. Rarement ai-je vu altiste suinter autant l'énervement.

Du côté des violoncelles,une ambiance plus feutrée. Alors que l'enthousiasme musical du premier violoncelle solo est irrépressible (ai-je vu quelqu'un s'agiter autant en jouant?), ses collègues semblent absents. Je vois l'un d'entre eux se gratter le menton tout en jouant*, alors que sa voisine de derrière contemple méditativement le plafond (tout en jouant), et au troisième rang, ça se fend la poire. Les seconds violons se font oublier. Mais je ne serais pas particulièrement étonnée qu'ils soient en train de se faire une belote autour du piano à queue.

Les premiers violons sont d'ordinaire, croyais-je, les bons élèves de l'orchestre, mais ce sont, ce soir-là, les plus chahuteurs de la bande. L'une d'entre eux continue de papoter avec un ami alors que le 1er violon redonne un la, le deuxième rang papote et fou-rit avec entrain, l'un d'entre eux fait semblant de jouer**; le premier violon solo, Roland Daugareil, donne un petit cours de français au chef, lui expliquant qu'on ne dit pas souris, mais sourire. Ce que le chef intégre immédiatement dans son trilangage adhoc: "On reprend! We take it from cinq après B! Here we go! Tutti! A tempo! Avec le souri-RE".

Seul Samuel Pisar conserve son sérieux. De manière tout à fait compréhensible, car le texte du Kaddish est tout compte fait le récit de son enfance. Au contraire du récitant de l'Histoire du Soldat, le malheureux ne dispose pas d'une petite desserte avec carafe, eau et mouchoir, et sa voix s'en ressentira.

La répétition s'achève allègrement sur fond des scrrrriiitch de scotch qu'un technicien décolle, de gloussements de violonistes. On me dit que ce morceau est dur, très exigeant émotionnellement. Ce qui me parait expliquer l'atmosphère très ChantierTM de cette répétition. Les musiciens vont ensuite se remettre de leurs émotions au Do-Ré-Mi, très certainement le café de Paris à la plus grande densité de musiciens au mètre carré...Mais ils seront sérieux, pros et concentrés le lendemain, comme l'atteste le compte-rendu du confrère Palpatine.
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* je ne sais pas comment c'est physiquement possible. Mais il l'a fait. Voilà ce que c'est, de se faire le CNSM.
** ça par contre, je sais très bien faire.

2 Comms':

{ Lucie } at: 1 juin 2008 à 19:28 a dit…

Eh ben, c'est vachement délinquant, les répétitions d'orchestre chez vous! Ciel! Je n'ai jamais perçu un tel relâchement ici avec l'OSM... sauf à l'arrière-scène, bien sûr! ;-)

{ Klari } at: 2 juin 2008 à 14:26 a dit…

Mais ce sont de vilains petits chenapans, quand ils s'y mettent !
(vidéo de l'OdP en repèt' générale indiquée par le chef d'orchestre du Chantier)

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