mercredi 28 mars 2007

Le contrebassiste, le batteur, la chanteuse et le lourdaud


3 Comms'
Quelques notes sur le concert de Veronika Bulycheva au Satellit Café. (chant, cb, guitare, batterie, et l'inévitable "garmochka")

La musique russe, c'est un peu sournois. Sympathique au premier abord, charmant, primesautier, et quand vous êtes enfin charmé, sans méfiance, vlan! Des tsunamis de mélancolie,de nostalgie (c'était d'ailleurs le titre d'une des chansons) s'abattent sans pitié sur vous. Cà aurait, aussi, un effet pervers sur le cours normal des évènements, comme si, en rentrant chez vous, vous deviez louper le dernier métro, vous rappeler ensuite que vous avez perdu une dizaine de gigas de musique russe quand votre ordi est mort, et au moment où vous vouliez vous consoler avec un fond de vodka, vous réalisiez que vous l'avez laissée dans la chambre de votre coloc, qui, évidemment, accueillerait ce soir-là son copain à la maison.

Revenons toutefois à nos moutons : pour entrer dans le coeur du sujet, je vous propose un petit lexique de la chanson russe. Elle-même se divise en deux catégories : la chanson champêtre, et la chanson d'amour . On a pu écouter des spécimens des deux types ce soir:

Examinons un peu la chanson champêtre. On peut également lui assigner des sous-catégories, selon la région d'origine du chanteur(se), mais ne nous égarons pas dans les détails. Les éléments sans lesquels on peut considérer qu'une chanson, même chantée en russe, n'est pas une chanson russe per se, sont :
- берёза : le bouleau (bierioza). S'il n'y a pas un frêle bouleau sur lequel s'est posé un corbeau dont la fiancée vient de se suicider dans le puits, ce n'est pas russe. Le bouleau peut aussi être loin, par exemple, le bidasse des Choeurs de l'Armée Rouge coincé en Allemagne va chanter en sanglotant que les bouleaux autour de sa maison lui manquent. On les trouve chez Tchekhov*, évidemment, dans les susnommés Choeurs, dans une chanson traditionnelle sur deux, ainsi que dans des groupes plus contemporains (Lyube). Nous n'avons pas eu de bouleaux ce soir, mais Veronika vient d'une région sans forêts, n'est-ce-pas?
- река, rivière (rieka). Dans quoi pourrait-on se jeter sinon? Le pied est de pouvoir nommer un fleuve prestigieux, comme la Volga (dans les Bateliers) , la Neva, la Moskova (dans les Soirs de Moscou) , mais le ruisseau du coin peut aussi faire l'affaire. C'est un thème que l'on retrouve d'ailleurs non seulement dans la chanson, mais aussi dans la littérature et le cinéma russes : le Don Paisible, tiens! Les vrais malchanceux du goulag se contentront d'évoquer la Kolyma (Récits de la Kolyma, V. Chalamov)
- de la neige et du brouillard. Neige :снег (snieg) Brouillard : туман (touman). Sans commentaires. On est en Russie,non? Ce thème récurrent se retrouve dans les chansons folkloriques, dans les opéras (Boris Godounov) et même chez les bardes comme Vissotski. Cela dit, à Magadan, çà tombe sous le sens.
- la patrie. Au sens 'terre des ancêtres'. la
родина. C'est la même racine que naître, et c'est normal. Si le russe est chez lui, dans sa родина, il a envie de partir sur un cheval voir le monde, et s'il est loin, il a envie de rentrer. On y a eu droit ce soir.
- la plaine : Plaine, ma plaine ! CQFD.
- le destin. (
судьба, soud'ba) : un incontournable. Même les cygnes sont victimes de l'impitoyable destin à la russe et se font martyriser par de vilains jars.
Si vous utilisez tous ces mots-clés, vous devriez obtenir une vraie chanson russe, il ne reste plus qu'à la traduire. Chantez le tout sur des rythmes entraînants devant une audience franco-russe, vous ferez danser les français, et les russes se retiendront de sangloter. Ou pas.

Nous venons donc de faire le tour des chansons champêtres, passons maintenant aux chansons d'amour . Tout est permis, un seul interdit suprême, sous peine de se voir interdire de chanter en russe : il est absolument hors de question d'écrire une chanson à propos d'une histoire d'amour qui se serait bien commencée, se serait bien passée, et aurait eu l'outrecuidance de bien se finir.
Les thèmes porteurs :
- l'histoire d'amour qui ne commence même pas : la dernière chanson avant l'entracte,
виноватa ли я - Suis je coupable?, celle si enjouée et entrainante qui a fait taper moult mains! Si joyeuse! Ha! Surprise! Non! Elle est bien évidemment sinistre, évoquant les sentiments désespérés d'une jeune fille si timide qu'elle chante en tremblotant devant son amoureux. Qui évidemment, va voir ailleurs.
- l'histoire d'amour qui commence quand même, mais se passe mal. C'était le thème de la grande majorité des chansons que l'on a pu écouter. Et quand elle se finit (mal), c'est pratique, car vous pouvez désormais composer une chanson sur:
- une histoire d'amour qui s'est mal commencée, mal passée, mal finie. Veronika nous a gracieusement proposé un champ lexical très riche, dans lequel vous pouvez puiser à loisir : inachevé, désespéré, quitté, mené-par-le-bout-du-nez, etc, etc... N'oubliez pas : nostalgie, souffrance, destin (très important), coeur, mourir, et à l'avenant. Soyez créatifs!
Il va de soi que vous pouvez aussi écrire des chansons d'amour qui se passent à la campagne, il suffit alors d'ajouter à des endroits stratégiques quelques uns des termes ci-dessus.

Ensuite, le défi, c'est de bien le chanter. Ce qui n'a pas posé de problème particulier à Veronika, dont la voix passe d'un registre à l'autre avec brio, des sussurements sensuels aux mini-aria à la Callas (a cappella, s'il vous plaît!), en mélangeant allègrement (mais avec beaucoup de goût!) diverses influences : que du bonheur.
Si vous êtes encore un peu trop de bonne humeur, vous pouvez aller lire la petite note sur les hymnes hongrois ici.

A demain pour la rubrique du mercredi: un livre+un film+ un CD ! Youpi! (et où on reprendra le ton primesautier qui caractérise d'ordinaire le klariscope)

* Giraudoux fait une très beau pastiche du trip "bouleau" à la russe dans La Guerre de Troie n'aura pas lieu, que je vous recommande vivement.

3 Comms':

Anonyme at: 21 février 2012 à 15:32 a dit…

Je constate que ce petit texte date un peu mais suis très heureuse d'être tombée dessus par hasard (comme un peu tout ce sur quoi on tombe sur la toile). J'adore votre style d'écriture et tout ce que vous dites sur les chansons russes m'ont attiré des sourires indéfectibles jusqu'au final. Merci : je me sens moins seule dans mon monde de brutes (cad où tout ce qui ressemble un tant soit peu à de la culture tombe sous le coup de la censure).

{ Klari } at: 21 février 2012 à 17:58 a dit…

Bonjour et bienvenue !

Ah oui, ce n'est pas d'hier, oups, que c'est gênant et embarrassant de relire des vieilles productions..

Anonyme at: 7 décembre 2013 à 18:07 a dit…

Merci d'avoir proposé ces quelques lignes.
Je cherche des chants russes mais en langue naturelle avec la phonétique dessous car je trouve les traduction beaucoup moins belles et moins sonores à chanter surtout en français.
Pourriez vous me dire où je pourrais me procurer de telles partitions.
Merci d'avance.

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